Les plaisirs de Cy Jung

Covid-19 — Qu(ov)id du judo ?



Covid-19 — Quid du judo ?

Le 13 mars 2020, je suis allée faire les deux cours de judo enfants avec Romuald, mon sensei. Je n’y vais d’ordinaire pas le vendredi mais j’avais besoin de lui parler. Mes activités sociales s’arrêtaient les unes après les autres depuis le matin pour cause de pandémie. Le judo n’allait pas tarder.

Dès le dimanche 15, notre présidente de club a pris la décision d’arrêter les cours enfants et adultes. J’en ai ragé, comme beaucoup : mais c’était la seule décision à prendre. J’avais d’ailleurs déjà arrêté mon sport en extérieur la veille, préférant mon appartement, en attente de la tournure qu’allaient prendre les choses. Le confinement est arrivé, d’abord pour quinze jours ; puis il a été prolongé jusqu’au 11 mai 2020. Pendant ce temps, chaque jour, le nombre de morts augmentait sans donner l’impression que l’hécatombe s’arrêterait un jour.
J’ai compris alors que je ne referais pas de judo en club avant (au moins) septembre 2020 et cette pilule-là a été dure à avaler. J’ai pensé à mon épreuve de kata pour le 2e dan, restée en suspens et reportée sine die. J’ai pensé à ce que le judo m’apporte de vie sociale, d’échanges, de partages… J’allais en être privée cinq mois, minimum. J’étais d’autant plus dépitée et en colère que je sais que le virus est le produit direct du libéralisme, cette économie de profit qui considère les personnes et la planète comme des ressources exploitables à merci. Je me sentais la victime directe d’un ordre politique et économique que je combats depuis longtemps ; impuissante ; démunie.

D’emblée, pour bouger, ne pas céder un kilo à ce confinement, ne pas courber l’échine, je me suis rabattue sur l’activité sportive que je pratiquais déjà chez moi. J’avais tout ce qu’il fallait : les jours où je n’avais pas de judo, j’allais courir, ou me programmais des séances de récupération dans mes 29 m² qui disposent depuis longtemps d’un espace « sport » de 2 m² : tapis, poids, élastique, timer ; j’étais parée. J’ai profité de la première semaine et de cette sidération qui me privait d’écriture pour travailler sur un article « Comment profiter du confinement pour se mettre au sport ? » (ici) : toutes mes activités sociales supprimées, j’avais besoin de rester dans le partage.
Cy Jung — Johnny Delort-DedieuJ’ai aussi suggéré à mon ami Johnny Delort-Dedieu, professeur de judo et compétiteur, de réaliser des vidéos sport (ici) et judo (). Il a fait très attention à audiodécrire ce qu’il démontre, pour que je puisse suivre. Je n’ai pourtant pas réussi à transformer ces exercices en « cours de judo », c’est-à-dire en une suite cohérente d’exercices qui permettent de travailler tel ou tel aspect du judo. Johnny n’y est pour rien. C’est moi qui cherchais à reproduire ce que je vivais en cours, forcément sans succès. Il allait donc falloir me réapproprier ma pratique sportive dans une autre configuration, loin de mon sensei et des tatamis.
Il m’a fallu deux mois pour cela.

Quelques remarques liminaires.

* Je vais utiliser le vocabulaire judo sans le traduire. À chaque terme que vous ne comprendriez pas, je vous invite à solliciter le moteur de recherche de votre navigateur, il vous aidera.

Cy Jung — Tu vois ce que je veux dire, vivre avec un hadicap visuel Cy Jung — Kaddie guruma* Je suis malvoyante en basse vision : mon nystagmus corrompt mes équilibres. J’ai donc besoin d’un appui pour travailler une prise. Sur un tatami, cet appui est mon partenaire. Je peux, bien sûr, travailler en Tandoku renshù pour répéter une prise ; j’ai beaucoup travaillé mon Nage no kata ainsi et compte me remettre au Goshin jitsu avec une vidéo assez bien audiodécrite envoyée par Hervé. Mais je tombe vite ! Je ne peux donc y mettre de la vitesse ou faire des Uchi komi sans m’écraser sur ma moquette. Cela limite beaucoup ce qu’il m’est possible de faire seule chez moi.

