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[#62] La très vieille dame qui se lance un défi (V-01)



Cy Jung — [#62] La très vieille dame qui se lance un défi (V-01)

[Le prétexte] Au parc André Citroën, une très vieille dame marche en compagnie d’une jeune fille. La dame s’appuie sur une canne. La jeune fille tire derrière elle un appareil d’assistance respiratoire mobile.
— Ça va ?
Le soleil tape un peu.
— Ça va. Je voudrais aller jusqu’au bout là-bas.
Petit silence.
— Tu te lances un défi en quelque sorte, dit la jeune femme un sourire dans la voix.
La vieille dame fait quelques pas de plus.
— Un défi. Oui, c’est ça, un défi.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Lily arrive en courant. Le fils Martin est déjà là.
— Excuse-moi, je suis en retard !
Ils s’embrassent.
— Ça va ! À peine deux minutes.
Il l’entraîne vers la nouvelle aire de jeux du square W. À cette heure-ci, les nounous ne sont pas encore de sortie et les enfants des écoles en phase de récupération de goûter non plus ; ils seront tranquilles une petite demi-heure. Ils s’installent sur l’estrade en bois devant les agrès du parcours santé. Le fils Martin tire de son sac deux tranches de gâteau emballées dans un alu.
— C’est mon spécial chocolat ; j’ai ajouté des noix de pécan.
Lily se lèche les babines. Elle tend à son complice une feuille pliée en quatre et prend sa part de gâteau.
— C’est un brouillon…
Il déplie la feuille.
— Joli brouillon !
— Caddie m’a aidée, avec Petit Koala. Ils sont forts dans les algorithmes. Souviens-toi, Camille et Eunice se sont rabibochées et moi, j’ai fait du judo avec Louisette. Sensei m’a dit qu’elle va venir souvent, elle travaille son deuxième dan. Ça me plaît, tu sais, d’avoir une pareille, qui fait du judo, en plus !
Le fils Martin acquiesce, du gâteau plein la bouche, la feuille sur ses genoux. Pour lui, Lily est une fille comme les autres, à cette nuance qu’il a le cœur qui chavire dès qu’il pense à elle. Il sait pourtant qu’elle est différente avec son regard de travers et ses yeux qui ne voient pas comme les siens. Il ne comprend d’ailleurs pas bien ce qu’elle perçoit ou non. Il s’en moque même s’il a conscience que cela participe activement à cette manière particulière qu’elle a de penser le monde. Et c’est justement ce qui lui plaît ! Lui, il se trouve si banal. Elle le fait rêver. Il adore ça. Cela le change de sa mère qui l’espère gendarme ou gardien de musée ; elle le veut en uniforme. Il dit préférer gardien de musée, histoire de faire croire qu’il est d’accord ; sa mère ignore qu’ils ne portent plus la casquette ; il ne va pas le lui dire.
Le Tilleul se penche par-dessus son épaule. Il secoue ses feuilles. Lily se tourne vers lui.
— Tu penses que ça va le faire, Tilleul ?
Il opine de la frondaison.
— Tu peux passer l’info aux autres, qu’ils nous donnent leur avis ?
Sitôt, une brise légère parcourt le square W. On dirait un vaste conciliabule. C’en est un. Il se repend par vagues, s’emballe parfois, repose le temps d’une réflexion puis repart. Arrivé à l’aplomb de la rosace, il sollicite la Soufrière qui, pour cette fois, répond d’un souffle si délicat qu’il échappe au volcanologue qui l’a sous surveillance. C’est mieux ainsi, il ne faudrait pas que le projet s’évente. Cela pourrait nuire à sa réalisation.
La réponse revient, portée par une Corneille. Le plan est adopté à l’unanimité. Lily soupire d’aise. Il va y avoir moult détails à régler mais au moins, ils ont une trame solide. Le fils Martin essuie ses doigts sur son pantalon en faisant attention à ne pas salir la feuille, tire une bouteille d’eau de son sac, boit, en propose à Lily et reprend le plan. Il l’examine avec encore plus de soin.
— Y a quand même un problème, s’inquiète-t-il.
Lily retire la bouteille d’entre ses lèvres. Le Tilleul frémit et, avec lui, tous les amis du square W.
— Un problème ?
— Oui ! Le plan part du postulat que les enfants ont le cœur pur.
— Et ?
— Tu y crois ?
