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[#70] La dame qui doit revoir son amant le 2 mars (V-01)



Cy Jung — [#70] La dame qui doit revoir son amant le 2 mars (V-01)

[Le prétexte] Je suis dans le 91. Je laisse ma place à une dame qui peine à tenir debout. Quelques arrêts plus loin, elle se lève pour descendre. Je descends également. Je la précède et fais un peu de forcing pour que d’autres voyageurs la laissent passer.
Sortie du bus, elle me remercie avec vigueur comme quoi ce n’est pas si fréquent que l’on soit si aimable.
Je sors ma canne blanche.
— Je suis malvoyante. J’aime bien aussi que l’on m’aide un peu.
La conversation s’engage. Elle me raconte qu’elle a eu un homme aveugle pendant quinze ans. Il était plus jeune qu’elle et l’a quittée pour une autre. Un 2 mars.
— Eh bien ! le 2 mars prochain, après trente ans, il va venir me voir.
Nous sommes le 20 février.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
La fin du monde. Quelle drôle d’idée ? Louisette ne l’a jamais imaginée jusqu’à cette nuit où elle est réveillée en sursaut par un grondement sans fin. Tout, autour d’elle, s’est écroulé. Rêve-t-elle ? Elle ne se pince pas. Elle est là, assise dans son lit lui-même posé sur des centaines de mètres cubes de gravats, de la poussière plein les yeux. Est-elle blessée ? Elle n’en a pas l’impression. Un temps passe puis une voix fend la nuit qu’aucun deux-tons ne trouble.
— Excusez-moi ! J’ai rigolé un peu fort.
Et c’est tout. Pas un bruit. Pas un cri. Juste le monde qui est parti en miettes. Louisette n’a pas peur. La Lune darde la couette qui recouvre ses jambes. Elle ne songe pas à se lever. Elle est bien, là, au sommet de cette colline de béton, de plâtre, de bois, de plastique, de métal et de tous ces objets qui équipent les appartements. Elle a sans doute tout perdu. Peu lui chaut. Elle n’avait rien à perdre, à l’exception de ses amis. Un frisson la parcourt. Un cri de joie lui fait écho.
— Louisette ! On est en bas.
Elle plisse les yeux et scrute l’horizon. Personne, il ne semble y avoir personne.
— Ne bouge pas, on arrive !
Quelques secondes plus tard, les Mouton, Petit Koala et toute la bande du square W sautent du ventre de Caddie. Eunice et Camille s’assoient sur le bord du lit pendant que Lily et le fils Martin se glissent sous la couette à ses côtés. Lily prend la main de Louisette.
— Quelle histoire ! C’est la Soufrière qui a éclaté de rire et le monde a explosé.
— Et les gens ?
— Tous sont vivants ! Le Ginko dit que l’on va vite retrouver de quoi vivre harmonieusement mais que chacun aura la même quantité.
— Tu crois que c’est possible ?
Lily sourit. Elle s’en moque de savoir si c’est possible, l’aurore n’est pas encore là pour dire exactement ce qu’il reste du monde et ce qu’il va advenir. Le premier test sera de voir s’ils peuvent retourner à l’école elle et le fils Martin. Elle aimerait bien, avec une maîtresse qui la considère avec dignité. Elle voudrait aussi que son ami ne soit plus harcelé par sa folle de mère. La liberté. Sera-t-elle au rendez-vous ? Et l’amour ? Cela en fait des questions. C’est Camille qui se colle aux réponses.
— Des fois, il suffit que l’on sente passer le souffle pour prendre la mesure de ce qui nous met en difficulté. La violence est rarement volontaire. Elle est une réponse à l’impuissance.
Lily et les Mouton font les yeux ronds. Eunice enchaîne.
— C’est comme en shiai. Si tu restes bloquée sur ce dont tu as peur, comme la force de ton adversaire, ou son niveau technique, tu vas te tendre et bourriner sans faire ton judo. Tu perds en lucidité. Tu fais n’importe quoi au risque de te blesser et blesser l’autre. C’est l’engrenage. Si tu as conscience de ta peur, tu peux agir contre elle et non contre ce qu’elle te désigne comme objet de ta violence. Et là, tu te régales ; tu travailles bien et que le meilleur gagne !
— C’est compliiiiiiquéééé !
