D’un jour à l’autre

Ceinture jaune



Cy Jung — Ceinture jaune

Lors de l’assemblée générale de mars 2009 de Genespoir, association française des albinismes, j’ai rencontré deux jeunes filles albinos, et judokas. On a parlé judo, comme ça… Au mois de juillet suivant, j’ai eu envie d’essayer ce sport à l’occasion du Dojo d’été organisé par la Ligue de Paris. J’y suis allée prendre des renseignements, apeurée mais volontaire, ai poussé la porte de la Ligue et suis tombée sur celui qui allait me faire aimer le judo.
Ma motivation de départ était le constat que je ne tiens guère debout, déficience visuelle oblige, et la crainte que cela ne s’aggrave avec l’âge. Apprendre à tomber, n’était-ce pas une bonne idée ? Quelques expériences malheureuses en piscine avec des professeurs de sport trop aboyeurs pour moi et non formés au handicap m’avaient rendu méfiante : j’avais besoin d’un cadre d’apprentissage où je me sentirais en sécurité, entendue dans mon ignorance totale du judo et des limites et capacités exactes de mon corps.
Mon interlocuteur m’a suggéré d’attendre la rentrée et d’intégrer un club, le sien. J’y suis allée, pas plus fière, dès le premier cours de septembre. Il m’a donné un kimono, désigné une fille pour m’emmener au vestiaire, demandé de quelle aide j’avais besoin et j’ai fait mon premier salut. J’ai couru, sauté, échauffé mes articulations, assisté sans comprendre à ma première démonstration de prise, fait mon premier randori, sans que jamais ne me quitte un jeune homme ceinture noire affecté à ma surveillance et à mon initiation. De cours en cours, j’ai multiplié les partenaires, travaillant principalement avec trois jeunes filles qui ont connu mes larmes d’impuissance et mes sourires de victoire. Mon professeur toujours veillait, intervenant quand il fallait, attentif à chacun, dispensant son savoir avec tant d’amour du judo et de celles et ceux qui le pratiquent que l’émotion n’en est jamais absente. Un grand monsieur.
À écrire ces lignes, j’en ai les larmes aux yeux tant je mesure ce que je leur dois à tous : sans leur gentillesse, sans leur patience, sans leur écoute et sans leurs réprimandes aussi, j’aurais quitté très vite le tatami l’âme en peine, convaincue que ma déficience visuelle venait de me gâcher quelque chose. Mais j’ai tenu le coup, appris les rudiments jusqu’à obtenir ma ceinture jaune en fin d’année, sans en être satisfaite pour autant. Elle m’a été « donnée », à l’occasion d’un salut, sans que je ne l’aie passée : je ne me sentais pas prête ; j’aurais voulu la mériter, vraiment.
Mes partenaires de tatami m’ont consolée, une fois encore, et j’ai décidé de participer au Dojo d’été de la Ligue de Paris, en ceinture blanche, pour gagner la jaune, perfectionner mes bases, revoir mes chutes avant, toujours prendre de l’assurance et travailler mes équilibres. En même temps, j’ai étudié mon judo à l’écrit, mémorisant les mouvements et les prises grâce aux descriptifs que m’en a fait par mail l’une de mes fidèles partenaires de club.
Et voilà. J’ai désormais près de quatre-vingts heures de judo à mon actif et j’ai tellement gagné en équilibre que je me suis surprise à faire dix mètres à cloche-pied ! Et j’arrive à faire une galipette avant ! Et j’ai placé en randori un Ko ushi gar après que mon adversaire ait esquivé mon O ushi gari ! Incroyable ! ce d’autant que je l’avais prémédité.
Je ne sais pas s’il est possible d’imaginer mon bonheur. Je me sens assez « gamine en pyjama » quand je suis sur un tatami ; mais il va bien falloir que je grandisse un peu car désormais je porterai ma ceinture jaune (accessible dès l’âge de 8 ans), prête à travailler l’orange. Il fallait bien un tel récit en ce jour de rentrée des classes pour que celles et ceux qui reprennent les cours en regrettant les vacances se souviennent combien il est essentiel d’apprendre, de travailler sur soi-même, ne jamais renoncer.
Mes meilleures pensées vont à leurs enseignants ; sacré joli métier !

Cy Jung, 2 septembre 2010

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Information publiée le jeudi 2 septembre 2010.

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