— C’est que…
Lily a eu un doute au moment de choisir le cœur des enfants comme substance dynamique du projet, Petit Koala ayant expliqué qu’il ne fallait pas compter que sur les RAM qui avaient leurs limites autant que leur fonctionnement grevait l’équilibre de l’écosystème. Elle a pensé à tous ces quolibets qu’elle a pu entendre, ces méchancetés sur son albinisme, ces crocs-en-jambe qui n’avaient rien d’involontaire. Mais Petit Mouton lui a assuré que les enfants avaient le cœur pur même si parfois leurs actes disaient le contraire. Copain Mouton était d’accord. Et Caddie ?
— Je ne connais rien aux enfants.
— Tu n’as jamais eu envie d’avoir des bébés, Caddie ?
— Et puis quoi encore ? Je ne suis pas Caddie pour procréer ! J’ai suffisamment à faire avec ma ménagère albinos.
— Tu sais si elle fait des potions et des algorithmes ?
— C’est justement le souci ; il faut gérer.
Lily était plus intriguée encore par cette pareille. Elle n’avait pourtant pas insisté. Elle voulait mieux la connaître mais pas par on-dit, même si Caddie était la fiabilité et la probité incarnées.
— Alors ?
Lily sursaute. Le fils Martin attend la réponse à sa question.
— Excuse-moi, je pensais à ce que m’ont dit Caddie et les Mouton. C’est difficile de trancher. Et puis, de toute façon, on n’a guère le choix. Qu’y a-t-il de plus perméable à l’amour que le cœur des enfants ?
— Mes vieilles chaussures de foot.
— Poète !
Ils rient.
— Blague à part, reprend le fils Martin, c’est vrai que si l’on arrive à insuffler le message dans le cœur des enfants, on est sûrs qu’il se propagera sauf s’il y en a un de pourri au milieu qui bloque toute la chaîne.
— Il nous faut un plan B, trancha Lily, contrariée. Tout cela était trop beau pour qu’il n’y ait pas un bogue.
À ce mot, Petit Koala apparaît. Il examine le croquis. Tout se tient, vraiment.
— Même s’il y a des cœurs qui ne sont pas purs ?
Il répond que cela se programme de passer outre, qu’il suffit de créer une exception de pourriture, c’est tout. Lily et le fils Martin écarquillent les yeux. Il est vraiment trop fort !
— J’crois l’plus simple, c’est qu’Petit Mouton et Copain Mouton fassent un grand tour de tous les cœurs pour réinjecter l’amour là où y a d’l’gangréne d’l’violence du monde.
— C’est du boulot ! s’inquiète Lily. Ils sont courageux mais quand même !
— Yep, tout l’monde peut aider.
Sitôt dit, sitôt ils sont tous là, presque au garde-à-vous : Caddie, les Tour, la Soufrière en personne, les Corneille et les Alouette, Kimono, Stepper, Copain Mouton, Plaidounet, Petit Panda et Petit Mouton, Lapin Crétin, les Poisson, les Crevette et les Escargot, la Lune, le Tilleul, La Cocotte et ses fétiches Couteau, Tour rose et Drapeau libertaire, Grand Vélo, Vent d’Hiver, ce qu’il reste des RAM, et également Bouillotte même si le temps est clément. Yousra et la Principalate sont venues également, encouragées par les végétaux et les minéraux du square W [les fameux séditieux qui ont amorcé la révolution des cœurs un soir de septembre 2016, NdCy] et… et…
— Besoin d’un coup de main, judokas ?
Louisette est là, bien campée sur ses jambes. Lily n’en croit pas ses yeux. Comment les a-t-elle trouvés ? Son premier réflexe est de faire un signe au fils Martin pour qu’il planque le projet. Il n’en fait rien. Il a déjà compris que Louisette est là pour les aider. Et Lily, de quoi a-t-elle peur ? De rien en fait. Elle est juste impressionnée.
— N’oublie pas que je suis ta pareille, lui souffle Louisette en l’embrassant, amusée par ce doute qu’elle lit directement dans son cœur. Montre-moi ce plan, fils.
Louisette s’installe sur le banc entre les deux enfants. L’assistance se presse autour d’eux. Elle examine les projections de Lily.
— Parfait… Parfait ! Quel est votre problème ?
— On s’interroge sur la réalité de la pureté du cœur des enfants, indique le fils Martin, Lily étant encore incapable de parler.
— Ceux-là mêmes qui ne m’ont pas gardé de gâteau au chocolat ?
