[e-criture]

[#71] Le gars qui nous laisse tranquilles une semaine (V-01)



Cy Jung — [#71] Le gars qui nous laisse tranquilles une semaine (...)

[Le prétexte] Je croise en bas de chez moi deux gars dont l’un a une carrure imposante. Il est au téléphone.
— Non. Là, je te laisse tranquille une semaine.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Évelyne ne sait pas comment s’asseoir. « Sur les fesses… », suggérerait, goguenard, son professeur de jujitsu brésilien. La blague a le mérite de la faire sourire. Elle ne dissipe pas l’angoisse, l’évocation de ses cours de jujitsu non plus. Ils lui font pourtant un si grand bien ! Le tatami est le seul endroit où sa tension se relâche, comme par magie. Il lui suffit d’enfiler son kimono, nouer sa ceinture jaune de presque débutante et la voilà libre de tout, et de tous.
Quand elle y réfléchit, Évelyne se dit que c’est assez paradoxal. Elle est à peine vêtue de toile de coton, pieds nus, à quatre pattes, à plat ventre ou sur le dos, à califourchon, tête-bêche, dessus comme dessous des partenaires qui débordent de muscles et de testostérone et elle éprouve un contentement sans commune mesure avec ce que cette situation peut avoir de brutal ou de dangereux. Même quand ils l’écrabouillent de tout leur poids ou la meurtrissent de toutes leurs forces ? quand leur sueur goutte sur son visage ? Même. Ce sont des hommes pourtant, de cette petite moitié de l’humanité à laquelle appartient le collègue qui occupe le bureau jouxtant le sien, deux pauvres écrans d’ordinateur en guise de paravent. Son collègue…
Quand elle les voit en tenue de ville à la sortie du cours, elle est toujours surprise de les identifier sitôt comme faisant partie de ce genre dominateur, avec ses blagues, ses sourires en coin, ses mentons qui piquent et ses souffles qui puent la suffisance sous toutes ses formes. En kimono, ils ne sont rien de cela, ou alors, c’est elle qui ne le perçoit pas. Évelyne ne saurait trancher. Elle voudrait éternellement vivre sur le tatami, ne plus jamais… Elle soupire. Ce matin, elle est venue travailler comme tous les matins, métro, boulot, métro, dodo, et deux fois par semaine kimono, vaincue déjà par ces longues journées qui ont perdu toute saveur depuis que Bénédicte est partie à la retraite, laissant vacant son poste de travail jusqu’à ce que Gégé, comme il veut qu’on l’appelle, s’assoie à la place.
— Salut, jolie noisette !
Foutu écureuil !
— Bonjour monsieur Gérard.
— Je t’ai dit de m’appeler Gégé !
Il lui pince la joue en passant et s’installe à son bureau. Elle n’a pas chassé sa main. Elle attend la suite. Elle ne tarde pas.
— Tu n’es pas obligée de t’habiller comme un sac pour venir bosser, jolie noisette. Tes clients sont en ligne mais moi, je suis là.
Lui.
Évelyne fait mine de se concentrer sur son travail. Il est vain de répondre. Se taire n’est pas plus satisfaisant. Que faire ? Gérard est là, posé, sûr, conquérant. Dans moins de deux minutes, il va lui parler de ses couilles plus grosses que sa petite noisette. Elle a mis du temps à comprendre son acharnement à la nommer du nom de ce fruit à coque. Maintenant qu’elle sait, sa crispation en est décuplée. Il n’est que 9 h 18 du matin et elle est déjà à bout de forces.
Cela a commencé avant même son arrivée au travail, dès son retour chez elle hier soir après son cours de jujitsu. L’effet bénéfique se dissipe dans les transports au contact de cette gent masculine qui pérore dans l’espace public. C’est insupportable. Il faut rentrer les épaules, presser le pas, se tasser dans un quart de banquette, bien serrer les cuisses, ne pas sourire, ne rien regarder, tenter de ne pas exister au risque de déclencher une poussée de testostérone et son lot de suffisance salace. C’est un peu pour cela que Évelyne a décidé de pratiquer un sport de combat, pour ouvrir les épaules, relever la tête, dégager une énergie qui forme un bouclier autour de sa personne. Ce n’est pas gagné.
Elle en a parlé à son professeur, un jujitsuka de haut vol, et un des rares hommes du cours à le rester une fois sorti du tatami. Il a considéré que la démarche était la bonne mais qu’il fallait du temps pour cela, et beaucoup de travail. Puis il lui a demandé de qui elle voulait se protéger. Elle a retenu la réponse quelques jours. Il a insisté, l’invitant après un cours à partager un verre. Il l’avait sentie particulièrement affligée. Elle l’était. Gérard avait mis le paquet. Alors qu’elle revenait des toilettes, il avait lancé :
— C’était long ! Viens là que je te montre comment on asticote une petite noisette sans que ça dure des plombes.
Il n’avait pas bougé de sa chaise mais mimé un geste de masturbation en faisant tourner sa langue sur ses lèvres. Évelyne n’avait pu retenir ses larmes.
— Tu n’as vraiment pas d’humour ! avait-il sifflé entre ses dents.
Il n’aimait pas qu’elle pleure. C’était la seule chose qui semblait gâcher son plaisir. Pourquoi alors provoquait-il chaque jour ses larmes par des propos vulvaires [*] et des propositions déplacées ?
— Certains hommes sont ainsi, avait commenté son professeur. J’ai eu un patron qui m’avait dans son collimateur ; il méprisait mon travail, moquait ma petite taille en l’élargissant à mon sexe, bien sûr. J’ai mis du temps à réagir.
— Et qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai commencé par amasser des preuves, noter exactement ses propos ; j’ai pris un avocat. Le plus dur a été de collecter des témoignages ; mes collègues ne voulaient pas se mouiller par crainte de perdre leur job. Il y a un syndicat dans ta boîte ?
— Non.
— Tu dois en parler à ton supérieur, il a l’obligation légale de te protéger. Prends aussi rendez-vous à la médecine du travail.
— Je n’oserais pas !
— Pourquoi ?
— Je me dis que s’il est comme ça, c’est que je le provoque…
