Les engagements de Cy Jung

Extrait — « Auteurs gratuits »



Cy Jung — Marine et Anne Rambach, Les nouveaux intellos précaires (...)

Les nouveaux intellos précaires, l’essai de Anne et Marine Rambach publié en avril 2009 chez Stock, dresse le portrait de la situation économique, sociale et culturelle de ces intellectuels qui produisent chaque jour le savoir qui nourrit notre société.
Ce livre, au-delà de l’état des lieux, est un texte engagé : loin de la pensée complaisante, il met en lumière un système d’exploitation dont les acteurs taisent les mécanismes et met chacun face à ses responsabilités en l’interrogeant sur la place du savoir dans l’espace politique et social.
Au cœur de ce livre, se trouve un paragraphe « Auteurs gratuits » (p. 241 à 253) qui a particulièrement touché Cy Jung tant il est juste dans ce qu’il résume le rapport de la société à la création littéraire, genre noble s’il en est, mais qui ne devrait pas être lié, pour certains, à des questions d’argent. Ah ! l’argent, qui salirait la littérature mais permettrait pourtant aux auteurs, si l’on acceptait de rémunérer leur travail, d’en vivre, comme n’importe quel travailleur.
Parce qu’elle gagne 1,72 euro de l’heure (il n’y a pas d’erreur de frappe), Cy Jung a demandé à Anne et Marine Rambach et aux éditions Stock l’autorisation de reproduire des extraits de ce long paragraphe pour alimenter la réflexion de tous et vous inviter à vous plonger dans ce livre qui, Cy Jung l’espère, aidera à modifier la tendance au toujours plus gratuit du savoir et de la culture.

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L’extrait qui suit n’est pas libre de droit. Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation des éditions Stock, ce qui n’autorise pas les lecteurs du site de Cy Jung à le reproduire.

« Auteurs gratuits »
in : Anne et Marine Rambach, Les nouveaux intellos précaires, Stock, (2009).
EAN : 9782234061279
448 pages, 22,50 euros.
Extraits, p 241 et suivantes.

L’une des dernières guerres de la gratuité s’est déroulée autour des bibliothèques publiques. (…)

On pétitionna beaucoup. Pour et contre le prêt payant en bibliothèque. « Taxeurs » contre « Prêteurs » (les surnoms sont de nous). Il était question en effet de demander 5 francs pour l’emprunt d’un ouvrage. (…) Il y eut des deux côtés des arguments valables et d’autres faibles. (…)
Nous avons nous-mêmes hésité entre Taxeurs et Prêteurs. (…) Si nous avons basculé dans le camp des Prêteurs, c’est pour des raisons plus affectives qu’intellectuelles. Intellos précaires, nous avons passé suffisamment de temps à faire valoir nos droits de pauvres, à la CAF ou ailleurs, avis d’imposition en poche, pour ne pas avoir envie que l’entrée en bibliothèque commence par la démonstration qu’on est indigent. L’auteur précaire est bien à la charnière de ces débats : il a toute raison de vouloir accéder, comme nous, à des bibliothèques gratuites, lui qui ne peut acheter de livres, ou pas beaucoup ; en même temps il est bien placé pour savoir que les bibliothèques, comme l’industrie du livre, fonctionnent sur une sous-rémunération des auteurs (et la précarité d’une partie du personnel).
Notre consentement à ce système nous amène à nous dévorer nous-mêmes.
(…)

