Célius, mousquetaire de la reine

Célius, mousquetaire de la reine
****** Épisode 6 ******

Farce lutécienne



Cy JUng — Célius, mousquetaire de la reine ****** Épisode 6 ******

Célius, mousquetaire de la reine est une farce lutécienne en huit épisodes et un épilogue en lecture gratuite (ici) sur le site de Cy Jung. Elle met en scène la reine Anne et ses mousquetaires qui défendent une certaine idée du bien-vivre ensemble, contre la finance internationale et pour l’amour de leur royaume.
En voici le sixième épisode, publié le 29 octobre 2018. Si vous avez manqué les épisodes précédents, ils sont . Bonne lecture !


Petit rappel liminaire

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Pendant ce temps, sur la Seine, la Maréchale fulminait bien que les eaux du fleuve l’incitassent à la sérénité. Manuel, le valet de Mac Rone, informé par l’une de ses mouches, venait de lui annoncer que les affiches censées discréditer la reine Anne avaient été saisies par le mousquetaire Célius et que les protagonistes étaient aux fers.
— Qu’ils y crèvent, bouffés par les rats ! aboya la cheffe de la Marine royale. Ces jacques ne sont pas même capables de placarder trois dessins à la barbe des autorités. Tous des foutriquets ! Notre nouvelle intrigue va tomber comme un cheveu sur la soupe !
— Mon maître le surintendant pense que ce n’est pas grave. La reine doit se croire sauvée. Les mousquetaires vont baisser leur garde. Nous allons attendre quelques jours que tout s’apaise et hop ! on lance l’affaire.
— Les preuves sont solides ?
— Celles qui ne l’étaient pas le sont devenues.
— Des faux ?
Manuel opina.
— Je n’aime pas ça, rouscailla la Maréchale. Les contrefaçons sont toujours découvertes, non sans conséquences pour leurs auteurs.
— Quand la reine sera destituée, cela ne changera rien.
La Maréchale n’en était pas convaincue. Elle s’abstint d’une remarque supplémentaire. Manuel était trop niquedouille pour mener une analyse qui tint la route. Elle aurait pu aussi lui parler de sa virée dans les estaminets. Ses propres mouches lui avaient raconté qu’à partir de la cinquième chopine, il n’avait pas manqué de bonir que Mac Rone payait la tournée. L’implication du surintendant dans cette grève des ouvriers des imprimeries était désormais de notoriété publique. Les sujets de Sa Majesté ne pourraient bien sûr pas faire le lien avec la suite ; ils l’auraient fait si la diablerie du bourreau Marpion avait fonctionné. À toute chose malheur était parfois bon.
Elle laissa Manuel filer. Elle était triste, consciente de se rassurer de peu. Même si leur manœuvre réussissait et que la reine Anne investissait le cachot qu’elle avait préparé à son intention, jamais elle ne succomberait à ses charmes quand elle apprendrait qu’elle était à ce point dans le coup. Et puis, une fois le secret des faux éventé, ses sujets viendraient la délivrer pour la remettre sur le trône. La Maréchale n’avait pas les forces nécessaires pour retenir le peuple de Lutèce en colère et il n’était pas question qu’elle acceptât que Mac Rone l’exilât dans des contrées sauvages pour se prémunir d’une révolution.
La tolérance dont elle jouissait parce que placée là par l’empereur Firmin tomberait de fait. Elle serait bannie du royaume. Plus jamais alors elle ne reverrait celle qui avait fait fondre son cœur connu pourtant pour être de pierre, étant acquis que l’empereur Firmin ne lui ferait pas le cadeau de la reléguer au même endroit que la reine. Que faire ? La Maréchale ne pouvait pas se dissocier de ce complot ; elle y perdrait également sa place. Que la vie était cruelle ! Elle en pleurait, là, accoudée au parapet du Pont-Neuf, le dernier joyau architectural de la Couronne.
Songeait-elle à se jeter à l’eau ? Une femme de sa trempe ne se suicidait pas, l’évêque pouvait dormir tranquille — ce qu’il faisait d’ailleurs chaque nuit tant la misère du monde ne l’importait guère en dehors des heures où il travaillait ses homélies. Non, plus elle y pensait, plus elle considérait que la seule issue était d’aller voir la reine Anne, de lui déclarer sa flamme, de dénoncer le complot en cours et d’espérer son indulgence. C’était renoncer définitivement à son amour ; comment escompter que quelqu’une que l’on avait trahie tant de fois crût en la pureté de ses sentiments ? La Maréchale ne le pouvait pas et demeura là, les yeux en larmes et le cœur en sang.
