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Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs



Cy Jung — Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Les mots et les phrases de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome 2, À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Après une longue interruption, je retrouve ces mots de Proust que j’avais notés lors de ma lecture du tome 2 de La recherche du temps perdu. Il s’agit d’en percer le sens, comme je l’avais fait pour les mots du tome 1 (ici). Le fait que j’ai à peu près tout oublié de ma lecture risque de ne pas aider. Je me plongerai dans le texte si besoin ; et j’espère également que cela me donnera envie de me lancer dans la lecture du tome 3, moi qui suis privée de bibliothèque numérique pour cause d’appli de lecture inaccessible depuis août 2019.
Voici donc ces mots.

Hobereau
« Et les frais dont elle se dispense à l’égard de l’inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques, (…) »

Un « hobereau » est un petit faucon ou un « gentilhomme campagnard de petite noblesse » [Antidote]. Il s’agit forcément de la seconde définition mais ma piètre connaissance de la société parisienne chère à Proust ne me permet pas de mieux en comprendre sa phrase.

En mains
« (…) sachant qu’il gardera en mains la maîtrise de la conversation, (…) »

Ma question est ici plus une question de grammaire. Ce « en mains » au pluriel me surprend puisque le singulier est largement admis, et recommandé. Grevisse me rappelle que « en mains propres » (adverbe pour Antidote) est figé au pluriel [§329] là où le Littré l’écrit au singulier.
La langue est vivante. En voici la preuve.

Mutatis mutandis
« (…) j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (…) »

Nous avons tous beaucoup perdu en expressions latines. Cela ne m’aide pas à trancher quand deux dictionnaires ne disent pas tout à fait la même chose. Anditote et Le Grand Robert donnent chacun une définition absconse (pour moi), le premier renvoyant à « Toutes proportions gardées » (expression que je comprends), le second à « Toutes choses égales d’ailleurs » (expression que je maîtrise moins). Le TLF propose une définition plus simple que les deux précédents (« en changeant ce qui doit être changé ») sans que je ne comprenne bien comment cela s’utilise. Je me tourne vers Wikipédia, qui cette fois m’éclaire. C’est ici. Merci !

Critérium
« Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que j’appliquais à la littérature. »

Je connais « critérium » en tant que désignant une course cycliste, ce que me confirme Antidote sans en dire plus. Le Grand Robert n’est pas plus loquace. Le TLF, lui m’indique d’emblée qu’il s’agit d’un « synonyme vieilli de critère ». Cela colle parfaitement.

Folliculaires, Stipendié & Aman
« Vaugoubert n’a pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l’est tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l’aman, mais qui en attendant n’ont pas reculé à faire état, contre notre représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. »

D’emblée Antidote m’indique que « folliculaire » est un mauvais journaliste qui, « à gages », va bien avec « stipendié », « corrompu, payés pour faire son action ». Joli vocabulaire que voilà, si tant est que je sois en mesure de m’en souvenir.
Quant à « Aman », qui est en italiques, il s’agit d’un sauf-conduit qui laisse la vie sauve à un ennemi. Dans l’expression « demander l’aman » (utilisée dans cette citation), il s’agit de se rendre.

Camarilla
« Il semble qu’au moins personne ne devrait pouvoir le haïr ; mais il y a autour du roi Théodose toute une camarilla plus ou moins inféodée à la Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. »

Ce terme renvoie au cabinet particulier du roi d’Espagne au XIXe et garde le sens de « groupe d’influence » auprès d’une personne importante.

Digne de toute créance
« Une personne digne de toute créance m’a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à mi-voix : « Êtes-vous content de votre élève, mon cher marquis ? »

Je connais la « créance » en tant que ce qui fait droit à une personne mais je ne connaissais pas le sens d’origine aujourd’hui considéré comme un archaïsme par le Grand Robert : « Action de croire en la vérité de qqch. » avec « croyance, foi » en synonyme. L’expression « digne de toute créance » prend ainsi son sens de « digne de foi ».

J’ai passé
« – Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. »

Dans ce que je comprends de cette phrase, l’auxiliaire « avoir » me surprend, « avoir passé » n’ayant pas le sens de « être passé ». Je ne sais pas trop comment en trouver la cause. Grévisse [§1008] propose un exemple emprunté à Flaubert « Il avait passé par là-dessus ! » avec un sens de « accepté cela » ; ce n’est pas ma phrase ; le contexte est bien à « être passé par là ».
L’énigme reste entière.

