Jeux textuels, ateliers et performances

Atelier d’écriture — « Ma visibilité, rêve ou réalité »



Cy Jung — Atelier d'écriture — « Ma visibilité, rêve ou réalité »

À l’occasion de sa participation au week-end Femmes de David et Jonathan aux côtés de Stéphanie Arc, Véronique Bréger et Eli Flory le 1er novembre 2009, Cy Jung a eu le plaisir d’animer, le matin, un atelier d’écriture sur le thème de la visibilité. Vous trouverez ci-dessous une présentation de ce moment de partage d’une délicieuse intensité.

Déroulement de l’atelier.

La consigne était la suivante : « Voici un contexte avec deux personnages. Vous allez devoir écrire en quelques phrases (une dizaine de lignes) quelque chose que vous n’oseriez pas faire en lien avec leur homosexualité. » Elle était accompagnée pour chacune des sept participantes d’une présentation sommaire de ces deux personnages et du contexte, charge à chacune, en une vingtaine de minutes, de rédiger un texte court répondant à la consigne.
Les textes une fois écrits, ils ont été lus les uns après les autres, Cy Jung choisissant alors au sein de chacun d’entre eux un point de style ou de grammaire pour engager un débat sur l’écriture elle-même, ce qu’elle révèle souvent au-delà de l’intention de l’auteur. Ces échanges ont mêlé grammaire, syntaxe, témoignages, fous rires et émotions, prouvant si c’était nécessaire que l’écriture est un média d’une rare richesse et multiplicité.
Ils n’ont pas été enregistrés. Ils resteront donc dans les mémoires des seules participantes. Par contre, chacune a accepté que son texte soit reproduit sur ce site. Les voici donc ci-dessous.

Cy Jung remercie encore les participantes d’avoir joué le jeu et produit ces textes en si peu de temps.
Elle remercie également le groupe Femmes de David et Jonathan pour son invitation (le compte rendu du débat avec Stéphanie Arc, Véronique Bréger et Eli Flory, c’est ici).

Note : Cy Jung a animé d’autres ateliers d’écriture. Le résultat est ici.

Le texte de Danièle.
La consigne : Chloé et Marie-Aude sont deux adolescentes qui fréquentent le même lycée. Ce matin, la professeure de math de Chloé est absente et Marie-Aude feinte le cours d’espagnol en allant à l’infirmerie.

Les chaises font un bruit d’averse brutale, quelques gouttes retardataires tombent encore sur le lino craquelé. La lumière d’automne illumine les feuilles mortes dehors. La classe est grisâtre. La poussière de craie irise le tableau et sèche un peu les gorges. Les têtes se penchent l’une vers l’autre, interrogatives. La cheffe de classe est sur l’estrade dans son rôle.
Madame Yung, la proviseure, déboule, les joues rouges et les yeux brillants. « Madame Pythagore est souffrante. Les externes rentrez chez vous, les internes et demi-pensionnaires, allez à l’étude. » Les chaises raclent le lino. « Tiens pense Chloé, cette nuit j’ai rêvé du crapaud qui squatte le mur du jardin. Il avait du mal à sortir. Le plastique était trop glissant. Demain, je lui installerai une échelle. »
« Madame, j’ai mal à la tête », susurre Marie-Aude.
Madame Cerventès l’autorise à aller à l’infirmerie prendre un Doliprane. L’infirmière, Madame Bismuth, a les joues rouges et les yeux brillants. « Tiens, c’est bizarre, pense Mère Aude, elle a le même parfum que Madame Yung. »
Madame Bismuth autorise Marie-Aude à rentrer chez elle. Chloé et Marie-Aude se retrouvent dans les feuilles mortes couleur d’or.
« Tu sais, dit Marie-Aude, Madame Bismuth et Madame Yung ont le même parfum. »
Chloé éclate de rire « Mais tu es bête, elles sont amantes. »
Marie-Aude se réveille en sueur, le cœur battant, rouge de jalousie. « Mais alors, si je suis jalouse, c’est que je suis amoureuse de Bismuth et Yung, mais elles ont l’âge de notre mère ! »

Le texte de Véronique.
La consigne : Michiko et Béatrix sont au musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes. Elles sont dérangées dans leur contemplation d’un sarcophage par un groupe de touristes bruyants.

