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[#66] La baguette qui raye le toit de la voiture (V-01)



Cy Jung — [#66] La baguette qui raye le toit de la voiture (V-01)

[Le prétexte] Une femme et un homme arrivent près d’une voiture en stationnement. L’homme pose sur le toit une baguette de pain enchâssée aux trois quarts dans un sac en papier de boulanger et se dirige vers la portière conducteur. La femme récupère la baguette, agacée.
— Ne pose pas ça là, ça raye le toit !


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Eunice observe les trombes d’eau qui inondent la montagne. Elle est debout, derrière une fenêtre à double vitrage bien fermée. Le spectacle est impressionnant, presque effrayant. La vue est dégagée ; les éclairs apparaissent dans toute leur amplitude. Ils dessinent des arcs électriques qui semblent capables de fendre tout ce qui se trouve sur leur passage. D’interminables craquements l’avèrent. Quant au tonnerre ! À chaque grondement, Eunice sursaute alors même qu’elle compte les secondes pour évaluer la distance entre le chalet et l’épicentre de la dépression. Aurait-elle peur ? Un peu, en effet, ce d’autant qu’à une heure près elles auraient pu se retrouver dessous faute d’avoir pris la météo au sérieux avant de partir.
Un quatre-quatre des pompiers passe sirène hurlante sur la route en contrebas. Avec ce déluge, ils ne sortent certainement pas pour rien. Eunice soupire, agacée par cette angoisse qui s’installe. Le chalet où elles résident est solide. Elles sont rentrées à temps. Au loin, un coin de ciel bleu déjà apparaît. Alors ? Eunice peine à débrayer. Un nouvel éclair déchire le ciel. Va-t-il lui tomber sur la tête ? Elle sourit. Dans son dos, Camille s’affaire devant le plan de travail. Il n’est pas si facile de faire de la bonne cuisine avec deux plaques électriques, un four et des ustensiles ordinaires. Cela ne la rebute pas. Elle improvise pour ce soir une tarte aux légumes qui cuira dans un moule à manqué. Avec une belle salade, elles vont se régaler.
Dehors, l’orage s’éloigne. Eunice quitte la fenêtre, pas si rassurée qu’elle le devrait. Elle rejoint Camille, lui propose son aide. Un court baiser s’en ensuit puis Eunice s’occupe en dressant le couvert. Elles sont installées à flanc de montagne depuis huit jours avec rien d’autre à faire que se reposer, se balader, observer la nature en mouvement, vaquer aux tâches quotidiennes, s’aimer. Elles ne s’en privent pas, prenant le temps qui leur manque quand leur vie parisienne les porte à courir dans tous les sens. L’huile de massage que Camille a apportée fond à vue d’œil et à plat de main. La sérénité les enveloppe. La langueur, peut-être, aussi. N’est-il pas bon de s’ennuyer parfois ? Eunice n’en doute pas ; elle peine pourtant à s’y complaire. Camille dépose sur la table basse de l’espace salon une bouteille de citronnade préparée ce matin, deux verres et des petites bouchées à la tomate et romarin tout juste sorties du four.
— On boit l’apéro ?
Eunice s’installe dans le canapé. Elle les sert. Camille la rejoint.
— Tu as l’air tendue ?
— C’est cet orage. J’ai peur rétrospectivement. On y a échappé de peu !
— Excuse-moi encore. C’est de ma faute, je…
— Non ! les prévisions météo n’étaient pas si claires et puis, si l’on renonce à une balade dès qu’un orage est annoncé avec une si faible probabilité, on va tourner en rond.
Camille sirote sa citronnade. Elle se cale contre Eunice.
— Tu t’ennuies ?
— Un peu.
— Tu veux que l’on rentre ?
— Surtout pas ! C’est bon d’être ici avec toi. Je dois apprendre à gérer le temps qui s’écoule sur un rythme que je ne connais pas.
— Il y a un car qui nous permet de faire l’aller-retour dans la journée dans la vallée. Veux-tu que l’on y aille demain ?