La bataille apaisée, nous pouvons revenir sur le sujet de manière relativement sereine. Dans la tourmente de ce conflit « syndical », on a brassé en tous sens les notions de « gratuité », de « produit », « marchandisation ». C’est la nature même du livre et de l’écrivain qui a été discutée.
Dans le débat qui eut lieu à Montreuil, Jean-Marie Laclavetine (éditeur, romancier et traducteur) faisait une distinction intéressante : « J’ai réagi sur la question du prêt payant parce que la défense du service public me paraît essentielle, alors qu’il est attaqué de façon constante et insidieuse. Le libre accès aux livres et à la culture passe par la gratuité des bibliothèques. Et à ce titre, je suis également opposé au paiement des droits d’inscription, qui ont parfois manifestement pour but d’écarter une certaine population des lieux de lecture publique. Être pour la gratuité, ce n’est pas être contre la librairie : je ne suis pas contre le commerce des médicaments, mais pour la gratuité des soins. » Pour l’écrivain et éditeur, très engagé dans cette lutte, il ne s’agit pas de refuser le commerce du livre mais de demander qu’il existe des espaces de gratuité réelle du livre. Sur ce point d’ailleurs, il assimile volontairement paiement du droit de prêt et paiement d’un droit d’inscription.
En revanche, pour d’autres auteurs, c’est la marchandisation du livre, son commerce, qui fait problème. Toujours à Montreuil, Luis Mizon, poète, déclare : « Payer pour lire pose un problème de fond dans le rapport à la culture. » Pour certains, faire commerce du livre est un outrage et le livre devrait être disponible, sans restriction, sans échange financier. On doit payer sa maison, son pain, son billet de train, pas son livre. Le livre n’est pas un produit ; il ne saurait être monnayé. L’idée est forte. Dans le monde du livre, elle est assez répandue, cette conviction que la culture devrait être gratuite, au nom de l’éveil des esprits et donc du bonheur individuel comme du bien commun.

