[e-criture]

[# 77] La baffe qui passe, et celle qui ne passe pas (V-01)



Cy Jung — [e-criture] [# 77] La baffe qui passe, et celle qui ne passe pas (...)

[Le prétexte] J’arrive à une station de métro. En haut des marches, une femme, la quarantaine, discute avec un homme plus jeune.
— Non, tu vois. Si c’est ton mari, il te met une baffe, ça passe. Mais...
Je suis déjà dans les escaliers.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Josée grignote son sandwich assise sur un banc près de la boulangerie. D’habitude, elle apporte une gamelle mais, ce matin, elle n’avait pas le temps d’en préparer une. Elle devait passer au laboratoire pour une prise de sang. Cela l’a déjà mise en retard. Sa cheffe n’aurait pas accepté plus. Elle a l’air sympa, comme ça ; mais, au-delà de sa bonhomie, elle fait trimer son monde sans états d’âme. Ils sont onze sous ses ordres. La journée durant, ils ouvrent les courriers, en répertorient le contenu, les classent selon l’objet, agrafent, éditent les étiquettes de suivi et les rangent dans les corbeilles.
Ils sont divisés en quatre équipes, réparties en quatre pôles de trois bureaux dans le petit plateau sans cloisons. Avec son ancienneté, Josée travaille avec la cheffe et une collègue. Elles héritent des corbeilles « Sans objet », « Hors sujet » et « Affaires complexes », soit tout ce dont les autres ne savent que faire. Lors des pics d’arrivée de courrier, ils participent au tri général pour que les affaires ordinaires soient traitées dans les temps. Sinon, ils tentent d’adresser ces courriers hors cadre au bon destinataire. Ce n’est pas toujours évident. En cas de doute, c’est la cheffe qui tranche. Étrangement, elle ne semble pas aimer ça, privilégiant la supervision de chaque équipe.
Josée et sa collègue ont donc pour consigne de régler au maximum les cas litigieux. Cela lui plaît bien. Elle trouve ça plus intéressant que de crier sur les gens parce qu’ils ont le coupe-papier mollasson. Chacun son truc. Une fois le matin, et une fois l’après-midi, elle a droit à une pause pour aller aux toilettes ou se détendre les jambes. Elle s’en acquitte avec le même sérieux que le reste, convaincue que si cette pause est accordée, c’est qu’elle est nécessaire. Elle aime les choses bien faites et c’est là sa seule opposition avec sa cheffe qui lui demande parfois de bâcler ses classements au prétexte des courriers qui s’empilent en attente de traitement.
Elle ne fait pas pour autant d’heures supplémentaires, sauf celles qui sont payées. Sa cheffe le tente mais Josée est syndiquée. Elle n’insiste pas. Ses collègues lui en font le reproche, elles et eux qui n’osent pas partir quand la pile du jour n’est pas épuisée. Un jour à déjeuner, une nouvelle arrivée a tenté de la persuader de la nécessité de rester. Comme à son habitude, Josée écoutait ses arguments en silence, sans les discuter. Son interlocutrice en a été agacée, montant petit à petit le ton. Un collègue s’en est mêlé.
— Laisse tomber, Vanessa. Josée n’est pas comme toi et moi.
— Et pourquoi non ?
Il lui avait lancé un regard entendu qui n’en disait pas plus si ce n’était que sa sentence était une évidence. Josée savait qu’ils en discuteraient dans leur coin. Elle en était blessée, incapable pourtant de répliquer. À quoi cela aurait-il servi ? Tous la prennent pour une bêcheuse alors qu’elle fait de son mieux en toute chose, tout simplement. Sans doute qu’elle n’est effectivement pas comme eux, elle qui n’a ni mari ni enfants. Ce n’est pas grand-chose, comme différence ; mais cela l’exclut de la plupart des conversations de déjeuner et de pauses toilettes, café, ou autres.
Quant aux pots de départ et repas de Noël ! Il lui est difficile d’y échapper (sauf à tomber malade, ce qui ne lui arrive jamais) ; c’est un calvaire, la consommation moyenne d’alcool augmentant très rapidement son sentiment d’isolement, elle qui ne trempe pas même les lèvres dans une coupe de champagne (berk !) Il y en a justement un ce soir, de pot ; une collègue offre l’apéritif pour son mariage, petits fours et crémant garantis. Josée ignore à quoi cela sert de fêter cela au bureau ; cela ne regarde personne qu’elle s’épouse, à part les impôts. Cette manière dont les gens étalent leur vie privée est obscène avec, en plus, une sorte de concurrence entre celles de chacun.
