[e-criture]

[#74] – Le papa qui ne répond pas (V-01)



Cy Jung — [#74] – Le papa qui ne répond pas (V-01)

[Le prétexte] Un petit garçon marche avec son père.
— Dis papa, comment on est [on naît ? NdCy] aveugle ?
Le papa ne répond pas. L’enfant insiste et pose deux fois sa question.
Toujours pas de réponse.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Louisette prend son téléphone glissé dans sa zōri, le replace. Cela doit bien faire une heure qu’elle a envoyé un texto sans avoir de réponse. Ce n’est pas si long, une heure. Cela l’est quand on espère une réponse positive, voire une réponse tout court, à une proposition que l’on estime compromettante. Eunice la chope par le revers.
— Ne fais pas cette tête !
— Je n’aurais peut-être pas dû lui proposer… Ça fait cruche, non ?
— D’inviter une judoka à s’entraîner avec une championne du monde, ça fait cruche ?
— Andouille ! Avec moi…
— Laisse tomber Louisette ; tu ne te souviens même pas de son prénom ! Tu es un vrai cœur d’artichaut. Concentre-toi plutôt sur ta présentation. Ce n’est pas en bavassant que tu vas le gagner, ce championnat de France.
Louisette soupire. Eunice a raison mais depuis qu’elle a vu cette fille au kagami biraki avant de la retrouver à un stage, elle rêve d’elle chaque fois que son sommeil n’est pas trop lourd. Il ne s’est pourtant rien passé de si extraordinaire à part quelques sourires, un randori au sol où elle s’est pris une raclée (le trouble ? quoi d’autre ?) et un échange courtois de numéros de téléphone. C’était il y a trois semaines. Louisette ne savait pas trop sur quel motif la relancer. Eunice, comme toujours, lui a sauvé la mise en suggérant un entraînement dans sa salle.
Il y avait objectivement plus de chance qu’elle dise non qu’autre chose. Qu’est-ce qu’aurait à faire une prof cinquième dan d’une blondinette albinos qui passe son second et prépare les France technique parajudo ? Bien sûr, elle avait été impressionnée par son parcours judo, comme tout le monde. C’est si facile de la ramener quand on a un handicap que l’on arrive à sublimer un minimum. Sauf que maintenant, il va falloir… Un Sode inattendu la sèche. Eunice lui tend la main pour l’aider à se relever.
— Ça suffit ! Tu bosses.
Louisette fait la lippe mais ne bronche pas. Elle récupère le revers et la manche de Eunice et enchaîne les Uchi komi en déplacement en suivant les indications de sa partenaire de luxe. Une bonne demi-heure passe ainsi, sans interruption, avant que les premiers enfants n’entrent dans la salle pour leur cours qui démarre dans dix minutes. Eunice arrête la séance de travail.
— Il faudrait que tu demandes à ton kiné des exercices pour relâcher tes épaules.
Louisette acquiesce.
— Tu restes au cours des petits ? Lily sera contente de bosser avec toi.
La réponse était contenue dans la question. Louisette boit trois gorgées de sa gourde, récupère son portable pour le ranger dans son sac, fait un détour par les toilettes puis se détend de quelques étirements. Les enfants arrivent au compte-gouttes, Lily et le fils Martin les derniers. Le fils Martin est un peu contrarié de voir Louisette ; elle va le priver de Lily ; il est tout autant contrarié d’être contrarié ; Lily sera tellement heureuse de travailler avec elle que sa joie sera communicative. Que du bonheur, en somme. Que du bonheur.
Le cours est à l’aune de la proclamation. Il s’achève trop vite. Louisette promet à Lily de revenir bientôt. Eunice l’invite à dîner. Elle décline. Elle est cuite. Elle va prendre une bonne douche et rentrer. Elle a besoin de dormir. Elle récupère ses affaires de toilette sans regarder son téléphone (non ? si si ; miracle du judo) pendant que Eunice rejoint Freddy dans le bureau. Il lui sert une tasse de thé. Elle le remercie et s’assoit devant l’ordinateur partagé. Elle ouvre sa boîte mail.
« Salut Terreur !
« Tu ne m’avais pas dit que tu entraînais de jolies filles ? Cachottière ! Appelle-moi ; je n’ai pas ton téléphone.
« Bisoux !
« Joséphine »
Joséphine ! Il ne manquait plus que ça. Joséphine… Freddy la dévisage.
— Ça va ? On dirait que tu as vu un fantôme !
— C’est presque ça.
— Une ex ? Raconte…
Eunice vérifie d’un œil que Louisette n’est pas en train d’arriver.
— Non, pas une ex mais ça a failli. Une sacrée fille ! On a bien déliré ensemble à l’époque où je préparais les championnats du monde. Puis je l’ai perdue de vue après mon accident, comme beaucoup d’autres. C’est marrant de la retrouver grâce à Louisette !
— Louisette ?
Eunice lui raconte, s’inquiétant au passage de sa réaction quand elle va savoir qu’elle connaît le nouvel objet de son désir.