Au même instant, à la Maison aux Piliers, l’ambiance était plus joyeuse hormis dans le cul-de-basse-fosse. Alors que Latude et le bourreau Marpion, après s’être écharpés sans que l’âme aimable et sensible n’intervînt, avaient établi un tour de garde pour que l’un pût dormir pendant que l’autre chassait les rats. Quelques étages au-dessus, la reine Anne avait invité Célius à partager sa soupe du soir. Le mousquetaire ne s’était pas fait prier en dépit de certaines de ses résolutions. Il appréciait tant la compagnie de la souveraine. Elle était femme si ravissante et surtout, d’une finesse d’esprit que l’on rencontrait chez peu de personnes. Était-il amoureux ? Oh ! non. Un mousquetaire n’est pas amoureux de sa reine, c’était contraire à sa déontologie, déontologie qui malheureusement n’étouffait pas leur chef Benoît celui-ci ayant accouru quand on lui avait appris l’arrestation de Latude et du bourreau Marpion.
— Ma reine ! s’était-il précipité, mielleux. Vous êtes sauve ?
— Bien sûr que je suis sauve ! le rabroua-t-elle, un brin emmouscaillée que l’on pût mettre en cause la qualité de la protection que Célius lui apportait. Il n’a jamais été attenté à ma vie.
Célius ne manqua pas le ton d’exaspération de la reine Anne. Lui aussi trouvait que Benoît en faisait trop. Il avala deux cuillers de soupe en attendant la suite.
— Mousquetaire Benoît, poursuivit-elle. Rendez-moi un service personnel.
— Tout ce que voudrez…, minauda-t-il.
— L’âme aimable et sensible a besoin de dormir. Pouvez-vous la remplacer à la surveillance de nos prisonniers du jour ? Vous ferez ainsi avancer l’enquête si l’un ou l’autre venait à parler. N’hésitez pas à user de duplicité en leur descendant un baril d’eau-de-vie. L’abus d’alcool rend si bavard !
Comment refuser une mission si délicate ? Benoît n’y songea même pas alors que Célius avait envie de rire. La reine Anne n’avait pas son pareil pour se débarrasser des importuns.
— C’est moi qui le trouve relou ou l’est-il vraiment, s’enquit-elle auprès de Célius avec une familiarité inhabituelle.
— Il l’est. Mais c’est ce qui fait son charme…
— Son charme ? Vous avez des goûts particuliers, mousquetaire Célius, quoi que, cela ne me concerne pas.
— Je plaisantais, Majesté.
— Vous me rassurez…
Un imposant silence s’empara de l’instant. Le regard de la reine Anne s’était fait perçant. Célius avait senti des grenouilles barboter de son ventre à son sexe. Peut-être même avait-il rougi ? Ah ! si la reine savait ce que ses goûts avaient de particuliers… Célius bomba le torse. Jamais elle ne devrait ou c’en serait fini de la voir et de la servir ! Il avala son restant de soupe, refusa le dessert qu’elle lui proposait et prit congé, arguant une grosse fatigue après cette longue journée.
— On serait usé à moins, avait-elle commenté en le saluant d’un sourire affectueux.
Elle aussi avait senti une sorte d’électricité irradier son cœur et ses joues — sa vulve itou, mais cela ne se dit pas pour une reine tant la littérature place le désir royal à un niveau extrasensoriel… disons-le, tout de même ; elle avait la culotte en chiffon de comptoir ; ouh là là ! Elle en avait été très gênée. Il n’était pas question que ses sentiments (nouvel euphémisme royal) passassent la barrière des positions hiérarchiques. Cela faisait longtemps qu’elle savait que Célius lui était plus cher que tous les autres de ses sujets. Il était mousquetaire. Elle était reine. Les choses s’arrêtaient là.
Célius, de son côté, vit ses pas le porter vers les fenêtres de la dame Bonno qui ne dormait jamais à cette heure tardive. Elle l’accueillit à bras ouverts, lui proposant sitôt une bonne tasse de chocolat bien chaud. Elle n’avait pas son pareil pour qu’il fût crémeux sans être trop sucré. Célius accepta volontiers. Elle assortit la boisson d’une de ces crêpes dont elle avait le secret.
— Merci dame Bonno, la remercia-t-il, conquis. Tu me gâtes.
— Cela me fait plaisir. Tu m’as l’air chagrin ce soir ; tu as pourtant déjoué un joli complot.