— Oh ! non. J’aime ne voir personne. C’est juste que je suis dans une situation inhabituelle. C’est un bon exercice. Et cela me fait le plus grand bien.
Camille attrape l’assiette de bouchées. Elle la tend à Eunice. Elles goûtent chacune. Eunice en prend une seconde.
— C’est délicieux ! Merci.
Camille approuve.
— Qu’est-ce qui te manque le plus ? L’agitation, les gens, le sport… ?
— Rien ne me manque.
Camille glisse une main vers l’intérieur de ses cuisses.
— Même pas ça…
La parole est coquine. Eunice roucoule.
— Tu te souviens hier soir. Tu m’as promis…
Camille rougit. Eunice prend sa taille et la bascule sur le canapé. Elle s’allonge sur elle. Leurs lèvres s’épousent, leurs langues s’enlacent jusqu’à plus souffle. Eunice colle un genou vorace contre le pubis de Camille.
— Alors ?
— Je…
— Tu as promis.
Camille ne peut le nier. Le plaisir lui fait perdre la tête. L’embarras attise son désir. Elle hésite. Si elle tient sa promesse, il en faudra une autre pour entretenir le jeu ; si elle ne la tient pas, Eunice la fera languir. Il n’est pas si difficile de choisir. Quoi que. La perspective ouverte hier serait si délicieuse… L’alarme du téléphone portable sonne. La tarte est cuite. Il est urgent de la sortir du four. Eunice la retient encore quelques secondes. Camille rouspète.
— Notre dîner !
— Tu ne perds rien pour attendre !
Camille l’espère. En se levant, elle se dandine afin que Eunice en soit convaincue. Elle l’était, même sans cela. Elle tente de mettre une petite tape sur les fesses de Camille. Celle-ci est plus rapide. Elle est déjà dans la cuisine. Elle attrape deux pattes à casserole, ouvre le four, et jette un œil à sa préparation ; il qui confirme que la tarte est cuite. Elle la sort, enfourne un moule à cake empli de pâte, programme le minuteur de son téléphone et apporte la tarte sur la table où un dessous-de-plat l’attend. Eunice suit avec la salade composée. Elles vont se régaler !
Avant de s’asseoir, elle ouvre la fenêtre derrière laquelle elle était tout à l’heure. La pluie a cessé. Le soleil s’étire dans un ciel où les nuages disputent la place à l’azur qui se pare des couleurs du crépuscule. Camille découpe la tarte. Elles se servent. L’ensemble est effectivement un délice. Eunice en félicite Camille. Celle-ci accepte volontiers le compliment ; sa tarte lui plaît.
— Yaourt et pastèque pour le dessert. Ça te va ? Le cake au citron, c’est pour demain ; il ne serait pas bon chaud.
— Parfait ! Ce d’autant que j’ai déjà une petite sucrerie de prévue…
Camille rougit sitôt. Les allusions coquines de Eunice lui font toujours le même effet, promesse en suspens en prime.
— Demain matin, j’irais bien de bonne heure à la ferme d’en haut voir ce qu’ils vendent de leur production du jour. Il faudra que l’on se ramène de la tomme à Paris, elle devrait se garder.
— Cela nous fera une bonne balade matinale ! Pour la tomme, on y retournera la veille de notre départ.
— Peut-être sera-t-il prudent d’en réserver…
Et ainsi va leur dîner, simple, frugal, prometteur à bien des égards. La salade et la tarte terminées, Eunice débarrasse et apporte le dessert. Camille lui demande de jeter un œil au cake ; ce que elle.
— Il monte !
— Moi aussi !
Camille rit. Eunice lui colle un baiser baveux à son retour près de la table.
— Et moi donc !
Elles prennent néanmoins le temps de manger tranquillement leur yaourt, de partager le restant de pastèque, de croquer un carreau de chocolat avec la chicorée que Camille leur sert juste après avoir sorti le cake — magnifique ! — du four. Il est l’heure de la vaisselle. Vraiment ? Vraiment. Ni Eunice ni Camille ne plaisantent avec la bonne tenue de leur logis, fût-il de location. De vraies petites femmes d’intérieur ! C’est Camille qui s’y colle.