Michiko se tenait tout près de Béatrix. Elle rêvait depuis des jours à ce rendez-vous au musée du Louvre avec cette grande brune au corps de sportive.
Elle n’avait que faire de ce département des Antiquités égyptiennes. Elle préférait de loin l’Asie, les sushis et les films japonais en VO. Elle avait d’ailleurs troqué son vieux prénom de Micheline contre celui plus exotique de Michiko.
Elle se tenait donc devant ce sarcophage, vide certes, mais tellement spacieux. Des idées folles lui traversaient la tête. Depuis une heure que durait leur visite dans ce musée, elle sentait bien que Béatrix se rapprochait de plus en plus souvent pour lui parler à l’oreille, lui mettre la main sur l’épaule.
Michiko sentait sa proie à sa portée.
(À suivre)

Le texte d’Alexandra.
La consigne : Lison arrive au bureau un peu plus tôt que d’habitude. Anna, la chef-comptable, est déjà là ; elle sirote un thé devant la machine à café.

Lison arrive au bureau un peu plus tôt que d’habitude. Anna, la chef comptable, est déjà là ; elle sirote un thé devant la machine à café. Lison passe rapidement devant Anna sans oser la regarder, murmure un timide « Bonjour » et se dirige vers son bureau. Son cœur bat la chamade. Au moment où elle va franchir la porte, la voix d’Anna l’arrête. « Bonjour Lison, ça te dirait de boire un café avant que tout le monde arrive ? »
Lison s’arrête, mais ne se retourne pas. Elle se sent devenir rouge comme une tomate. Ses pensées se bousculent dans sa tête. Depuis le temps qu’elle en rêvait de ce moment. Être seule avec Anna, lui parler, la regarder rire... Mais on est au bureau : que diront les collègues s’ils comprennent ? Pour Anna, c’est facile, tout le monde le sait et, avec son autorité, sa prestance, ça ne lui pose aucun problème. Mais elle, Lison, pauvre secrétaire, à quelques années de la retraite... Ses pensées sont interrompues par Anna qui la relance : « Houhou Lison, tu viens alors ? »
Lison respire un grand coup et finit par répondre : « J’arrive, Anna, je serai ravie de boire ce café avec toi ce matin". Un grand sourire et elle continue : « Je serais même ravie de boire tous les cafés du reste de ma vie avec toi. »

Le texte de Christine.
La consigne : Garance et Rose-Marie, soixante-sept ans à elles deux, sont chez Ikéa pour choisir la cuisine de leur futur appartement.

Mutine et charmante, Garance laissait émerger son visage des casseroles. Elle adressait des sourires à son amante-épouse-partenaire de vie. Elle ondulait des hanches entre les cuisinières. Elle aurait préféré les chambres à coucher, mais... Elle s’assit sur une table, jambes croisées, arborant ses jolies cuisses.
Rose-Marie était pétrifiée, ses yeux allaient du vendeur à Garance, de Garance au vendeur. Raide comme la justice de Dieu, dans son tailleur bleu-marine, elle rougissait, bleuissait, verdissait, s’enfonçant dans le lino multicolore du magasin maudit.
50 000 euros, 5 000 euros, 500 euros, 50 millions, Ô seigneur délivrez-moi de ce moment. Cette cuisine vous convient très bien, elle est... elle est... C’est votre fille là-bas peut-être... Excusez-moi pourquoi j’ai si chaud.
Madame, votre fille, là-bas...
Sur le plan de travail, à quatre pattes, Garance fixait Rose-Marie.

Le texte de Soisic.
La consigne : Anne-Marie sort fumer une cigarette. La boîte est bondée. L’air frais lui fait du bien. Madeleine la rejoint, elle qui pourtant ne fume pas.