— Tu sais déjà…
— Bien sûr ! applaudit-elle. Tout le royaume est au courant.
Célius soupira.
— Rassure-toi, mousquetaire. Les Lutéciens ont également compris que Mac Rone veut la Couronne. Mais, foi de dame Bonno, il ne l’aura pas ! Notre royaume n’aime pas les roturiers arrivistes qui se prennent pour des princes de sang.
Célius acquiesça en s’accrochant à son optimisme. Il but une bonne gorgée de chocolat et grignota sa crêpe. Un peu de lait marqua sa moustache. Dame Bonno lui tendit une jolie serviette de coton brodé.
— Je dois te dire aussi, commença-t-elle, pas si assurée. Ce n’est peut-être rien mais il faut que tu sois au courant. On raconte que les colombophiles du royaume ont beaucoup travaillé ces derniers jours. L’un d’eux est tombé d’épuisement dans la cour d’une principale locataire de mes amies. Avant qu’elle n’ait pu ramasser l’oiseau pour lui porter secours, une mouche de la Maréchale était déjà là, comme s’il surveillait sa route. Il a empoigné l’animal, interdisant qu’on lui accordât le moindre soin puis a filé comme l’éclair avec sa prise.
Célius se gratta le menton. L’information avait son importance ; la reine n’avait donné aucune mission de communication particulière aux colombophiles. Hormis elle, seuls Mac Rone et la Maréchale pouvaient en user à leur guise. Que se tramait-il encore ? Il en était fatigué d’avance.
— Bois ton chocolat pendant qu’il est chaud, mousquetaire. Si j’en apprends plus, tu seras le premier averti.
— Oh ! merci, dame Bonno. Je suis parfois épuisé de toujours devoir me battre.
— Tout le monde n’est pas fait pour la guerre… Tu es si fragile.
— Je ne suis pas fait non plus pour l’amour.
— Crois-tu ?
Ils rirent de concert. Célius finit tranquillement son chocolat et quitta dame Bonno en l’embrassant chaleureusement. Elle le regarda partir, frêle silhouette qui fendait à peine la nuit, la peau trop douce pour un militaire. Sa conviction était définitive, aussi indicible que le secret qui l’accompagnait. Elle soupira. Elle allait tout de même devoir lui parler, à ce mousquetaire. Il devait tant souffrir de la situation qui l’accablait. Elle ne pouvait le laisser seul face à tant d’adversité. En attendant, elle alla faire sa vaisselle.
De son côté, Célius s’effondra sur son lit dès qu’il fut arrivé dans sa turne ; il s’endormit presque aussitôt, repu de complots et d’atteintes à la sécurité du royaume. Son répit ne dura malheureusement que quelques heures. Ce fut Benoît en personne qui vint le réveiller dès potron-minet en frappant lourdement à sa porte.
— Debout, mousquetaire ! Debout ! Les séditieux ont parlé.
Sans égard pour le confort de son subordonné, il s’assit sur sa mince couche en le poussant contre le mur. Un hoquet le secoua.
— Excuse-moi, j’ai dû y mettre du mien. Le fût y est passé !
Il s’allongea alors, bottes aux pieds, mains sous la tête. Célius se leva prestement.
— Et qu’ont-ils dit ?
— Que Mac Rone aurait la Couronne de la reine avec l’aide de la Maréchale.
— Ils ont expliqué comment ?
— Non…
Benoît poussa un bâillement si puissant qu’il dormait déjà quand sa bouche se referma. Célius haussa les épaules. Comme toujours, il en savait plus que son chef. Il se débarbouilla à peine le visage et le laissa à ses ronflements de poivrot, bien décidé à faire la lumière sur ce qu’il se tramait. Il n’aimait pas cela mais il allait devoir, lui aussi, user de fourberie et soutirer des informations aux sujets de Sa Majesté qui l’avaient à la bonne. Ils étaient nombreux, prêts à lui rendre service justement parce qu’il ne demandait jamais rien.
Il commença par aller boire un café avec Pénélope, la jardinière émérite de la reine. Elle et lui avaient eu une histoire, qui avait tourné court, si court qu’ils en avaient gardé l’un et l’autre une complicité à toute épreuve. C’était plus agréable que les ressentiments. Célius lui fit part de ses inquiétudes et lui demanda si elle avait constaté une activité particulière des colombophiles ces derniers jours.
— Dame oui ! mousquetaire de mon cœur, le flatta-t-elle, toujours joyeuse de le voir. Ça circule dans tous les sens, et à une vitesse ! Il en est même pour se prendre pour des condors et chier en vol afin de gagner du temps sur leur pause. Je ne te dis pas les dégâts ! Pire qu’à Guernica ! [Ça rime, NdCy.]
