[e-criture]

[#57] La banane qui donne l’heure (V-01)



Cy Jung — [e-ccriture] [#57] La banane qui donne l'heure (V-01)

[Le prétexte] Je pique-nique avec Isabelle dans un train. Je lui demande.
— Tu partages la banane en deux ?
Elle me répond.
— Il est quelle heure ?


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Axel regarde devant elle. Ou ne regarde pas. L’ombre sur son visage empêche de voir. Il n’y a de toute façon personne pour regarder si l’on exclut la nuit, sombre sans être lugubre, attentive, inquiète peut-être du sort de cette femme qui avance en elle. Pour aller où ? Pour chercher quoi ? Cela fait longtemps que la nuit ignore ce genre de question qu’elle laisse aux esprits tourmentés qui la hantent. Elle ne frissonne plus. La peur l’a abandonnée. La Lune l’éclaire. Mona ou la nuit ? La nuit. Mona ne sait pas la lumière. Elle a froid. Elle a peur également. Elle a mal, surtout. Mal partout. Elle fuit, laissant le jour derrière elle, l’aurore devant. La nuit, d’ici là, la protège.
La nuit veut bien mais il y a ce froid contre lequel elle ne peut rien. Et ce vent.
Cette brume.
Mona s’en moque du vent et du froid et de la brume. Il pourrait même pleuvoir ! Grêler, pourquoi pas. Cela ne ferait pas plus mal. Cela ferait juste plus glacial, de quoi anesthésier la douleur, paraît-il. Mona ne s’en plaindrait pas. La nuit aimerait une autre solution, moins brutale. L’été est trop loin. Mona marche. Elle n’avance pas vraiment. Elle se tire vers nulle part, croit-elle. Mais nulle part n’existe pas. La nuit le sait qu’il faut avancer tout de même, y aller, pour voir ; savoir. S’échapper peut-être. Mona a besoin d’un secours. La nuit resserre ses atomes pour l’envelopper un peu plus, la veiller, l’étreindre, rendre le chemin plus doux qu’il ne l’est, plus sécure. Le voile est si noir que la Lune peine à le percer. Le doit-elle ? Un nuage passe. Il éteint la lumière. Mona trébuche. Elle ne tombe pas. Elle regarde toujours. Ou ne regarde pas. Elle n’est aveugle à rien. Son cœur saigne. Il bat.
— Mais t’es mignonne, toi !
Mona sursaute. Elle n’a rien vu venir, ni l’homme ni la phrase. Il lui attrape le bras.
— Viens-là ! On va se réchauffer, ma belle !
Mona dégage son bras. Elle court. L’homme court derrière elle. Il s’essouffle.
— Salope !
La nuit fait front. Le voile s’abat encore. La Lune cherche un autre nuage pour éteindre à nouveau la lumière. Mona court encore. La nuit la happe. Le souffle lui manque. Le battement dans ses tempes est assourdissant. Elle se plaque contre un mur derrière un conteneur qui traîne là en dépit de la réglementation municipale. Ça pue. Mona ne sent pas. Elle guette. Une voiture passe. Ses phares ne l’éclairent pas. Le souffle revient. Le silence l’accompagne. Elle s’accroupit. Ses mains prennent sa tête. Son corps forme une boule. Elle voudrait rouler tout auteur de la Terre. Le conteneur la retient. Elle ferme les yeux quelques instants. Le froid revient. Le vent. La brume. Il faut repartir, lui suggère la nuit. La voie est libre.
Mona repart. L’issue semble si loin ! Elle n’y pense pas. Elle ne veut pas penser. Ni sentir. Ni éprouver. Elle est en vie pourtant ? Comment peut-on être vivant sans penser ni sentir ni éprouver ? L’être ; oui. En avoir la conscience ; c’est ce qui manque. La nuit s’interroge, elle trouve la question intéressante. Un dialogue s’instaure. La Lune dit, « L’humain se distingue par sa conscience de l’être. » Le nuage ajoute, « D’ailleurs, tu es là même si tu n’éclaires pas le chemin. » La nuit remarque, « Quand on dort, a-t-on conscience ? On est vivant tout de même ! » Les trois font silence. Ils réfléchissent.