Anne-Marie sort fumer une cigarette. La boîte est bondée. L’air frais lui fait du bien.
Madeleine la rejoint, elle qui pourtant ne fume pas.
Ça fait déjà bien 10 min que Madeleine se demande comment accoster de manière, disons, « plus sincère » Anne-Marie. Parce que déconner, faire rire, elle sait faire, mais se mettre en danger, « sauter le pas », ça la panique.
Elle fait tout pour que ses amies ne remarquent rien, sinon, son meilleur ami va la charrier, lui coller la pression et là, ce sera forcément « Ar… » et il n’y aura pas de jour d’après.
Si on a peur, on n’embrasse jamais la nana ! Ah… Elle sort.
Grande inspiration intérieure et Mady se lève, en emmenant son verre (même si c’est interdit !), mais il faut bien se donner du courage, car les mains dans les poches, c’est pas le top. Ça y est, elle est dehors…
C’était plus facile que prévu et faire ces vingt p#*# de pas.
Coup de bol, la fameuse Anne-Marie n’est pas en train de discuter avec douze poivrots !
Le hasard fait bien les choses, ou plutôt, y en a pas. Les dix derniers pas, c’est la terreur, mais ne pas montrer ses sentiments, Mady sait faire, et comme d’hab, elle restera cool, jusqu’au bout !
Anne-Marie : Tu fumes ?
Mady : Non, mais j’avais besoin d’air, et comme je t’ai vue sortir, j’ai suivi.
Mady en profite pour embuer ses lunettes. Si elle y voit rien, elle peut la regarder dans les yeux.
Et hop ! encore une gorgée … C’est fou ce que ce verre se finit vite !
Mady : Accessoirement, j’évite à porter plainte contre toi, tu es assise sur ma mob !
Anne-Marie : Non ! C’est à toi cette vieille meule ! C’est bon ça !
Mady : Si tu es gentille, je ne porte pas plainte et je te paye un voyage à 3 heures du mat sur les bas-ports !
Elle avait dit ça sans vraiment y croire, sans réfléchir (comme souvent d’ailleurs !) et là, carton rose !
Anne-Marie : En route ma poule !
Pétard, pour une fois que Mady a ses clés sur elle, les dieux sont avec elle.
Fuck le casque, c’est pas le moment de retourner dans la boîte le chercher et donner des explications aux potes ! Du coup, elle est bien obligée de remettre ses lunettes !
Anne-Marie assise à l’arrière a déjà ses bras autour de sa taille.
On the raid again !

Le texte de Bernadette.
La consigne : Louise s’ennuie dans sa chambre. Apolline arrive enfin ! Elles vont marcher dans le jardin de la maison de repos.

Louise, un peu cassée, après un accident de ski se repose dans une maison. Elle aimerait révéler son amour à Apolline qui vient une fois par semaine la balader. Il fait beau, elles se mettent sur un banc. Elle la basculerait bien. D’autres personnes sont là. Que faire ? Aller dans la chambre et enfin tout lui dire ! Et puis non. Elle se jette sur Apolline, la prend dans ses bras ; elle l’embrasse. Finalement, Apolline veut aller dans la chambre.
Quel bonheur pour Louise qui va enfin faire quelque chose dans sa chambre !

Le texte de Stéphanie.
La consigne : Janis et Lise vont au théâtre ce soir. Elles sont en avance. Elles prennent place dans la file de spectateurs qui commence à se former.

19 h 55. Lise se pointe dans cette superbe veste en daim que je lui ai offerte pour Noël. Cool et classe, comme d’hab. Habilement, comme d’hab, je l’embrasse. Quelques femmes arrivent au compte-gouttes, des blondes, des brunes, des rousses enlacées, ensemble. Soudain, étrange spectacle, un homme et une femme derrière nous s’accolent fougueusement.
Murmures dans la foule des femmes. Regards désapprobateurs. « Quel scandale ! ». « C’est vraiment dégoûtant. Ces hétéros ! Comment osent-ils ? ». « Dans la rue, devant le théâtre ! Pourraient pas faire ça dans leur chambre ? »
Pour la énième fois, je rêve les yeux ouverts. D’un monde à l’envers. D’une ville livrée aux lesbiennes, aux femmes qui s’aiment. Que nous serions plus nombreuses. Lise arrive en retard, je l’attends, comme d’hab. Cool et classe dans sa veste de daim que je lui ai offerte à Noël. Elle m’embrasse, langue contre langue. Dans la file d’hétéros qui commence à se former, des regards désapprobateurs.
Mais nous, comme d’hab, on s’en fout.

Petit rappel
Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur.
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Information publiée le mercredi 25 novembre 2009.

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