Évelyne s’était effondrée, inconsolable. Elle était rentrée chez elle. C’était il y a trois jours. Richard, son mari, pour la première fois, s’était inquiété. Elle avait si peur de le décevoir, qu’il croie que c’était de sa faute. Cela ne l’était-il d’ailleurs pas ? Elle avait choisi d’attribuer à une mauvaise chute son retard et son visage ravagé par la peine.
— Tu as eu si mal ?
Elle réussit à sourire. Son mari était rassuré. La vie pouvait reprendre son cours.
Elle a.
Il est 9 h 22. Quatre minutes à peine se sont écoulées. Son collègue rouspète.
— Mais tu l’as vu, ce connard ! Il croit que j’ai des noisettes à la place des couilles ou quoi ?
Évelyne songe qu’elle aurait dû parier ! Elle note la phrase. En trois jours, elle en a déjà une bonne cinquantaine du genre. Elle n’en mesure pas l’utilité judiciaire mais cela lui fait du bien ; elle a l’impression que ça la dédouane un peu tant finalement il exprime des choses sans rapport avec ce qu’elle fait ou dit. Ce qu’elle est. Elle aimerait tant avoir des témoins mais à la cantine, il se comporte normalement avec elle, presque indifférent. C’est dans leur bureau commun que tout a lieu, les piques, les injures larvées, les propos ribauds, les mimiques vicieuses, les gestes déplacés.
La matinée passe au ralenti, avec cinq citations de plus. Elle se demande si ce ne serait pas plus efficace d’enregistrer. Elle hésite. Elle n’est pas sûre que cela soit très légal. Et puis, il faudrait qu’elle trouve le moyen d’être discrète. Elle n’ose imaginer ce qui se produirait s’il se rendait compte qu’elle compile en catimini ses propos et attitudes. Son travail l’oblige à garder le nez rivé à son écran d’ordinateur, les doigts en perpétuel mouvement sur le clavier. Pour une fois, c’est utile.
— Tu m’apportes un café, ma petite noisette ? Avec un nuage de lait.
Il rit. Évelyne ne bouge pas.
Il se lève et va dans le couloir sans un mot de plus. Au passage, il fait mine de lui en coller une d’un geste large. Quelques jours après son arrivée, il avait eu le tort de lui faire une demande identique devant leur supérieure. Ce n’était pas passé. Il avait argué de la boutade. Leur cheffe avait-elle été dupe ? Évelyne l’ignorait mais quand il avait récidivé le lendemain, elle avait su dire non. À la réflexion, elle se demande si tout n’est pas parti de là. Ça, ou autre chose, qu’importe ! Quand il reviendra avec son gobelet où il aura laissé quelques gouttes de liquide, il va le jeter invariablement dans sa corbeille à papier à elle, non sans essayer de l’éclabousser au passage avec des excuses qui n’en sont pas.
— Le café au lait te va si bien au teint ! Tu es sûre que tu n’as pas d’origines négrodes ?
Elle note. Son racisme colle parfaitement au restant. Il serait vain d’arguer de sa descendance pure alsacienne ce d’autant que les Alsaciens eux-mêmes descendent de Lucy voire de Toumaï. Gérard, lui, descend de l’arbre, pauvre singe poitevin qui a raté des étapes essentielles de l’évolution ! Évelyne sourit à peine de sa blague tant elle est incapable de la mener au-delà de la pensée. Elle se sent tellement impuissante, si soumise à cette violence gratuite qu’elle en perd le goût d’elle-même. Jusqu’où cela va-t-il aller ? Jusqu’à quand ? Il n’y a pas d’issue.
Deux coups portés à la porte lui font tourner la tête.
— Entrez !
— On m’a dit à l’accueil que je pouvais monter…
Évelyne en reste bouche bée. Son mari est là, tout sourire.
— … j’ai pensé que ce serait sympa que nous déjeunions ensemble. Vous êtes Gérard, n’est-ce pas ?
Son collègue se lève et s’avance, main tendue. Au moment où il va pour serrer celle de Richard, il lui donne une tape dans le dos, accolade virile et complice.
— Vous avez une femme charmante…
— Et j’y tiens !
Évelyne trouve la réponse étrange ; jamais Richard n’a fait montre de ce type d’empressement à son égard. Il lui indique de la suivre. Elle se lève, attrape son manteau et son sac, sans un regard pour son collègue resté debout, quelque peu figé, et sort. Dans le couloir, son mari lui prend le bras.
— Ta patronne m’a conseillé une brasserie un peu plus loin…
Sa patronne ?
— … je l’ai croisée en montant. Tu te souviens, tu nous avais présentés lors d’un pot de fin d’année. On a échangé deux mots ; quand je lui ai parlé restaurant, elle m’a donné cette adresse.
La porte de l’ascenseur les arrête. Évelyne le dévisage.
— Tu me dis ce qu’il se passe ?
— Rien, je voulais juste déjeuner avec toi.
— Richard, en quinze ans que je travaille ici, c’est la première fois que tu viens déjeuner avec moi.
Ils entrent dans l’ascenseur. Le silence plombe la descente. Évelyne scrute le regard de son mari. Elle y lit un mélange de profonde tristesse et d’aspiration à la tendresse. Aurait-il mis bout à bout les éléments à sa disposition et compris sa détresse ? Il avait été plutôt froid avec Gérard, et protecteur. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le hall. Richard l’entraîne à pas rapides vers l’extérieur du bâtiment. Là, il s’arrête subitement, lui fait face, mains sur ses hanches.
— J’ai perdu mon travail.
Son regard fond sous l’assaut des larmes. Ses mains quittent ses hanches. Évelyne ouvre ses bras. Il y sombre. Sa tête se cale dans le creux de son épaule. Elle lui caresse les cheveux.
— Mon chéri…
Ses larmes redoublent.
— Là, là… Ne t’inquiète pas, on va s’en sortir.
Richard hoquette. Sans se dégager, Évelyne attrape un mouchoir dans sa poche et le lui glisse dans la main. Sa tête fouit au plus secret de son cou. Évelyne le berce. Elle est bien. Son regard effleure les alentours. Gérard passe dans le champ. Il s’arrête. Elle n’entend pas ce qu’il dit mais elle connaît son geste, parmi les plus obscènes de sa panoplie. Il repart, large sourire aux lèvres. Richard relève le front. Il porte le mouchoir à son nez. Elle colle un baiser sur sa joue.
— On va s’en sortir…