Célius frissonna, plus inquiet encore. Il lui fallait trouver quel type de message ils transportaient. Il appela Colombro et Ian à la rescousse. Il les instruisit de la situation, leur demandant d’être très discrets. Il pouvait compter sur eux. Ils établirent une liste de personnes qui pouvaient savoir quelque chose puis se les répartirent par affinité.
— Restez vigilants ! termina Célius. Toute information, même sans rapport immédiat avec les colombophiles, est bonne à prendre. On se retrouve à midi au réfectoire.
Ce fut Ian qui ramena le renseignement le plus important qu’il délivra en attaquant la soupe au chou et au lard servie ce jour : il avait dû intervenir pour séparer deux hommes qui se battaient du côté du port ; l’un était marin ; il reprochait à hauts cris à l’autre de ne pas lui avoir fourni le sauf-conduit apocryphe nécessaire à son embarquement sur une péniche et quitter fissa le royaume de Lutèce. Un sauf-conduit apocryphe pour sortir du royaume ? Seuls les traîne-potence en avaient besoin.
Ian l’avait interrogé en lui promettant l’immunité s’il disait la vérité. Le marin, qui portait l’étrange nom de Querelle, était coincé, son adversaire ayant profité de l’intervention du mousquetaire pour prendre la fuite. Il expliqua qu’il était en dette avec plusieurs estaminets et sous le coup d’une mesure d’assignation tant qu’il ne se serait pas acquitté de son dû.
— Mais comment payer si je ne peux pas embaucher ? Ce faussaire devait me dépanner ; je lui laissais mon pompon en gage et l’aurais dédommagé à mon retour. C’était un bon accord. Ce matin, quand je suis venu chercher le papier, il m’a dit qu’il n’avait pas eu le temps, qu’il avait trop de travail. A-t-on déjà vu un faussaire crouler sous les commandes ? De ma vie de marin, je n’en ai jamais rencontré de tels et Dieu sait que j’en ai croisé de ce ramas-là sur les ports du monde entier ! C’est un menteur.
Ian n’en doutait pas. Il trouva néanmoins que la coïncidence était grande avec l’affaire de ce dessin controuvé qui avait failli compromettre la reine. D’autres contrefaçons étaient-elles en fabrication ? Célius était d’accord avec Ian ; la question se posait. Il fit signe au marin prénommé Querelle de s’approcher, Ian l’ayant emmené avec lui sans renoncer à sa promesse. Celui-ci s’assit. Célius lui fit porter une assiette de soupe.
— Marin ! la reine Anne, par ma voix, te remercie de ton aide. Sur quel navire as-tu un engagement ?
— Une péniche de la Marine royale avec un chargement de pomme de route destiné à être épandu en Armorique.
— C’est courageux ! commenta Colombro qui avait le nez fin.
Tous opinèrent.
— Je vais te donner ton sauf-conduit, un vrai, cette fois. Accepterais-tu de prendre avec toi deux colombophiles pour m’avertir si tu entendais parler d’une diablerie contre la reine Anne ? Je sais qu’il te sera périlleux de dissimuler les oiseaux mais la Marine royale complote avec Mac Rone et…
— Ne m’en dis pas plus, mousquetaire ! Je suis ton homme. Ce scélérat m’a fait perdre ma femme !
— Ta femme ?
— Je travaillais à la régulière sur une barge polonaise dont le patron appliquait les congés en vigueur dans notre royaume. Tout allait bien. Je voyais mon épouse chaque semaine. Et puis ce turlupin a signé une alliance européenne qui privilégiait le droit du pavillon. Mes congés fixes ont été supprimés et ma femme est partie avec un coquin.
— Encore un sale coup de Firmin, maugréa Ian en pointe dans la lutte contre l’exploitation des prolétaires par les fabricateurs et les regrattiers.
Célius ne faisait pas de politique. Il s’abstint de tout commentaire et manda un agent compétent pour établir un sauf-conduit pendant qu’il se chargeait en personne de lui donner deux colombophiles de la réserve clandestine de la reine Anne formés aux missions secrètes. Ceux-là sauraient rester cachés dans le sac du marin prénommé Querelle et atterriraient sur le balcon de sa turne et non dans le pigeonnier central auquel Mac Rone et la Maréchale avaient accès.

Cy Jung, 29 octobre 2018®.

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