Séant
« Cela n’eût pas été séant. »

Il y a « séant » (nom et adjectif) qui désigne le « derrière », avec « être sur son séant » (et autres) pour indiquer le fait d’être assis, et « séant, séante » (adjectif) qui signifie, « qui sied, est convenable ». J’ignorais. Cela rend nos arrière-trains officiellement plus convenables qu’à l’ordinaire ; chouette !

Fibrille
« (…) il éclata d’un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants, humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges. »

Ces « petites fibres » ont un sens anatomique, par analogie : « ridules, veinules ». La précision était-elle nécessaire ? Il est vrai que Proust est assez caustique. Cela va bien avec.

Afféterie
« Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. »

Le Grand Robert parle d’« Abus du gracieux, de l’affecté dans les manières ou dans le langage. » J’imagine bien et remarque au passage « joueur de flûte » qui ne m’avait pas arrêté. Je ne trouve trace nulle part de cette expression, pas même dans Le petit madame H illustré. Pourtant… le « maniérisme » appliqué à la flûte (à bec, bien sûr) me fait sourire. Aurais-je le transpédégouine mal placé ? Je ne crois pas.

Amphitryon
« En effet, je me souviens qu’elle m’a été présentée avant le dîner comme la fille de notre amphitryon. »

Si Amphitryon est le roi de Tirynthe, en nom commun il s’agit de l’« hôte qui offre à dîner ». Le rapport entre les deux. Antidote et Le Grand Robert n’en disent rien. Universalis lève le voile (ici) et Wikipédia porte l’estocade sans son article consacré à l’Amphitryon de Molière « (…) dans un langage soutenu, un amphitryon désigne un hôte qui offre un dîner, suivant le vers célèbre de la pièce : « le véritable Amphitryon est l’Amphitryon où l’on dîne ». (). Je manque de culture des mythes grecs pour bien comprendre.

Mastroquet
« (…) j’éprouvais un émoi plus cruel qu’il n’était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son du cor, comme on l’entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des autres fêtes, et qui, parce qu’il est alors sans poésie, est plus triste, sortant d’un mastroquet, que « le soir au fond des bois ».

C’est au choix un « marchant de vin » ou un « débit de boisson ». La seconde définition s’applique ici.

Ondine
« Comme je lui disais combien j’admirais son père et sa mère, elle prit cet air vague, plein de réticences et de secret qu’elle avait quand on lui parlait de ce qu’elle avait à faire, de ses courses et de ses visites, et tout d’un coup finit par me dire : « Vous savez, ils ne vous gobent pas ! » et glissante comme une ondine – elle était ainsi – elle éclata de rire. »

C’est une « déesse des eaux » nous dit Le Grand Robert. L’eau, ça glisse entre les mains ? Ce doit être quelque chose comme ça.

Agrypnie
« Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. »

Je connais Agrippine, personnage de Claire Bretécher, mais point « agrypnie » qui visuellement m’évoque le même mot. Antidote est comme moi. Le Grand Robert connaît le terme, mot grec « je chasse le sommeil » dont il associe le sens médical « insomnie » à Proust, et ce tome deux de la recherche. Ça tombe bien.
En zoologie, c’est un insecte nocturne.

Châsse, gramen & rinceaux
« À une section même infime d’elles, quel herbier céleste n’eussé-je pas donné comme châsse. »

Mais quel est donc ce circonflexe ? Il est celui qui relie « châsse » à « châssis », et en fait un coffre « en général précieux, dans lequel on garde les reliques d’un saint » [Le Grand Robert] ou une monture. Cela ne m’éclaire guère sur la phrase de Proust. Pour tenter de comprendre, je prends une citation plus large afin de remettre la phrase dans son contexte.

« Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue. Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d’art, un ouvrage unique pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. À une section même infime d’elles, quel herbier céleste n’eussé-je pas donné comme châsse. »

Pour le coup, ça se complique. Il y a deux autres mots que je ne connais pas et que j’ai zappés lors de ma lecture, sans doute portée par la phrase qui est belle même sans la comprendre.
La « Gramen » est une « herbe à gazon » et le « rinceaux » un ornement fait de branchages. Il s’agit donc d’une description naturaliste des nattes de Gilberte. Je n’en comprends guère plus le sens que Proust donne à « châsse » si ce n’est que cela renvoie à quelque chose de précieux, qui fait référence au sens de « coffre ». Je ne m’aventure pas plus loin. Ne pas bien comprendre ne m’empêche pas de ressentir, Proust étant de ces auteurs où il est si agréable d’éprouver, se laisser porter, sans forcément chercher à comprendre.
Note. « Châsse », en argot, au féminin ou au masculin, ce sont aussi les yeux (« de belle châsse »).