Lily et le fils Martin rougissent de concert. Louisette rigole, ravie de sa blague.
— Tout le monde a le cœur pur, même les pires adultes. Parfois, le cœur est corrompu par la souffrance. Elle le rend dur, imperméable à toute tendresse et l’on peut croire qu’il est fichu. Mais il suffit qu’un enchanteur passe par là et le cœur recouvre immédiatement sa pureté originelle.
— Un enchanteur ?
— Oui, un comme tous ceux qui sont autour de nous. Regardez-les ! Quel cœur de pierre pourrait résister à l’amour qu’ils nous proposent ?
— Une mère abusive ? suggère le fils Martin.
— Un suppôt du CAC 40 devenu président ? enchaîne Lily.
— Mais non ! C’est une illusion que de le croire. Bien sûr que beaucoup de personnes font le mal autour d’elles, et en elles aussi. Mais ce n’est pas par défaut de pureté de leur cœur. Ils agissent ainsi car ils perdent le sens de l’amour en réaction à la violence du monde mais l’amour, lui n’est jamais perdu.
— Et tu crois que nous pouvons le remettre en service, en commençant par les enfants ? s’inquiète Lily.
— Si je ne le croyais pas, je ne serais pas là.
Toute la bande applaudit. La brise légère reprend du service et déjà les cœurs alentour se sentent plus éthérés. Ils cherchent d’où leur vient ce souffle nouveau, comme si on leur avait enlevé un poids, quelque chose qui les empêchait de respirer en douceur. Un pontage ? En quelque sorte. Petit Mouton sourit à l’idée d’être un chirurgien de l’amour. Il sort son masque et son stéthoscope puis lance une partie de foooot monstre. Quel raffut ! Le fils Martin craint un instant que cela ne révèle leur projet. Il oublie que Petit Koala est un génie et qu’il a programmé depuis longtemps la transparence fictionnelle du foooot.
— La « transparence fictionnelle du foooot », c’est quoi ? l’interroge Lily qui n’en est qu’à ses débuts d’enchanteresse albinos.
Petit Koala fait un signe de tête à Louisette. Il préfère qu’elle réponde. Il a les mots qui lui sont parfois coincés dans les lignes de code.
— La fabrication d’une illusion. Ceux qui participent à la partie de foooot la voient, parce qu’ils sont dedans. Ceux qui n’y participent pas n’en ont aucune conscience car elle n’existe que pour les joueurs. Par contre, ils en tirent tous les bénéfices. Ils sentent que quelque chose se passe en eux, que quelque chose change ; ils ne sauraient dire quoi. C’est parce que l’amour, qui est expiré par le jeu lui-même, se répand comme une traînée de poudre. Les cœurs en sont imprégnés. Ils le partagent d’emblée avec d’autres, presque par réflexe. L’amour est si fort que personne ne le contrôle vraiment. Et c’est bien ainsi.
— Tout le monde va donc finir par accéder à la partie en cours ?
— Oui, à cette nuance que certains se feront joueurs, et d’autres spectateurs.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il faut bien quelqu’un pour applaudir chaque buuuuut !
Louisette rit. Lily sent que sa dernière réplique est une blague mais elle évite de poser une nouvelle question. Elle doit d’abord digérer la leçon du jour. Le square se remplit petit à petit de nounous, de leurs poussettes et d’enfants du quartier. Ils passent à travers la partie de fooooot sans ciller alors qu’une sorte de joie envahit chacun. Petit Mouton, toujours installé sur le point de penalty, est aux anges. Il savait qu’il avait raison de défendre l’idée que les enfants ont le cœur pur. Louisette le prend sur ses genoux. Elle lui colle un baiser sur le bout du museau.
— Ne t’inquiète pas pour Caddie, il fait son dur à la roulette mais, au fond, il les aime les enfants.
Petit Mouton retourne à sa partie, rassuré. Il n’aurait pas voulu que son copaaaain s’éloigne de l’amour. Lily récupère la feuille du plan et la glisse dans sa poche. Louisette se lève.
— Allez ! Je vous laisse. On se retrouve demain sur le tatami ?
Lily et le fils Martin arborent un sourire tel que les méchants enfants de Paris, d’un coup, rejoignent le camp des cœurs purs. Petit Mouton jubile un peu plus.
— C’est beaaaaaaau ; c’est fooooot !
— C’est b*uuuu*t !
Et que le ballon demeure.



Cy Jung, 5 avril 2018®.

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