— Mais non, Petit Mouton. Je te prête un kimono et tu vas mieux comprendre.
— Avec une ceintuuuuure noiiiire ?
— Une ceinture d’amour, Petit Mouton.
La bande applaudit, à l’exception de la Soufrière qui craint de ne faire encore quelques dégâts. Les premières lueurs du jour apparaissent. La Lune souhaite à tous une bonne journée avant de poursuivre sa révolution. Le monde, lui, rechigne à faire la sienne en dépit de l’ampleur de la catastrophe. Peut-être est-ce simplement parce que la fin n’y est pas puisqu’il est encore là. Les esprits sont à la peine. Les intelligences aussi. Un grand silence accueille l’aurore. Les premiers rayons du soleil éclairent ce qu’il reste des vitres hautes de l’église. Le spectacle est magnifique. Louisette ouvre ses bras.
— Je prendrais bien un café.
— Po*iiiiii*son !
— Copain Mouton, c’est la fin du monde. Tout est permis !
— Ah ! Ben, non, pas d’ac’, rétorque Petit Koala. On s’doit être exemplaires dans le nouveau monde. On évite tous les produits qui font d’mal aux animaux et à l’équilibre de la planète.
À la tête de Louisette, ça pouffe tout autour.
— Va pour la chicorée !
Au pied de leur tas de gravats, des personnes s’agitent, quelque peu démunies. De bouche à oreille, des informations circulent. Le désastre est le même partout : effondrements ; arrêt du fonctionnement de nombreuses technologies ; décomposition des infrastructures. Le plus étrange, c’est que personne ne crie ni ne pleure, comme si l’inéluctable créait l’espoir. Lily et le fils Martin suggèrent de rejoindre les personnes du quartier afin de s’organiser avec elles. Louisette sort de son lit. La descente jusqu’à la rue est plus facile qu’elle ne l’aurait craint. Tous arrivent sains et saufs. Des voisins s’approchent. Une dame reconnaît Eunice avec qui elle fait de la gymnastique.
— Ça va, chez vous ?
— Très bien, madame Claude. Et vous ?
— Vous voyez. On n’a plus rien. Heureusement, il fait soleil ! Si vous avez faim, il y a une distribution là-bas.
La bande remercie et y va. À une centaine de mètres, il y a une longue table comme sauvée de nulle part, un brasero où chauffe de l’eau et deux grands paniers avec des pains et des fruits de toutes sortes. Un homme bizarrement vêtu les accueille.
— Si vous voulez du lait, il faut demander à Vachàlait qui est là. Elle le réserve aux plus fragiles. Pour les autres, nous avons eu un don de Vache Avoine et Vachàriz.
— Mais où avez-vous récupéré tout ça, monsieur ? l’interroge Lily.
— Je ne sais pas, c’était là quand je suis arrivé. Tout est détruit mais le nécessaire y est. Si vous allez plus loin, il y a des sanitaires. On raconte aussi que des vélos sont disponibles partout.
— Et pour s’habiller, il y a un vestiaire ?
— Tourne sur toi-même, suggère Lily, comme Wonder Women.
— « Hup hup, Barbatruc ! » se lance Louisette en faisant la toupie.
Rien ne se produit.
— Ta formule est peut-être trop vieille.
Louisette fait la lippe.
— Tu as autre chose à proposer, gamine ?
— Ben…
Le monsieur qui les a accueillis raconte qu’il était en caleçon quand le tremblement de terre a commencé. Il a dit « Mon Dieu ! » et s’est retrouvé en robe de communiant.
— Vous êtes croyant ? l’interroge le fils Martin.
— Oui. Très.
— Dans ce cas, Louisette, essaie une formule de judo. « Hajime ! », avec un salut debout, par exemple.
Sitôt dit, sitôt fait. Son pyjama se transforme en kimono. Eunice l’imite avec le même résultat. Camille se demande ce qu’elle pourrait dire.
— Sortez vos cahiers !