Pour ce mariage, les commentaires ont commencé dès l’invitation lancée, il y a deux mois et, depuis une semaine, tout le monde ne parle que de ça. Après les interrogations sur la personne du conjoint (déjà un peu connu du bureau car présent, en sa qualité de fiancé, aux festivités professionnelles ouvertes aux familles — les « Fpof », comme aime à se le dire Josée), les conversations ont rapidement bifurqué sur l’organisation des épousailles. José n’aurait jamais imaginé que cela fût si compliqué ; elle pensait qu’il suffisait de publier des bans, de venir avec deux témoins et le tour était joué.
Eh bien non ! Il y a tout un rituel à respecter, des conventions, des interdits, le tout dans un contexte où chacun veut mettre son grain de sel tout en faisant payer la facture aux autres. Car cela coûte cher, un mariage ! Josée en a passé des trajets en métro à lister tout ce qu’elle réalise avec cet argent qu’elle n’a pas gaspillé en tulle blanc et choux au caramel. Pas grand-chose, en fait. Elle aime économiser, par sécurité, ou pour faire un grand voyage quand elle sera à la retraite. Elle ne sait pas. Son sandwich tire à sa fin ; pas mauvais mais un peu gras. Ce soir, au pot, elle fera attention à ne pas croiser le bol de cacahuètes. Si elle ne met pas la main dedans, tout ira bien.
Le plus simple sera de se tenir à l’écart, du bol et des collègues. Josée a donné vingt euros au cadeau commun ; elle trouve qu’elle en a déjà fait assez. Elle jette un dernier coup d’œil à la mayonnaise qui coule de son pain avant d’avaler cet ultime morceau. Si elle avait le bon goût de la rendre malade, quel bonheur cela serait ! Pas trop, quand même ; juste ce qu’il faut pour rentrer directement après son travail en prétextant une nausée, passage aux toilettes à l’appui. Josée craint de ne pouvoir y compter. Au moins, ce midi, elle déjeune en toute tranquillité.
Elle froisse l’emballage du sandwich. Le café à emporter est tiède ; elle le boit d’un trait avant de croquer dans la pomme qu’elle a apportée de chez elle. Elle observe les allées et venues sur le trottoir. Les gens avancent pour la plupart seuls ; quelques-uns par deux ; encore moins par trois. Lesquels sont mariés ? Il suffit de regarder s’ils ont une alliance quoique beaucoup de personnes, comme elle, portent une bague à l’annulaire qui n’en est pas une. C’est ce qui lui a valu le pire moment « convivial » de sa vie professionnelle, quand elle est arrivée au bureau après trois jours d’absence avec une grosse poupée au doigt et que ses collègues l’ont sommée d’expliquer sa blessure.
— Juste un petit problème avec une scie sauteuse. C’est recousu. Il faut le temps que ça cicatrise.
— Ton mari n’est pas bricoleur ? avait lancé l’un d’eux.
— Quel mari ?
Josée s’en veut encore de cette réplique. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement répondu non ? Une autre lui avait sitôt fait remarquer qu’elle portait une alliance. Elle avait eu bien du mal à se sortir de cette situation, ne souhaitant donner aucun détail, se contentant de dire qu’il ne s’agissait pas d’une alliance mais d’une bague sans prétention. Les jours suivants, les commentaires chuchotés étaient allés bon train, chacun espérant percer le mystère. Elle en avait même surpris deux demander des explications à la cheffe qui avait accès à son dossier administratif. Celle-ci avait su respecter ses obligations de confidentialité. C’était heureux mais n’avait pas suffi à faire taire les pires rumeurs.