Cy Jung, 3 janvier 2019®.

Version imprimable de cet article Version imprimable


--------------

[*Il s’agit d’une coquille, que je décide de laisser. Elle est trop jolie !



Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Nouvelle précédente / Nouvelle suivante
Retour à toutes les nouvelles en [e-criture]


Les vingt derniers articles publiés sur le site de Cy Jung sont ici




Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.

Toutes les nouvelles en [e-criture]


[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#07] The man with François Mitterrand’s hat

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#32] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

[#46] La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[#50] The mum who is heartbroken (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)

[#53] La femme qui a fait un gosse insupportable (V-01)

[#54] La dame qui est au téléphone (V-01)

[#55] La bibliothèque qui ferme dans vingt minutes (V-01)

[#56] Le SDF qui n’aime pas le violon (V-01)

[#57] La banane qui donne l’heure (V-01)

[#58] Le quartier qui est sympa (V-01)

[#59] La petite fille qui court devant sa poussette (V-01)

[#60] La fille qui n’est pas vraiment du Béarn (V-01)

[#61] L’hélico qui assure l’ambiance (V-01)

[#62] La très vieille dame qui se lance un défi (V-01)

[#62] Les orties qui vont me pousser dans l’estomac (V-01)

[#62] Les deux hommes qui chantent le soleil d’été (V-01)

[#65] La pluie qui va pleurer (V-01)

[#66] La baguette qui raye le toit de la voiture (V-01)

[#67] Le smoothie qui dégrafe la ceinture du pantalon (V-01)

[#68] La jeune fille dont la coiffure est mal faite (V-01)

[#69] La femme qui fait du foot comme Pénélope Fillon (V-01)

[#70] La dame qui doit revoir son amant le 2 mars (V-01)

[#71] Le gars qui nous laisse tranquilles une semaine (V-01)

[#72] Le truc qui est mal collé, là (V-01)

[#73] La dame malvoyante qui parle avec tout le monde (V-01)

[#74] – Le papa qui ne répond pas (V-01)

[#75] La balle dans la tête qui ne tue pas (V-01)