— Aïe !
Son majeur se couvre de sang. Eunice se précipite. Elle attrape sa main.
— Tu t’es coupée avec quoi ?
— Le grand couteau, dans la bassine.
— Cela n’a pas l’air très profond. Viens. On va soigner ça.
Elle récupère le torchon qui traîne et en enrobe le doigt de Camille en appuyant fort à l’endroit de la coupure. Cela lui fait un peu mal. Elle serre les dents.
— C’est couillon ! J’aurais dû le laver en premier.
— Ne t’inquiète pas. Je vais mieux regarder mais je ne pense pas qu’il y ait des points à faire. J’ai vu une trousse de secours dans la salle de bains. Tu peux serrer fort le temps que j’aille la chercher ?
Camille opine. Elle ne tient guère sur ses jambes. Elle va s’asseoir à la table. Une fois revenue, Eunice reprend son doigt et le démaillote. Elle nettoie avec un peu d’eau dont elle imbibe un coin du torchon.
— La coupure n’est pas profonde mais jolie quand même. Ça ne saigne presque plus. On va comprimer quelques minutes encore puis je désinfecterai et te ferai un pansement.
Camille ne se sent vraiment pas bien. Elle a toujours eu un problème avec la vue du sang. Eunice emballe de nouveau son doigt. Elle presse sur la blessure.
— Installe-toi dans le canapé, tu seras mieux.
Elles y vont.
— Je… Excuse-moi, je suis une mauviette !
— Ne dis pas de bêtise. Montre-moi un serpent et tu pourras dire la même chose de moi.
Camille pose sa tête sur l’épaule de Eunice. Elle a envie de pleurer. Pour une toute petite coupure de rien du tout qui ne saigne plus et fait à peine mal ? Elle a eu peur, surtout. Et ce sang… De sa main libre, Eunice lui caresse les cheveux, déposant au passage de quelques baisers. Eunice retire doucement le torchon.
— Ne regarde pas.
Eunice sort de la trousse de secours une compresse et un désinfectant qui ne devrait pas piquer. Ça pique quand même.
— C’est très propre. Tout va bien. Tu auras mal quelques jours, l’entaille touche la pliure du doigt. Je vais te faire un pansement qui protège bien.
Quelques minutes plus tard, Camille arbore une magnifique poupée au majeur. Eunice y dépose un baiser.
— Ce n’est pas trop serré ?
— Non, c’est parfait.
— Et tu te sens comment ?
— Un peu mieux. Mais j’ai toujours cette douleur dans les avant-bras qui se déharnache quand je vois du sang. J’en parlerai à mon psy ; les TCC pourraient peut-être y faire quelque chose.
— Ce n’est pas si grave.
— Je trouve que c’est dommage de se pourrir la vie s’il y a une solution.
Eunice est bien sûr d’accord avec ça. Camille lui caresse la joue, ses pupilles ont troqué l’humidité des larmes contre la moiteur du désir. La caresse se poursuit, sur le cou, les épaules. Elle passe les seins d’un effleurement, s’attarde sur la taille. Eunice savoure sans bouger. Elle ferme les yeux. Camille l’allonge sur le canapé. Elle alterne caresses et baisers, dégageant petit à petit son corps de ses derniers remparts vestimentaires. Eunice est nue, à l’exception de sa prothèse de pied. Camille la lui retire. Ses doigts, hormis celui confiné dans la poupée, apprécient chaque centimètre de sa peau. Elle y promène les lèvres. Son émotion est à son comble.
— Tu es si belle…
Eunice sourit. Camille attrape un tétin entre ses dents. Elle mordille. Eunice grogne. Camille change de tétin. Elle déguste longtemps des mains et de la bouche le corps de Eunice avant d’avancer quelques phalanges au cœur de ses nymphes. Eunice arrête son geste.
— Et ta promesse ?
— C’est que je suis blessée…
Eunice rit.
— Tu parles ! Et tu ne perds rien…
L’index qui la pénètre sans vergogne la fait taire. Elle soupire. Camille stoppe subitement son va-et-vient.
— On n’a pas fini la vaisselle !
— Oh toi !



Cy Jung, 3 août 2018®.

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