* Un cours de judo adulte dure au minimum une heure mais cette heure n’est pas organisée avec une activité continue type « je cours pendant une heure ». Il y a des respirations : quelques bavardages ; les moments où l’on regarde la démonstration du professeur ; ceux où l’on alterne les postures Tori et Uke… Une séance à la maison ne permet pas ces respirations et les exercices réalisés seule me sont plus physiques que les exercices à deux ; parce que j’y suis toujours Tori, bien sûr ; mais aussi parce que garder mon équilibre requiert beaucoup d’énergie ; sans le secours d’un partenaire, c’est dur.

Cy Jung — Plan de décnfinement FFJDA 3 mai 2020* Fin avril, des documents et informations officieux ont commencé à circuler, indiquant que la première préoccupation de la FFJDA était la reprise du judo de compétition (dont je me fous éperdument, je dois bien l’avouer, à l’exception de la qualif de Johnny ; il faut bien une exception). J’ai également entendu parler un matin sur France Info Teddy Riner, plus préoccupé par sa consommation de petits gâteaux que par l’esprit du judo. Dans la foulée, la ministre des Sports a été longuement interviewée. On sentait bien qu’elle avait envie de parler pratique sportive mais que le journaliste revenait toujours sur le foot, le fric et les performances. Tout cela m’a mise en colère ; je me suis sentie exclue de ce déconfinement, définitivement déconsidérée dans ma pratique du judo par des instances fédérales et des médias qui considèrent le sport comme un spectacle à forte valeur ajoutée.
J’ai publié dans la foulée un communiqué +7 « Les hommes blancs veulent restaurer le monde d’avant ; démonstration par le sport » qui m’a permis, assorti d’une nouvelle en [e-criture] en ligne le 1er juin) de revenir à « mon judo ». Car elle est là la clé, comme toujours finalement : il y a ce que l’on sait faire et qu’il est nécessaire de déconstruire si l’on veut créer autre chose. Je me suis beaucoup appuyée sur Johnny pour en arriver là.
Quid de la foultitude de vidéos en ligne sur des sites divers et variés ? Encore faudrait-il que la majeure partie des professeurs de judo arrête de fonctionner en mode « ici-là-commeça » ; je leur suggère de profiter de ces temps de disette sportive pour apprendre les mots « droite », « gauche », « haut », « bas », « avant », « arrière » et tous les verbes et adverbes signifiants du lexique français en plus des termes de judo toujours très explicites.

À ce stade, je sens mes professeurs et partenaires sourire : je suis bavarde, même à l’écrit. J’ai besoin de comprendre, pour faire ; et je comprends à travers un récit qui fait office d’image en donnant du sens. Cela vaut pour les techniques de judo, et pour « mon judo » en général : je dois produire un discours signifiant pour agir. C’est ainsi.

Cy Jung — Kimono

Ma séance de sport-judo

Mes séances de sport confiné se déroulent en séquences thématiques d’environ dix minutes sur une base quarante secondes plus cinq secondes de changement d’exercice, cela répété quinze fois. Pour référence, la base est dans cet article. Considérant le déroulement d’un cours de judo, je garde d’emblée un échauffement en mixant le stepper tapis (sur neuf séries de quarante secondes) et le balai (sur six séries donc) ; et des étirements en clôture (souvent accompagnés d’une séquence de rouleau d’automassage qui m’a permis de bien soulager mon dos pendant le confinement).
À la suite de l’échauffement, j’ai mis au point deux séquences judo, une debout, une au sol. Je les enchaîne les jours où je pète la forme ; sinon, je fais l’une ou l’autre, pour varier mes séances habituelles.

Comment s’habiller ?