— Attends de discuter avec cette Joséphine pour lui en parler.
Il a raison. L’objectif est d’éviter les embrouilles et de donner toute sa chance à Louisette qui souffre un peu de solitude ces temps-ci. Joséphine ferait-elle une bonne conquête ? Eunice s’en moque ; c’est à elles deux d’en décider. Elle attend que Louisette quitte la salle pour appeler Joséphine. La conversation s’engage sur un ton de vieille camaraderie avant que le sujet Louisette ne vienne sur la table.
— J’accepterais volontiers sa proposition mais le jeudi, j’ai mes cours. Je ne veux pas non plus que…
— Que ?
— Je suis en train de me séparer de Chantal ; c’est compliqué. Pour faire simple, je dirais que ta Louisette, elle arrive un peu tôt. Elle a l’air sympa ; et tu me connais, je ne suis pas une tendre. Je ne voudrais pas lui faire trop bobo.
Eunice éclate de rire à l’évocation de la vacherie que Joséphine lui a faite il y a vingt ans et qu’elle lui a bien rendu avant qu’elles ne deviennent complices d’entraînement.
— Tu ne t’es donc pas assagie ?
— Fort peu.
— Cela ne m’étonne pas ; moi non plus ! Écoute, Joséphine, tu fais ce que tu veux avec Louisette. Je ne m’en mêlerai pas. Je te propose que cette conversation n’ait jamais eu lieu mais, si tu décides de lui répondre, dis-lui qu’on se connaît.
— Je ferai ça.
— De mon côté, je me limiterai à nos frasques de partenaires de judo.
Elles sont d’accord. Joséphine fait la promesse de venir partager un entraînement tout en se demandant comment elle allait réagir à la vue d’Eunice. Elle avait toujours minimisé son désir d’elle, et avait fui quand elle avait eu son accident, incapable de se projeter dans une relation, même amicale, avec une fille amputée d’un pied. Quelle bêtise ! Joséphine n’est pas fière de cela. Cette rencontre avec Louisette est-elle l’occasion de renouer avec le passé et de chasser ses démons ? Joséphine soupire. Décidément, sa vie est bien compliquée et elle a d’autres urgences, comme se trouver un appartement avant que l’ultimatum posé par Chantal ne tombe. Trois jours. Il lui reste trois jours. Peut-être aurait-elle dû demander de l’aide à Eunice ? Et cette Louisette a visiblement une place dans son lit… Un miaulement affamé la ramène à la réalité.
— Tu as raison, Shiai. Il est temps d’être une grande fille. On va commencer par prendre le studio aussi pourri que hors de prix de la porte d’Orléans et je m’active pour nous trouver mieux. Tu voudrais vivre à la campagne ? Je peux demander ma mutation.
Le miaulement affamé persiste, fort à propos réprobateur.
— D’accord, on reste à Paris.
Une portion de croquettes et cinq coups de fil plus tard, tout est organisé : la signature du bail, la réquisition de l’utilitaire d’une copine et de quelques bras de judokas pour samedi. Quand Chantal rentrera, Joséphine n’y sera plus si tant est, bien sûr, qu’elle ait terminé d’emballer ses affaires d’ici là. Elle fait une pause en sirotant un thé les fesses appuyées sur le bord du plan de travail. La question Louisette refait surface. Son incapacité à y apporter une réponse la porte à poser sa tasse et à redoubler de vigueur pour rassembler ses affaires. Elle va manquer de contenants. La supérette en bas est encore ouverte. Elle y descend fissa et remonte chargée de cartons, de cabas, d’un rouleau de large scotch et de la promesse d’avoir d’autres cartons demain en fin de matinée.
Deux arrondissements plus loin, Louisette fait un brin de vaisselle. Elle est triste. Si cette fille n’a pas répondu à son texto, elle n’y répondra pas. Une de perdue… Entre les tôles et les histoires à deux balles, sa non-vie sentimentale commence à lui peser. Elle ne demande pourtant pas la lune sauf si l’on considère que le désir comme principe amoureux est chose irréaliste. Cela lui apprendra à s’enticher de bourgeoises qui n’aspirent qu’à la paix sociale et à l’usage ménager des moyens de séduction ! La formule lui tire un sourire tant elle n’est que formule qui laisse entendre qu’elle rêve d’une relation délurée. Ce n’est pas le cas. Pourquoi le désir serait-il exclusif des sentiments ? Louisette l’ignore, au moins sur le papier.
Elle regarde une dernière fois son téléphone, l’éteint et se met au lit avec sa tablette afin de lire un peu. Elle n’est pas emballée par le polar emprunté à la bibliothèque numérique de la Ville mais cela lui change les idées. Demain, elle reprendra l’écriture de ce roman érotique en cours ; le souvenir fugace de cette fille servira au moins à alimenter son texte dans lequel le plaisir à moins de place que le désir ; rien d’autobiographique, bien sûr. Extinction des feux. Galéjade !