Pensée dissolvante
« (…) j’écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la Vie de Jésus de Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque que nous aurions pu habiter. »

Antidote propose des « idées dissolvantes », au sens de « subversives ». C’est logique, et joli ! Je garde.

Se déprendre
« Cet escalier, d’ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été si longtemps l’idéal d’Odette et dont elle devait bientôt se déprendre (…) »

Je ne connais pas ce verbe dont le sens se comprend sans en chercher la définition (« se dégager, s’affranchir »). Je la cherche néanmoins et constate que le verbe existe également en forme non pronominale dans le sens de « décoincer ».

Ninitive
« Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; (…) »

Aucun de mes dictionnaires ne connaît ce terme. Une discussion de Wikisource sur l’article de À l’ombre des jeunes filles en fleurs (ici) indique qu’il s’agit d’une coquille. Cela ne me dit pas une coquille à la place de quoi. Je trouve sur un blogue () que le mot juste, avéré dans une édition de 1919, est « ninivite », « gigantesque » ; Gilberte est si gourmande ?

Neuro-arthritique
« Et comme il était resté neuro-arthritique, et devenu un peu ridicule, avoir une femme si inexacte qui rentrait tellement tard du Bois, qui s’oubliait chez sa couturière, et n’était jamais à l’heure pour le déjeuner, cela inquiétait Swann pour son estomac, mais le flattait dans son amour-propre. »

Le terme n’existe pas. Je m’attache donc à la composition. « Neuro » ou « neur » (variation en « névr » et « névro »), de « nerf », permet de composer des « mots savants », dit le Grand Robert. « Arthritique » renvoie à l’arthrite, à l’arthritisme.
Cela n’est pas plus clair pour moi. Je suis sauvée (ou presque) par le Portail national de ressources textuelles et lexicales qui propose un article (ici) sur « neuro-arthritique » avec ma citation de Proust en prime (et beaucoup d’autres). Cela me dit juste qu’il s’agit d’une pathologie touchant le système nerveux avec inflammation des articulations. C’est déjà ça.

Pushing
« D’ailleurs il paraît qu’elle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très « pushing », ce qui m’étonne d’une femme intelligente. »

Si Proust lui-même fait dans l’anglicisme ! Désespoir… « To push », pousser bien sûr. Pour l’adjectif, Google translate propose « dynamique, arriviste, entreprenant ». Je ne saurais trancher.

Languide
« Swann, qui avait connu le Maître quand il était enfant, m’a dit qu’alors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et sœurs, ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à tour cris de violente gaieté, murmures d’une lente mélancolie, et que dans la salle où ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie mieux qu’aucun, dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. »

« Languide » a le même sens que « langoureux » selon Antidote. Le Grand Robert renvoie également à « languissant » (« état de faiblesse »). J’aime bien dans l’item « qui exprime la langueur » le renvoi à Verlaine et ses « baisers languides ». Voici l’extrait, pour le plaisir.

« Longs baisers plus clairs que des chants,
« Tout petits baisers astringents
« Qu’on dirait qui vous sucent l’âme,
« Bons gros baisers d’enfants, légers
« Baisers danseurs, telle une flamme.
« Baisers mangeurs, baisers mangés,
« Baisers buveurs, bus, enragés,
« Baisers languides et farouches,
« Ce que t’aimes bien, c’est surtout,
« N’est-ce pas ? les belles boubouches. »
Verlaine, Parallèlement, « L’impénitent » [extrait].

L’intégralité est ici. Ne vous en privez pas.

Orante
« Voilà l’Hespéride d’Olympie ; voilà la sœur d’une de ces admirables orantes de l’Acropole ; voilà ce que c’est qu’un art noble.  »

Proust n’est pas avare de références à l’art antique qui m’est tout à fait étranger, « orante » en fait partie. J’avoue ne pas avoir particulièrement envie de faire d’efforts pour m’y intéresser. J’apprends aujourd’hui qu’une « orante » est une statue représentant une personne en prière. Je crains de l’oublier très vite.

Gobeuse
«  Je suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce qu’on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien. »

Un « gobeur » est tout simplement une « personne qui gobe ». Je n’y aurais pas songé.

Prétérition
« Puis Gilberte cessa de s’en tenir à la prétérition. »

Voilà un mot intéressant.
Le Grand Robert en parle d’abord comme le fait d’ignorer un héritier réservataire dans un testament, ce qui invalide celui-ci. Il s’agit également d’une figure de rhétorique assez usuelle qui consiste à déclarer ne pas parler de quelque chose tout en l’évoquant ; les puristes parlent aussi de « paralipse ».
Antidote, d’ordinaire plus disert que le Grand Robert, ajoute une définition, qu’il place d’ailleurs en premier (le TLF itou) : « Fait d’ignorer, de taire quelque chose. Traiter un problème par prétérition. » ; je dirais « déni » ; mon vocabulaire s’enrichit.