Et la voilà habillée comme pour aller à l’école. Une petite foule se forme autour de la bande du square W. Chacun tente une formule, une autre. Ils arborent successivement plusieurs tenues, une pour le travail, une pour la détente, une pour dormir, une pour le sport ou une autre activité. La variation n’est pas grande mais contente la plupart. Celles et ceux et hen qui rouspètent de ne pas racquitter l’assortiment d’antan de leur garde-robe se retrouvent sitôt en manteau de bure et sandales. Il en est de même pur ceux qui se plaignent du manque de choix de la nourriture disponible ; leur assiette se vide sans qu’ils n’y touchent. Ceux qui regrettent leur véhicule à moteur se reconnaissent à la citrouille qu’ils ont ferrée à la cheville quand les nostalgiques d’un intérieur dégoulinant de plastique et objets inutiles sont relégués dans de grandes tentes collectives.
Il faut dire que, petit à petit, les choses s’organisent. Des immeubles se reconstruisent d’eux-mêmes, ceux dont les habitants ne réclament pas autre chose qu’un toit qui les mette à l’abri du froid et de la pluie. De vastes cantines remplacent les commerces de bouche. L’eau coule au robinet. L’électricité fournie par des panneaux solaires et des éoliennes sortis de nulle part alimente les appareils de première nécessité, sans négliger les loisirs et la communication. Eunice retrouve sa salle de sport, Camille son école, Lily et le fils Martin leur foutue maîtresse.
— Excuse-moi Lily, je n’avais pas mesuré ce qu’est ta vie de malvoyante. Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange ; j’étais albinos. On ne dirait pas, comme ça, mais c’est très difficile de s’adapter et pas comme je le pensais. Je compte sur toi pour m’expliquer précisément ce dont tu as besoin. Je ferai ni plus ni moins. Ça te va ?
Pardi, que ça lui va ! La classe commence, avec un peu plus d’élèves que d’ordinaire. Tous les enseignants ne sont pas là, ceux qui habitent loin de l’école n’ont pu venir. Il n’y a plus guère de transports. Seuls les véhicules d’urgence circulent. Passé le premier désarroi, les personnes retrouvent leurs marques ou changent de posture en fonction des nécessités. Certains troquent leur maison ou leur travail pour limiter leurs déplacements. C’est tellement agréable de circuler à pied !
La vie reprend ainsi son cours, plus douce, presque tendre. Les grincheux diminuent au fil de la journée. Quelques inquiétudes demeurent mais les solutions se mettent rapidement en place. Le matériel n’est finalement pas grand-chose dès lors que l’on a l’indispensable. Le plus perturbant, sans doute, est l’égalité des richesses. L’argent existe toujours ; des biens et des services s’échangent en même temps que le minimum vital semble tomber du ciel ; la notion de patrimoine personnel, par contre, s’est totalement évanouie ; chacun perçoit un dû identique, quelle que soit son activité et l’idée d’accumuler a perdu toute substance.
— Tu vois, constate Lily sur le chemin de retour de l’école, la fin du monde, ce n’est pas si terrible.
Le fils Martin est dubitatif. Il ignore dans quel état d’esprit il va retrouver sa mère. Hier, quand il l’a quittée pour se réfugier chez Lily, il était convaincu de ne jamais retourner chez lui tant il y vivait un enfer.
— Il faut essayer ! l’encourage Lily. Regarde autour de nous ; on dirait que le stress et la violence ont disparu en même temps que la propriété !
— Nous ne sommes qu’au premier jour !
— Oui, mais les Mouton sont plus forts que Dieu. Un seul jour leur suffit pour créer le monde ! Tout est là ! Tu dois donner sa chance à ta mère. Viens. Je t’accompagne.
Ils y vont. Devant l’immeuble de la famille Martin, un étrange spectacle les attend. Tous les appartements ont repris vie. Le cinq pièces de madame Martin rayonne d’une chaleur nouvelle. Quand son fils pousse la porte, il est accueilli par un homme qu’il ne connaît pas.
— Ah ! te voilà. Ta maman était inquiète.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Faysal. Il y a là Adim et Mirsayeb. Nous étions sans domicile depuis notre arrivée en France. Ta maman nous a proposé de vivre ici.
— Mais, vous êtes… êtes…
— Oui, mon garçon, des réfugiés sans papiers.
— Mais maman est… est…
— Raciste et xénophobe ! On ne peut plus !
— Et elle a… C’est incroyable. Vive la fin du monde qui lui a tapé sur la tête !
— Et daaaaans le cœur aussiiiii !
Sacré Petit Mouton !



Cy Jung, 3 décembre 2018®.

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