Les engagements de Cy Jung

Article — Le Pacs, point de chute du désir homosexuel



Cy Jung — Ex Aequoi

Ex Aequo, décembre 1998.

Petit rappel liminaire

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J’ai ouï dire que les initiateurs du Pacte Civil de Solidarité n’étaient pas mécontents de produire un phonème qui en appelle à la paix — pax en latin — plutôt que de conserver le premier intitulé qui évoquait impudiquement le cul — Cus en droit. Quel qu’ait été leur degré de volonté à ce que j’ouïsse — et des millions de francophones avec moi — autre chose qu’un appel à la concupiscence dans la reconnaissance du couple hors mariage, leur choix phonétique révèle le prix que nous aurons à payer de cette codification de notre lien amoureux.
Que les choses soient claires : il n’est pas question ici de mettre en cause la validité du Pacs dans ce qu’il procurera de légitime sécurité matérielle aux futurs contractants ne serait-ce que parce qu’il introduit une équité entre partenaires hétérosexuels et homosexuels que la République se devait d’asseoir. Il n’en demeure pas moins que ce Pacte est porteur d’un processus d’acculturation qu’il me paraît fondamental d’identifier sous peine de voir nos amours se fondre sans sourcilier dans un ordre social sclérosant.
Qu’en est-il ?
Sans être une spécialiste de l’histoire de la famille et du mariage, je constate que ces « institutions » n’ont pas été, a priori, valorisées, peaufinées, défendues au nom du lien amoureux. Qu’est-ce qu’une organisation sociale d’ailleurs aurait à faire de nos sentiments et de nos désirs ? En soit, pas grand-chose et si elle s’intéresse à nos mœurs, à nos coucheries et à nos fantasmes, c’est en général pour s’assurer que toutes les conditions sont remplies pour permettre la reproduction et le développement de l’espèce.
C’est ainsi que le mariage trouve sa place dans l’histoire, c’est également au nom de ce principe que l’État-nation — forme moderne d’organisation sociale — traite les évolutions des comportements : il prohibe ce qui lui semble mettre en péril la survie collective ; il légalise quand sa propre pérennité l’exige, c’est-à-dire quand un comportement hors la loi sort de la marginalité au point de menacer l’ordre social sauf à y être rapidement intégré. Ce fut le cas de l’adultère, du divorce, de la filiation naturelle et de l’autorité parentale. C’est aujourd’hui celui des unions libres, hétérosexuelles ou homosexuelles.
C’est donc dans un contexte d’intégration que l’État, bien qu’esclave — et nous avec — d’une culture et d’une morale qui considèrent que l’acte sexuel aux seuls fins du plaisir est générateur de désordre et détourne l’individu de ses devoirs de citoyen et de travailleur, consacre aujourd’hui des unions se situant en marge de l’entreprise reproductrice : il sait que la sécurité matérielle et le confort sont les gages de la stabilité sociale. Il sait également — bien qu’il ne le dise pas encore — que le miracle de la création a de moins en moins besoin d’un lit conjugal pour se produire. Il sait encore plus que la parenté se dissout au profit du lien affectif qui, s’il n’a pas le caractère immuable du lien du sang, présente l’avantage d’un investissement personnel important car librement choisi.
Tel est le sens du Pacs. Tel est également, pour les homosexuels, son point de chute. En même temps qu’il consacre nos communautés de lits, il ferme les portes de nos alcôves, il tire les rideaux de nos baldaquins et camoufle nos amours sous la plume de nos édredons. En un mot, il saborde le fondement même de nos unions : le désir avant tout. Bien sûr, il appartiendra à chaque union pacsée de se prémunir de l’embourgeoisement annoncé. Mais quelles seront nos armes une fois que nous serons installés chez nous, avec nos meubles à nous, notre auto à nous et nos assurances mutuelles ?
Notre instabilité passée, notre incapacité juridique à garantir nos sentiments sur la foi de serments et de contrats, étaient la plus belle garantie de liberté individuelle que nous puissions espérer. Nous avons su exister hors de toute institution et au moment où nos schémas désirants s’expriment ouvertement dans les arts, au moment où nos unions libres font la preuve de leur capacité à faire du lien amoureux le ciment du lien social, on nous propose la paix et nous plongeons, la tête la première, le cul en dernier.
Notre homosexualité déroge à trop de lois naturelles, de préceptes moraux, de pensées uniques, d’institutions totalisantes pour que nous succombions aussi aisément ! Ce qui est politiquement une victoire a le sale goût de la défaite : la pacification de nos mœurs est un déni du plaisir. Si nous n’y prenons garde, le lien contractuel sera notre bromure et notre homosexualité n’aura servi à rien, en tout cas pas à plus de jouissance…
Mais en quoi notre identité désirante fait-elle avancer le monde ?
Je l’ai déjà dit : elle privilégie le désir sur les intérêts matériels. Encore que, certaines situations individuelles le démentent… Tentons néanmoins de pousser cet axiome à son extrême : serait-ce à dire que les gays et les lesbiennes sont les sybarites de cette fin de siècle ?
Dans un accès d’optimisme, j’aurais tendance à répondre oui. Dans un souci de réalisme, je répondrai qu’une relation fondée sur le désir et débarrassée de la gestion quotidienne d’un patrimoine est de nature à poser l’amour — le lien amoureux — en marge du pouvoir — entendu au sens de « Capacité de l’un à gouverner l’autre ». Le défi est majeur, il est avant tout théorique et ce, dans la mesure où nous sommes chacun prisonniers du schéma amoureux hétérosexuel, sphère d’excellence de la domination phallique et de la servitude utérine… Ou l’inverse.
Ainsi, l’union homosexuelle, unisexuée par nature, signifie que les deux individus la constituant se situent du même côté de la barrière génitale : ils partagent l’histoire, la culture, l’éducation, la vision sociale dévolues depuis des millénaires à l’un et l’autre sexe. La révolution est de taille. Ces deux membres qui prétendent à s’aimer sont dans l’obligation de réviser leur manière de voir l’autre ; ils vont devoir, très symboliquement, composer avec la répartition sexuée des rôles sociaux. Mais plus intéressant encore, ils ont entre les mains la possibilité de réinventer l’acte sexuel. S’ils le portent loin des enjeux de la copulation, s’ils l’extraient de la brutalité induite par le dimorphisme, alors ils auront vaincu le fruit pourri de l’amour : la violence et le pouvoir.
Bien sûr, les hétérosexuels peuvent emprunter le même chemin. Bien sûr, nombre d’homosexuels se dispensent par mimétisme de toute tentative en ce sens. Bien sûr, on ne s’affranchit pas si facilement de l’histoire de l’humanité. Il n’empêche que notre homosexualité nous pousse dans cette voie si tant est que nous cherchions à vivre en phase avec ce qu’elle nous dit de nous-mêmes. Voilà la jouissance dont il était question, celle qui nous fait être grands et responsables, celle qui donne aux relations humaines le goût de la liberté, celle qui exclut le pouvoir et enduit nos caresses de leur inégalable touche de volupté.
Belle utopie !? Qu’importe, on aura au moins essayé.

Petit rappel

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Information publiée le mardi 1er décembre 1998.

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