Boulevardier
« Car la châtelaine de Tansonville savait qu’avril, même glacé, n’est pas dépourvu de fleurs, que l’hiver, le printemps, l’été, ne sont pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le boulevardier qui jusqu’aux premières chaleurs s’imagine le monde comme renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. »

Selon Antidote, il s’agit d’un adjectif qui renvoie à « l’esprit du théâtre de boulevard », et s’utilise par extension au sens de « facile ». Le Grand Robert parle également d’un nom désignant une personne qui fréquente les Grands Boulevards ou l’auteur d’une pièce de boulevard. Je ne connais pas assez la vie parisienne de la fin du 19e et début du 20e pour comprendre son usage par Proust à part considérer l’appellation comme péjorative.

Coquecigrues
« Je ne pus résister à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casques qui n’étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l’air est bon comme celui de ma chambre, je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre des arbres, etc. »

Il s’agit d’animaux imaginaires et, par extension, d’« absurdité, baliverne ». Je comprends qu’il s’agit d’une citation de madame de Sévigné. Je ne connais pas le contexte pour trancher.
Le Grand Robert propose une expression « Regarder voler les coquecigrues » pour « se faire des illusions ». J’aimerais bien m’en souvenir.

Poussah & Voix pleines de cicatrices
« (…) pendant que ma grand’mère, sans souci d’accroître l’hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (…) »

Je devrais connaître le sens de « poussah » vu que je sais ce que c’est. Il est des choses, comme ça, que l’on connaît mais dont on ignore le nom. Je ne sais, en l’espèce, même pas si je l’ai jamais su. Mais de quoi s’agit-il ? De ces poupées posées sur une base ronde lestée qui les fait se dandiner quand on les pousse un peu.
J’aurais donc pu m’abstenir, la définition est dans tous les dictionnaires. J’ai gardé cet extrait en fait pour signaler la « voix pleine de cicatrices ». Je trouve l’expression très jolie.

Gourmée
« Seule la femme du notaire s’était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute la vulgarité gourmée des gens comme il faut, (…) »

De prime abord, je pensais à « affecté » mais il ne s’agit pas de cela. Le verbe « gourmer » signifie brider un cheval avec sa « gourmette » qui n’est pas ici ce bracelet offert aux nourrissons mais la chaînette qui fixe le mors du cheval. Le fait que le même mot renvoie à un bijou qui dit un enfant au monde me laisse dubitative.
Par extension « gourmer » signifie « rendre raide », en participe passé utilisé comme adjectif, il indique donc la raideur à laquelle Antidote ajoute la gravité (« Qui affiche un air raide et grave. »). Je vois, pour le coup, tout à fait la vulgarité dont il est question et que résume fort bien le rappeur La Canaille.

Beurrée
« Et il reprenait une beurrée. »

Je comprends que « beurrée » est une tartine mais je ne l’ai jamais vu. Je préfère vérifier. Le Grand Robert confirme. Il propose également « beurrée » au sens de « ivresse ».

Persuader à
« Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume copié de l’« Ancilla Domini » et qu’elle avait persuadé à Robert être une véritable « vision d’art », (…) »

Je suis surprise de la construction « persuader à quelqu’un ». Le Grand Robert me l’indique comme « vieilli » : « Persuader quelque chose à quelqu’un. Croire (faire croire), inculquer. » Cela colle à mon exemple.

Poupine
« (…) elle sauta par-dessus le vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de deux yeux verts dans une figure poupine (…) »

« Poupine » serait-il féminin de « poupon » ? On n’en est pas loin. l’adjectif « poupin », dont j’ignorais l’existence, signifie « qui a l’air, les traits, d’une poupée ». « Poupine » en est logiquement que féminin.

Rogommeux
« (…) une gaieté où je crus discerner un peu de timidité, d’une timidité honteuse et fanfaronne, qui n’existait pas chez les autres. « C’pauvre vieux y m’fait d’la peine, il a l’air à moitié crevé », dit l’une de ces filles d’une voix rogommeuse et avec un accent à demi ironique. »

Le Grand Robert parle d’une voix « rauque et vulgaire » (en citant Proust comme moi !) là où Antidote précise « à cause des effets de l’alcool ». D’où vient cette nuance ? Le TLF indique que « rogommeux » est construit sur « Rogomme » qui est une « liqueur alcoolique quelconque » avec « rogomiste » en marchand de spiritueux. Tout s’explique !