Cy Jung — Salut judoUne bonne pratique du judo implique de se déplacer vite sans lever les pieds du sol. Cela fait partie des choses qui mettent des années à s’encrer (ou s’ancrer) dans le corps. Dans un appartement, il est vite compliqué de le reproduire, la nature du sol n’étant pas forcément des plus compatibles avec nos modes de déplacement.
Je dispose d’une moquette hors d’âge, toute pelée. Elle se révèle assez confortable, avec deux paires de chaussettes enfilées l’une sur l’autre afin de ­donner une sensation d’amorti. Sur le parquet de Johnny, ce serait la glissade garantie !
Trouver le bon rapport entre des appuis sûrs et glisser est donc le premier défi. Quant au port du kimono ; il peut « mettre dans le bain » mais il fait très chaud durant ce printemps ; je préfère donc rester en tenue de sport (sauf pour les photos) bien qu’il soit évident que cela n’aide pas à la mise en condition. Je ne fais pas de salut non plus ; cela n’a de sens qu’en kimono ou pour la répétition d’un cérémonial de kata.
Je vous propose néanmoins une démonstration audiodécrite de salut que Johnny a accueillie sur sa chaîne judo. Je la lui avais promise.

Uchi komi

J’ai désormais deux partenaires : Uke-Confiné et Élastique-Fenêtre.

Cy Jung — Uke-ConfinéJ’ai créé Uke-Confiné pour amuser Johnny mais il se révèle un partenaire parfait pour travailler à droite. Depuis que j’ai le rameur, je le cale de l’autre côté de la porte, coincé contre le mur et le relie à la poignée avec un élastique. Cela m’offre une petite résistance qui accroît la « sensation judo ». Qu’est-ce donc que cela ? Je crois qu’il faut avoir un jour tenu un partenaire par le kimono et l’avoir fait voler pour l’éprouver. Je ne saurais en dire plus.
Je décris la manière de fabriquer Uke-Confiné, avec quelques photos de techniques qu’il permet : Morote seoi nage (ou Ippon, ou Eri, ou Katate), Tai otoshi, Koshi guruma (quand il a sa tête), O soto gari, Ko soto gari, Hiza guruma (ou Sasae tsuri komi ashi).
Cela marche aussi avec un Ko uchi gari et O uchi gari (droite et gauche) en faisant attention à ne pas trop rentrer si l’on veut éviter de taper la porte. Pour les techniques de hanche, c’est compliqué car on ne peut pas passer le bras ou faucher largement ; par contre, Arai goshi passe (et oblige à bien plier).

Cy Jung — Élastique-FenêtreLes Uchi komi avec Uke-Confiné ne sont pas très physiques. Je m’en sers comme temps de repos : un Uke-Confiné pour deux Élastique-Fenêtre. Il s’agit là d’accrocher un élastique au garde-corps d’une fenêtre à l’aide d’une ceinture de judo et de s’en servir comme résistance. Il existe même des manchons qui reproduisent la manche et le revers d’un kimono pour avoir les bonnes sensations. Johnny m’a montré tout cela mais le tissu des manchons est trop épais pour mes mains ; tenir l’élastique me va bien ce d’autant que, à l’usage, l’élastique m’est plus un support qu’un outil de musculation.
Johnny a la puissance physique pour entrer ses techniques avant en force dans un combat permanent avec l’élastique. Si j’entre en force, l’élastique me ramène en arrière pendant mon Tai sabaki m’empêchant ainsi de réaliser correctement ma technique. J’ai essayé un peu et en suis sortie frustrée, abandonnant sitôt l’exercice. Quelques semaines plus tard, j’ai réussi à m’y remettre avec un autre état d’esprit après que Johnny m’a montré des déplacements de face qui ne requièrent aucun usage de la force. Mon judo n’est pas un judo en force ; cela tombait bien.