Cy Jung — Marine et Anne Rambach, Les nouveaux intellos précaires (Stock).À voir. Parce que, s’il est indiscutable que lire (ou aller au théâtre, ou visiter des musées) permet d’exercer son intelligence et sa citoyenneté, il existe d’autres besoins fondamentaux qui sont insuffisamment satisfaits. Quand Jean-Marie Laclavetine compare l’accès au livre à l’accès aux soins, nous sommes tout à fait d’accord. Combien de Français ne peuvent accéder à des soins dont ils ont besoin, pour leurs dents, leurs yeux, voire des soins encore plus pressants ? Combien d’adultes handicapés sans structure d’accueil ? Et comment leur vie et leur citoyenneté sont-elles affectées par les insuffisances de nos services publics ? Lire est fondamental, mais manger ? Combien de Français peinent à se nourrir correctement ? Chaque année, le nombre de repas distribués par les associations aux personnes et aux foyers qui n’arrivent plus à se nourrir augmente. N’est-il pas fondamental de manger à sa faim ? N’est-il pas aussi choquant de payer pour manger que de payer pour lire ? De payer pour avoir un toit ? La sacralisation du livre, au nom de la justice sociale, est parfois un déni de la réalité sociale.
À la suite de la bataille des bibliothèques, un livre collectif fut publié en 2001 par plusieurs auteurs opposés au prêt payant, Prêter n’est pas voler. Dans sa contribution intitulée « Contre l’incendie des bibliothèques », Michel Onfray illustre à la perfection cette pensée opposée au livre comme objet commercial : « On ne peut demander à un éditeur, un diffuseur, un distributeur, un libraire de travailler à perte, de pratiquer son métier en philanthrope, en amoureux de la chose imprimée pour lequel seul prime le contenu. L’économie relève de lois en parfaite opposition avec celle de la culture : d’un côté la marchandise destinée à dégager le maximum de profits, de l’autre l’objet qui transmet du savoir, de l’intelligence, de la culture. » Il existe, il a existé, à notre avis, quelques auteurs, et même des grands, qui n’étaient pas exagérément philanthropes – car le talent n’est pas proportionnel au bon esprit. Il existe des éditeurs et des libraires philanthropes, des « amoureux » du livre, voire de son « contenu ». S’ils cherchaient le «  maximum de profit », la plupart vendraient des assurances.
Le philosophe affirme plus loin : « On achète moins de livres parce qu’ils coûtent trop cher et ils sont trop coûteux parce que leurs prix engraissent des intermédiaires pour lesquels la culture compte pour zéro, triple zéro. Christian Jacq les fait vivre, pas Maurice Blanchot. Désigner l’emprunteur et les bibliothèques comme responsables de cette désaffection des librairies, c’est éviter de braquer le projecteur sur les faiseurs de marges obscènes… » Parler de « marges obscènes » dans le domaine du livre est hilarant – sauf pour la famille Wendel bien sûr. Personne ne fait de « marge obscène » dans la chaîne du livre : ni l’éditeur qui est généralement heureux quand il couvre les frais de fabrication et les salaires, ni le distributeur qui s’en sort souvent mieux mais sans faire de grandes marges, ni le libraire (petit, il survit ; grand, il fait souvent le gros de son chiffre d’affaires sur d’autres produits). On peut toujours loucher sur quelques maisons comme Fixot, spécialisées dans le best-seller, mais l’édition « engraisse » peu d’« intermédiaires », au grand désespoir des financiers qui pourtant tentent de pressurer la bête. Ni opticiens pour les marges, ni marchands d’armes pour les « intermédiaires », les travailleurs du livre ont des revenus plutôt modestes. Si les livres sont chers, c’est que le papier est cher et que le livre est un produit sophistiqué qui demande l’intervention de nombreux professionnels.
Les livres se vendent, s’achètent. On en tire profits. Pas des marges obscènes mais des bénéfices, des revenus. La circulation de l’objet est aussi une circulation d’argent. L’argent corrompt le livre, mêle la cupiditéà la culture. « C’est vrai, mais on m’expliquera comment faire des livres sans argent », écrivait le libraire Henri Martin (libraire de La Machine à lire, à Bordeaux, superbe librairie d’ailleurs). Il est évident que l’appât du gain n’amène pas aux politiques éditoriales les plus pures. Mais qui lirait si les rayonnages n’étaient couverts que de James Joyce ou Derrida ? « L’abondance de ces livres marchandises tue le livre digne de ce nom, privé de place dans le circuit saturé par la circulation de ces produits dopés par le marché. » Michel Onfray a raison. L’édition contemporaine déverse des flots de livres débiles et mal écrits sur les tables des librairies. Elle noie ainsi ses meilleurs textes sous des flots de thrillers écrits comme des scénarios et sous les réflexions sub-ineptes de psychanalystes de salon. Le souci d’argent, ou les contraintes économiques, entraîne une distorsion des choix éditoriaux, un appauvrissement de l’offre en librairie (notamment par la réduction constante du fonds disponible). Doit-on dire que la demande des lecteurs corrompt le livre puisqu’elle hisse au panthéon Fred Vargas au lieu de Claude Simon et Susan Sontag ? Est-ce que le désir de légèreté, de divertissement, de simplicité, le goût de l’intrigue et du romanesque corrompent le livre ? Nous aimons Virginia Woolf et Harry Potter. Il est rare que la dénonciation du livre marchandise ne se termine pas dans l’éloge d’une culture d’élite, d’un livre pour grands lecteurs. Par l’opposition entre la Culture et les cultures populaires.

Cy Jung — Marine et Anne Rambach, Les nouveaux intellos précaires (Stock).La gratuité du livre, seulement du livre, pas celle de la pomme, pas celle du billet de train (parce que les agriculteurs et les cheminots, eux, on s’en tape de leur vertu), est l’envers d’une certaine conception de l’écrivain. Le monde idéal des défenseurs de la gratuité totale, ce serait un livre écrit par un écrivain désintéressé, diffusé par des bibliothèques sans droit d’inscription et sur Internet. On imagine que le papier serait offert par les arbres, que les ouvriers et les différents acteurs de l’édition seraient payés par l’État, comme les bibliothécaires, bien que, si tout ce monde voulait être bénévole, l’intégrité du livre en serait d’autant préservée. L’auteur, lui, bien sûr ne toucherait rien sur rien. Il écrirait par besoin impérieux et pour le bien public. Avec ses tripes.