Polo
« Toute occupée à ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d’un polo qui descendait très bas sur son front m’avait-elle vu au moment où le rayon noir émané de ses yeux m’avait rencontré. »

Il s’agit d’une coiffe pour jeune fille qui ressemble à la coiffure des joueurs de polo.

Ne pas faire de queues
« Il y a tout de même des femmes qui ont une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l’ai bien connu quand j’étais avec d’Orléans. C’était les deux inséparables. Il en faisait une noce à ce moment-là ! Mais ce n’est plus ça ; il ne lui fait pas de queues. »

Qu’est-ce à dire, « ne pas faire de queues » ? Qu’il ne… Si « queue » était au singulier, oui ; mais au pluriel ? Blague à part, si « faire la queue » signifie « attendre », je comprends qu’il ne l’attend plus. Mais cela ne règle pas la question de ce pluriel à « queue ». Je sèche… Vous avez une idée ?

Trottin
« Et sur la toile il y avait à la place de la grande dame un trottin, (…) »

Il s’agit d’une « apprentie couturière chargée de faire les courses », dit Antidote. Parce qu’elle trotte ? Sans doute que oui puisque le mot vient du verbe « trotter ». Je remarque que le Grand Robert donne un sens premier de « petit laquais, gamin qui fait les courses » ce qui explique le masculin pour notre apprentie couturière. TLF confirme et propose un usage nominatif du terme en référence que « caractère léger et frivole prêté aux trottins » ainsi qu’un usage adjectival qui va bien au précédent de type « air trottin ».

Tour de muscade
« Dès ce premier jour, quand en entrant je pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j’avais causé un moment avec une personne qui, grâce à l’habileté du prestidigitateur, sans avoir rien de celle que j’avais suivie si longtemps au bord de la mer, lui avait été substituée. »

Je ne connais pas cette expression, Antidote et le Grand Robert non plus. Je trouve par contre dans le TLF que « muscade », par analogie de forme, est une « petite boule de liège dont se servent les escamoteurs dans leurs tours ». J’en conclus que le « tour de muscade » (non cité dans le TLF) est un tour de passe-passe.
Je profite de l’occasion pour signaler une autre expression dont j’ignorais l’existence, « passez muscade », exécuter avec rapidité. J’imagine volontiers que cela vient également de nos escamoteurs, ce que le Grand Robert confirme (Ah ! si je lisais d’emblée les articles en entier.) Quant à l’utiliser… Cela semble plus hypothétique. Je vous laisse regarder les différents exemples donnés par les dictionnaires pour en juger.

Sémillant
« Ils pouvaient signifier mœurs faciles, mais aussi gaieté un peu bête d’une jeune fille sémillante mais ayant un fond d’honnêteté. »

Je connais cet adjectif, et son sens. Je le signale simplement parce que j’ai envie de m’en souvenir et l’utiliser.

Dégotter
« Il dégotte bien, c’est le dentiste de Balbec, c’est un brave type. »

Je connais le sens de « trouver, découvrir », mais pas celui de « avoir belle allure » que me signale Antidote et qui correspond à mon exemple. Le Grand Robert, lui, m’apprend que « dégotter » (avec un ou deux t, au choix), signifie « dégommer » un objet avec une balle, un palet, une bille. Par extension, il existe un sens de « déposséder (qqn) du poste qu’il occupe. »
Bigre.

Moyen de commotion
« Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont les moyens de commotion. »

Les moyens pour taper sur la tête de quelqu’un ?
Je ne trouve pas l’expression, je clos ces recherches sur cette question perfide.

Citation

J’ai relevé dans ma lecture quelques citations. Je vous les livre sans commentaire.

« Car le regret comme le désir ne cherche pas à s’analyser, mais à se satisfaire ; quand on commence d’aimer, on passe le temps non à savoir ce qu’est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l’expression qui nous paraît la plus tendre. »
« Car pour comprendre combien une vieille femme a pu être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque trait. »
« Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre, et en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. »
« Peut-être alors vécut-il seul, non par indifférence, mais par amour des autres. »
« L’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose. »
« L’amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle y tient peu de place. »
« D’une part l’aveu, la déclaration de ma tendresse à celle que j’aimais ne me semblait plus une des scènes capitales et nécessaires de l’amour ; ni celui-ci, une réalité extérieure mais seulement un plaisir subjectif. »

À bientôt pour le tome 3 !

Information publiée le samedi 1er février 2020.

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