J’ai donc mis de la souplesse dans ma saisie de l’élastique, entrant mes techniques sans qu’il ne soit d’emblée tendu avec comme objectif de me placer et non de me muscler les biscotos. Je n’y suis pas encore sur toutes les prises, notamment à gauche, mais j’ai un bon objectif de travail. En mode séquence, cela donne sur cinq séries de trois fois quarante secondes :

Élastique-Fenêtre
Élastique-Fenêtre
Uke-Confiné
Morote droite Morote gauche Technique arrière
Sode tusri komi goshi droite-gauche Tomoe nage droite-gauche Technique avant
Balayage Ko uchi gari en arrière droite-gauche (vidéo de Johnny) Balayage De ashi barai en latéral droite-gauche (vidéo de Johnny) Technique avant
Tai Otoshi droite Tai Otoshi gauche Technique arrière
Hiza Guruma droite-gauche Ouverture manche revers (déséquilibre avant) droite-gauche Technique avant

Voici quelques photos (je sais, il faut que je plie les jambes). Un montage Morote seoi nage, Sode tsuri komi goshi, Tai otoshi.
Cy Jung — Morote Sode Tai otoshiEt juste pour faire peur à sensei Romuald (et à mon bailleur qui sait combien nos HLM sont construits au rabais et pleure misère son garde-corps), mon entrée sur Tomoe nage (c’est pour rire, je ne m’assois pas !)
Cy Jung — Tomoe nage

Cette séquence va évoluer avec le temps, soit parce que je trouverai d’autres techniques adaptables, soit parce que j’aurai envie de travailler telle ou telle.

Travail au sol

Pour le programme au sol, j’ai mis au point trois séries de cinq exercices que j’ai ramenés à trente secondes car très physiques (Johnny confirme, ouf !) Ma moquette n’est pour le coup pas terrible et les tapis de gym non plus. J’en dispose deux en croix pour essayer d’avoir un support plus confortable, une serviette de toilette en dessous pour amortir encore.
Les judokas reconnaîtront facilement ces exercices (je vous indique le lien quand elle existe sur la chaîne de Johnny) :
* Ponter droite gauche (mode écrevisse) ;
* Monter en chandelle droite gauche (coup de pied dans le pli poplité en mode Sankaku jime) ;
* Départ à genoux ; enchaînement roulade arrière (replier une jambe pour basculer) ; revenir assis en inversant les jambes ; se relever en mode kata (une jambe pliée verticalement, l’autre horizontalement, y poser la main au niveau du genou, pousser vers le haut) ;
* Retournement rotatif singe-araignée (le pied remplace la main opposée à chaque rotation ventre dos ; la vidéo de Johnny est sur ce lien) ;
* Placement en Han gesa gatame droite gauche à partir de la position quadrupédique (en vidéo).

Pour le troisième exercice, j’ai demandé une vidéo à Johnny. Il m’a répondu que je faisais mieux que lui ; et m’y suis donc collée. On me pardonnera, j’espère, le manque de précision de mes gestes (et mon nœud de ceinture défait). L’espace de travail est réduit, et un peu dur. Au moins, je me serai amusée à réaliser cette vidée, comme la précédente sur le salut. Dans ce moment où je me cherche des motivations, c’était parfait.

D’autres idées

Cy Jung — Techniques 2e danJe vais désormais travailler à partir de cela au moins deux fois par semaine, et continuer à échanger avec Johnny pour perfectionner ces exercices, en trouver d’autres. Je ne reprendrai pas le judo avant septembre ; cela me laisse le temps ! Je pense aussi me mettre au Goshin jitsu et faire des séances de révision des techniques en Tandoku renshù sans répétition comme je l’ai fait pour préparer mes passages de grade (2e dan et 1er dan).
J’augmenterai peut-être cet article selon la manière dont mon esprit du judo évolue.

Cy Jung — Cadddie judokaSi vous avez des questions, des commentaires ou des suggestions, n’hésitez pas à me contacter. Il arrive que ce soit Caddie qui réponde. Comme au judo, je ne maîtrise pas tout ; mais n’est-ce pas justement ce qui est bon ? Apprendre, partager, et laisser passer…
Hajime la joie ! La liberté.

Appendice

J’avais fait une petite vidéo pour présenter à Johnny Uke-Confiné, son utilité et sa fabrication. Je ne résiste pas au plaisir de la partager avec l’idée de vous faire rire, tout en vous priant d’excuser ma tenue ; la vidéo n’était pas initialement destinée à être publique.

Merci Imany pour votre musique. L’original de Hey Llittle sister est sur Youtube.

Information publiée le lundi 8 juin 2020.

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