D’un jour à l’autre

Ah ! l’amour



Cy Jung — Ah ! l'amour

J’aurais presque envie de m’excuser de vous parler d’amour dans cet éditorial tant cela sent le marronnier romantique sur fond de Saint-Valentin, donnant l’impression que je cède aux mirages de la société de consommation tout en faisant l’économie d’une actualité qui mérite toute mon attention. J’aurais pu ainsi choisir un sujet plus politique, ou plus littéraire, plus polémique. J’aurais pu. Mais l’amour ne le serait-il pas, sujet politique, littéraire, polémique ?
Il l’est, forcément, si l’on sort justement du marronnier en acceptant qu’une bogue, plus grosse et plus piquante que les autres, nous tombe sur la tête comme d’autres ont reçu un jour une bouteille de soda. L’amour, donc, recouvre trois acceptions majeures : l’amour-dévotion à une divinité ; l’amour-affection à l’égard de nos congénères ; et l’amour-amoureux auquel se mêle un désir d’ordre sexuel. C’est le troisième qui m’intéresse, on s’en doute, et pas uniquement parce qu’il est le sujet principal de mon écriture.
Voilà pour l’évocation littéraire. J’en viens au politique. De prime abord, il est assez facilement démontrable que la relation amoureuse, à l’instar de toute relation, est politique, au sens où la relation humaine est une relation de pouvoir entre des individus. Mais si la relation est politique, que signifierait-il de dire que le sentiment d’amour-amoureux lui l’est ? En quoi le serait-il ? Autrement dit, en quoi un sentiment — « État affectif complexe et durable, causé par une réaction émotive à une représentation que l’on se fait de qqch. » dit Antidote — pourrait-il se penser en termes de pouvoir puisque, a priori, le sentiment est un « état personnel » ?
En le situant dans le champ des représentations, Antidote nous donne la solution : on n’est pas amoureux ex nihilo ; on est bien amoureux de quelqu’un, ou plus exactement de la représentation que l’on en a. Et cette représentation de l’autre se croise avec la représentation que l’on a de l’amour-amoureux, comme si en fin de compte on cherchait dans l’amour-amoureux cet autre qui collerait parfaitement à la représentation que l’on a de la relation amoureuse, sous-entendue idéale. Ainsi, le sentiment est politique car il va décider de notre capacité d’agir pour tendre vers cet idéal, ou l’inverse.
Est-on maître de la nature de nos sentiments… ? Jolie question qui me porte à la polémique car dire que le sentiment amoureux est politique en le menant dans le champ des représentations, cela revient à dire que l’on est soi-même au centre du sentiment et que l’autre, lui, ne peut pas grand-chose à ce que l’on ressent. Et inversement. Oui, inversement, la relation amoureuse se constitue ainsi sur un ring où se mène un combat à mains nues entre deux personnes qui font valoir leur sentiment amoureux, pif ! paf ! pouf ! prends ça dans la figure, mon amour, et fais-moi mal, chérie !
Et le pire dans cette affaire, pardon, le meilleur, c’est que cela fonctionne et la relation amoureuse est à l’évidence en mesure de se faire fi de l’opposition des représentations voire d’y puiser son ressort. Des milliards de gens s’aiment et s’accordent, quand le combat se transcende en luxure, quand les représentations des deux parties à la relation se nourrissent les unes les autres pour alimenter quelque chose de l’ordre du bonheur. Vu de l’extérieur, il y a toujours matière à jeter un regard dubitatif sur ces relations « qui marchent », parce que la plupart sont tout à fait contraires à nos représentations personnelles de l’autre idéal et de la relation qui avec… Mais quelles sont-elles, exactement, ces représentations ? Que voulons-nous ? Qui est l’autre ? Où est-il ? Existe-t-il ?
Je pense que oui, sincèrement, mais puisque je suis bien installée dans le marronnier, je continue d’écrire des romans fondés sur des réflexions qui interrogent les représentations, surtout les plus éculées, un peu comme si je vous envoyais sur la tête des bogues recouvertes de piquants. Prenez des gants, retirez la bogue — c’est la phase la plus délicate —, prenez une poêle ad hoc, faites griller, épluchez et régalez-vous du fruit à l’intérieur, nourrissez-vous de son sucre et protégez-vous des bogues que je pourrais de nouveau envoyer, surtout si elles sont vides.
Ah ! l’amour. Comment fait-on quand la bogue était vide… ou le fruit pourri ? On en ouvre une autre, pardi.

Cy Jung, 15 février 2010

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Information publiée le lundi 15 février 2010.

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