D’un jour à l’autre

Mon bureau ! On m’a volé mon bureau !



Cy Jung — Mon bureau ! On m'a volé mon bureau !

Chaque écrivain a ses lieux d’écritures, sa façon de travailler, ses méthodes, ses rites et considère souvent qu’à y déroger, il y perdrait toute capacité d’écrire. C’est ainsi que j’ai longtemps reculé ma décision d’arrêter de fumer, craignant de perdre, en même temps que la volute, ma force de travail. Cela faisait pourtant plus de quinze que je me coupais les cheveux très courts… Je n’ai donc perdu aucune force à arrêter de fumer et ai, depuis — cela fait huit ans maintenant —, continué à écrire, un cure-dents en guise de mégot. Mieux, j’ai pu, grâce à une activité sportive croissante, récupérer du souffle, de l’équilibre, de la sérénité, matières finalement beaucoup plus utiles à ma création que la nicotine.
Aujourd’hui, je crains de nouveau de perdre cette force car c’est finalement bien pire que la cigarette qui disparaît de mon espace intérieur ; c’est mon bureau ! Oui ; le bureau sur lequel j’ai travaillé ma thèse, le bureau sur lequel j’ai écrit ma première nouvelle, La fée de l’aurore que l’hiver à fait éclore et qui m’a permis de séduire ma première fille, le bureau sur lequel j’ai écrit une bonne quinzaine de romans, des dizaines de nouvelles, des centaines de chroniques et billets, le bureau sur lequel
Mon bureau ! Mon bureau d’écrivaine. Mon espace de travail.
On me l’a volé !
Quand j’ai décidé de refaire mon appartement qui rassemble en une seule pièce mon lieu de vie et mon lieu de travail, avec l’idée de le peindre à neuf, d’en revoir l’agencement, de changer les plus usagers des meubles, je ne mesurais pas les émotions que j’allais devoir affronter.
Il y a d’abord eu une phase de tri et de rangement. Que devais-je faire, par exemple, de mes archives d’auteures, les versions originales de mes manuscrits, les documents de travail, les notes prises ça et là, mon press-book… J’ai tout remisé à la cave, bien rangé dans des cartons et ainsi fait de la place. Ensuite, j’ai éliminé les premiers meubles, déplacé mon bureau pour en réduire l’emprise le temps des travaux, et me suis rendu compte, sans l’avoir pressenti, que cela faisait vingt-trois ans de ma vie professionnelle qui allait disparaître, être emportée par la camionnette des encombrants comme un vulgaire déchet et que l’on ne se débarrasse pas aussi facilement d’un tel symbole.
Me voilà donc, pauvre écrivaine, face à mon écran, clavier poussiéreux sous les doigts — j’ai décollé du papier sans le protéger —, apeurée devant ce vide que j’ai moi-même créé. Cela m’est d’autant plus étrange que je ne suis d’ordinaire pas attachée aux objets. Mon ordinateur lâche ; je le change. Aucun souci. C’est la même chose pour les meubles et objets qui font mon intérieur ; et quand j’ai réaménagé ma cuisine il y a quelques années, je n’ai pas du tout éprouvé le même sentiment que l’ « on » me volait quelque chose de précieux, quelque chose de rare, quelque chose d’intime. Ce que j’ai de plus intime ? Je n’imaginais pas entretenir un rapport aussi charnel avec mon bureau même s’il a vu germer mon écriture et toute sa dimension fondamentalement érotique.
Mon bureau ! On m’a volé mon bureau et je suis triste. Perdue aussi. Inquiète surtout de la suite des choses même si je sais que j’ai toujours su adapter mon écriture aux circonstances. Pourquoi pas à ce nouvel espace, alors ? Je ne sais pas… Quand mon bureau noir sera bureau blanc, plus blanc encore que cette page que je n’ai véritablement jamais eu peur d’affronter, que va-t-il se passer ? Il va falloir que je me reconstruise un univers serein et sûr où je vais de nouveau lâcher la bride des mots sans crainte.
Pour apaiser ma peur, j’ai pris de l’avance dans mes Photocriture et dans les mises à jour de mon site. Je tâcherai de vous donner quelques nouvelles via La vie en Hétéronomie. Quant à mes Feuillets… On va dire que cela ne peut pas leur faire de mal que je fasse une petite pause. Ils seront ensuite les premiers à devoir affronter ce nouveau bureau que j’ai choisi sur catalogue. Imaginez, une âme qui veut sortir. Quel joli sujet pour revenir à la vie !
Mon bureau…

Cy Jung, 9 octobre 2011

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Information publiée le mardi 11 octobre 2011.

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