Que le libraire se paye, c’est un peu fatal. L’écrivain, lui, c’est autre chose. Pourquoi ? Au nom, disons-le, d’une certaine supériorité morale. Les ouvriers bouffent, l’écrivain pense. Le libraire fait commerce, l’éditeur exploite. L’auteur, lui, est ailleurs. Enfin, pas tout à fait. Il est au-dessus.
Si vous trouvez que nous exagérons, lisez Michel Onfray. « On écrit requis, sans pouvoir faire autrement, sur le mode de la vocation, du sacerdoce, de l’appel auquel on ne peut résister. Comme naguère les prêtres, les moines et les moniales, comme toujours les artistes, les poètes, l’écrivain relève de l’urgence existentielle qui ignore les formes du calendrier ou les petitesses bourgeoises, mesquines et fonctionnaires des comptables de leur temps. Écrire avec son argent, c’est se dispenser de le faire avec son sang. » Onfray, le pape du livre. Le mieux, ce serait d’écrire à genoux. Selon le philosophe, qu’on préfère en athée, un écrivain devrait avoir un salaire par son premier métier, celui qui le nourrirait, auquel les droits d’auteur ne feraient que s’ajouter. De cette manière, il «  construit sa liberté,se garantit de l’opportunisme et du cynisme et prévient sa plume du plus mauvais destin qu’on puisse lui réserver : la prostitution… » Comme si l’histoire littéraire était faite par des écrivains vertueux. On en a vu quelques-uns se « prostituer » par peur, par ambition, par vanité, par désir de gloire. En écrivant d’excellents livres.
L’écriture est un travail. La rédaction d’un livre représente des mois, parfois des années d’écriture. Le livre est-il meilleur parce que ce travail est mal rétribué ?Des écrivains gratuits pour des livres gratuits, c’est l’idéal qui alimente l’exploitation des auteurs par une industrie qui a les yeux rivés sur ses tableaux Excell – et ses petites marges. L’image d’Épinal du Grand Écrivain fait opposition à l’étude et à la critique de la condition réelle des auteurs dans l’économie du livre. La plupart des intervenants dans le débat sur le prêt en bibliothèque refusent tout simplement de se pencher sur la précarité d’une bonne partie d’entre eux. On a opposé les enfants des cités de banlieue aux auteurs mercantiles ; s’est-on demandé comment vivent les écrivains pauvres ? A-t-on demandé à Bénédicte Malaurent, assistante sociale de la SGDL, ce qu’elle pense du droit de prêt en bibliothèque ? L’instauration du système de rémunération du prêt a permis la création d’un régime de retraite digne de ce nom pour les auteurs affiliés aux Agessa. La section CGT bibliothèque ne s’en est même pas réjouie. Le refus de la négociation, la soumission à des règles de répartition injustes, l’inertie collective dégradent d’année en année le droit d’auteur – le pourcentage de 10 % de droits sur le prix public du livre est bien souvent ramené à 8 %, voire 5 ou 6 %. Pour une poignée d’auteurs connus qui défendent jalousement leurs royalties et négocient des transferts d’une maison à l’autre comme ceux de footballeurs, l’immense masse des auteurs, pour qui écrire n’apporte effectivement qu’un revenu d’appoint, préfèrent ignorer les questions pécuniaires et juridiques liées à leur oeuvre. Voilà qui a mieux servi les actionnaires Wendel que la littérature.
Il est vrai qu’il est des écrivains qui payent pour être édités. Ceux-là doivent être l’honneur de la profession.

Anne et Marine Rambach
« Auteurs gratuits » in : Les nouveaux intellos précaires, Stock, (2009).
EAN : 9782234061279
448 pages, 22,50 euros.
Extraits, p 241 et suivantes.

Information publiée le dimanche 5 juillet 2009.

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