C’est depuis cet incident que Josée se sent définitivement exclue du groupe. Elle évite de participer aux conversations où apparaissent maris, femmes et enfants, soit à peu près 99 % des échanges. Elle écoute, simplement, maîtrisant au maximum les réactions qu’elle pourrait avoir face un lot d’inepties (99 % également) qu’elle entend. Ses préférées, ce sont les petites vacheries ordinaires entre époux, rarement revendiquées comme telles, soit dit en passant. Il s’agit le plus souvent d’actes ou de paroles tout à fait anodins qui ont à l’évidence (sauf pour les protagonistes, bien sûr) pour seul but que d’instituer ce rapport de force si particulier qui fonde le couple. Pour ce mariage, par exemple, la manière dont la fiancée raconte les tenants et aboutissants des plans de table invite Josée à s’interroger sur le comment tout cela peut-il ne pas dégénérer.
Forcément, on met les vieux avec les vieux, les jeunes avec les jeunes, en prenant soin d’alterner les femmes et les hommes et les membres des deux familles. À cela, s’ajoutent les amis, les pires à caser, comme cette ex du marié, qui sera seule, et que l’on ne peut malheureusement pas placer ailleurs qu’entre l’oncle et le cousin dont la réputation de harceleur-buveur n’est pas à faire. Le marié a protesté. L’épouse a fait mine d’en être désolée, sans proposer d’alternative. « C’est compliqué un plan de table, mon chéri. » « Je comprends, ma puce, mais ce n’est pas sympa pour… » « Ne peut-elle venir accompagnée ? Ce serait plus simple. » « Tu sais bien qu’elle peine à se fixer. » « C’est notre mariage, chéri. On n’est pas là pour régler les déboires sentimentaux des invités. » « Si quelqu’un se désiste… » « Promis, j’y penserai. »
Josée se souvient encore du sourire de la mariée à l’évocation de cette conversation, concluant que si elle pouvait épargner cela à cette femme, bien sûr qu’elle le ferait ! Ils ont tous semblé la croire, habitués qu’ils sont à privilégier leur petite personne en cultivant l’illusion de l’amour. L’amour. Qu’en sait-elle Josée, de l’amour ? La mayonnaise de son sandwich refait sitôt surface venant cruellement lui rappeler qu’elle ferait bien d’éviter les sujets qui lui donnent la nausée. Ce n’est pas tout à fait un hasard si elle n’a pas de mari. Elle est bien placée pour le savoir. Il y a la question de sa liberté, bien sûr, mais surtout son incapacité à considérer que l’amour peut avoir quelque chose à voir avec la conjugalité. Comment d’ailleurs envisager le contraire ?
Josée l’ignore et les débordements de crème fouettée et autres charcuteries industrielles annoncées au buffet semblent combler tout le monde dans ce que l’amour bourgeois est par nature trop gras et trop sucré ; indigeste en somme. Josée soupire. Elle va bientôt devoir rejoindre son poste. Quatre heures la sépareront de cet apéritif. Elle va se concentrer sur son travail ; mais après ? Elle se lève, jette dans une Bagatelle les restes de son repas et rejoint le bureau. Après un détour rapide par les toilettes, elle s’assoit deux minutes avant l’heure de reprise. La cheffe est là. Les autres n’y sont pas. On entend néanmoins leurs conversations qui progressent dans le couloir.
Quand le premier entre dans le plateau, il se tait brutalement ; les suivants l’imitent. Le silence des coupe-papiers reprend vite ses droits. Josée sèche sur un courrier hors norme. Elle rassemble les éléments essentiels dans une note d’incident qu’elle imprime, agrafe au courrier et pose sur le bureau de la cheffe. Pour cette fois, celle-ci ne rouspète pas. Elle se rapproche de Josée et lance un échange oral dont elle n’est pas coutumière. Est-ce la perspective de l’apéritif qui la met de bonne humeur ? L’après-midi passe trop vite ; Josée suit ses collèges dans le réfectoire ; les festivités commencent.
— Santé !
— Santé !
— Joie bonheur !
— Prospérité !
Des rires fusent ; et quelques vivats. Chacun trinque puis embrasse la mariée qui ricane avec l’insouciance de celles qui cherchent à se convaincre du bonheur conjugal. Quand elle arrive à la hauteur de Josée, son sourire se fige.
— Tu ne me portes pas la poisse, hein ?
— La poisse ?
— Trinquer au Perrier…
Elle tourne les talons. Josée lève son verre.
— Tchin !



Cy Jung, 3 juillet 2019®.

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