— Bonjour Louisette.
Elle se retourne, seins nus, brassière à la main. Elle ne reconnaît pas la femme qui s’avance vers elle, pose son sac à ses côtés et lui coller une bise. Elle répond d’un bonjour poli, d’emblée contrariée que son interlocutrice n’ait pas pris la peine de se présenter. Elle agrafe prestement sa brassière.
— Excuse-moi, je n’ai pas répondu à ton message. J’étais en plein déménagement et le jeudi, j’enchaîne deux cours de gamins et un cours d’adultes. Tu es la bienvenue, si Eunice ne te monopolise pas trop.
Eunice ? Louisette peste. Cela lui apprendra à ne pas se souvenir du prénom des filles ; elle aurait plus d’infos qu’elle n’en a.
— Tu connais Eunice ?
— On était partenaires avant son accident. Après, la vie nous a éloignées.
Louisette ne fait aucun commentaire mais la dame vient de se griller. Elle fait donc partie de toutes ces filles qui ont abandonné Eunice quand elle en avait le plus besoin. Toutes des… Louisette enfile son tee-shirt. Elle n’a pas envie de relancer la conversation. Joséphine sort ses affaires de son sac. La mine réprobatrice de Louisette ne lui a pas échappé ; elle l’affecte au-delà du raisonnable. Elle voudrait dire quelque chose pour se rattraper.
— Si je suis honnête, je dirais plutôt que c’est moi qui n’ai pas su conserver son amitié à sa sortie de l’hôpital. Son handicap me faisait peur.
Louisette attrape sa veste de kimono, sa ceinture et sa gourde. Elle fait deux pas en direction de la porte, se retourne.
— Tu vois, moi, ce qui me fait peur, ce sont les filles qui se pavanent avec une ceinture noire en reniant les valeurs du judo dès leur sortie du tatami.
— Même quand elles avouent leurs fautes ?
— C’est trop pratique, l’argument de la culpabilité. En plus, je suis animiste.
Joséphine s’avance. Elle vient de se souvenir que Louisette est déficiente visuelle. Elle l’a blessée, c’est sûr.
— Écoute Louisette, je suis désolée. J’aurais dû répondre à ton texto. Je savais que tu étais inscrite à ce stage et je me suis dit que ce serait plus simple de…
Blablabla. Louisette se saisit de la poignée de la porte. Joséphine continue son monologue.
— Que tu sois…
Louisette se retourne une dernière fois.
— Aucun souci. Je n’ai pas envie de faire peur. Bye.
— Louisette…
Elle est partie. Joséphine s’assoit sur le banc. Son téléphone sonne. Elle ne regarde pas qui appelle. Elle prend se ceinture entre ces mains. Elle l’observe un long moment avant de la remettre dans son sac, avec son kimono et toutes ses affaires. Elle enfile sa veste et sort.
Bye.
Bye ?



Cy Jung, 2 avril 2019®.

Version imprimable de cet article Version imprimable


Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Nouvelle précédente /
Retour à toutes les nouvelles en [e-criture]


Les vingt derniers articles publiés sur le site de Cy Jung sont ici




Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.

Toutes les nouvelles en [e-criture]


[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#07] The man with François Mitterrand’s hat

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#32] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

[#46] La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[#50] The mum who is heartbroken (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)

[#53] La femme qui a fait un gosse insupportable (V-01)

[#54] La dame qui est au téléphone (V-01)

[#55] La bibliothèque qui ferme dans vingt minutes (V-01)

[#56] Le SDF qui n’aime pas le violon (V-01)

[#57] La banane qui donne l’heure (V-01)

[#58] Le quartier qui est sympa (V-01)

[#59] La petite fille qui court devant sa poussette (V-01)

[#60] La fille qui n’est pas vraiment du Béarn (V-01)

[#61] L’hélico qui assure l’ambiance (V-01)

[#62] La très vieille dame qui se lance un défi (V-01)

[#62] Les orties qui vont me pousser dans l’estomac (V-01)

[#62] Les deux hommes qui chantent le soleil d’été (V-01)

[#65] La pluie qui va pleurer (V-01)

[#66] La baguette qui raye le toit de la voiture (V-01)

[#67] Le smoothie qui dégrafe la ceinture du pantalon (V-01)

[#68] La jeune fille dont la coiffure est mal faite (V-01)

[#69] La femme qui fait du foot comme Pénélope Fillon (V-01)

[#70] La dame qui doit revoir son amant le 2 mars (V-01)

[#71] Le gars qui nous laisse tranquilles une semaine (V-01)

[#72] Le truc qui est mal collé, là (V-01)

[#73] La dame malvoyante qui parle avec tout le monde (V-01)

[#74] – Le papa qui ne répond pas (V-01)