— Salope !
Encore ? Non, c’est le souvenir qui revient. Mona chasse la mémoire, c’est elle qui est chargée de violence. De haine. De persécution. De honte. Et pas d’amour ? C’est si loin, l’amour ! Enfoui. Si elle va le chercher, la souffrance va remonter en premier. Elle ne préfère pas. Elle ne veut plus souffrir. Plus tard, elle verra. Aimer. Ce ne devrait pas être si compliqué. Cela l’est. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Mona pleure, d’un coup, comme ça, pire que la pluie, pire que la grêle, pire que l’orage. Ça coule. Ça mouille. Ça gronde. Ça ne soulage pas. Ça épuise. Mona vacille sur ses jambes. La nuit se demande si elle a dîné ce soir. Elle a. C’est la peine qui l’accable. Le poids.
La nuit en déglutit. Elle voudrait la consoler, la porter, l’aider à marcher. Qu’elle se rassure, Mona est solide. Elle ne tombera pas. Elle résiste déjà. Elle est partie, seule, bravant la peur, le dos encore voûté, les épaules bientôt ouvertes. Et le sourire ? Il faudra un peu de temps, tout de même. Ce n’est pas si facile de recouvrer la joie, celle que l’on a perdue avec l’amour. Il faudrait creuser, extirper de la chair la morve qui s’y colle. Pleurer n’y suffit pas. Marcher, guère plus. Le temps attend son heure. C’est ce qu’il dit à la nuit, « Attendons, l’heure viendra. » Elle a répondu que c’est bien gentil mais qu’en attendant, Mona douille. « Qu’elle douille, c’est le prix. » La nuit n’est pas d’accord, la Lune non plus, la Terre encore moins. Le temps est cruel. Le prix est déjà payé. L’heure est à rendre la monnaie. L’heure peut-être ; elle n’est pas à la minute. Sale temps ! Les mouches pètent ?
Elles dorment, à cette heure qui n’est donc pas identique pour tous. La nuit s’enfonce en elle-même. Mona voudrait que le contraire arrive, se dégager, se défaire. Son âme est comme engluée dans sa chair ; plus elle se débat, plus le tréfonds l’engloutit. Respirer. Sortir la tête, puis les bras, le tronc, les jambes. Enfin les pieds. S’envoler ! Qu’il serait bon de s’envoler, que l’esprit surplombe la Terre, débarrassé de ce qui plombe.
Des mouchoirs en papier.
Ils sont agglutinés les uns aux autres, collés. Si une artiste pouvait passer par là, elle pourrait en faire une sculpture qui érigerait le chagrin en œuvre d’art. Objet transitionnel. Exutoire. Catharcsis. Comme l’on veut. Une belle et grande sculpture que l’on regarderait en coin et que l’on pourrait brûler à la Saint-Jean et que le soleil nous éclaire.
Du sel.
On s’est trop retournées et, telle la femme de Loth, nos larmes sont statues. Si un mineur pouvait passer par là, il casserait la carapace d’un seul coup de pioche ; le sel redeviendrait cristaux, fleur de larmes et de sueur ; on dresse une belle assiette de tomate mozzarella basilic huile d’olive et l’on saupoudre. De la saveur naîtrait l’amour. Avec un exhausteur de goût, c’est toujours meilleur. Les larmes. Mona ne sait pas nager. Elle s’enfonce plus profond dans la nuit, qui l’accueille tout autant volontiers. La Lune clignote pour indiquer le chemin. Mona rentre un peu plus la tête dans les épaules. Elle est voûtée. Elle cherche une pensée qui pourrait remettre son esprit en branle. Elle lui a tant intimé l’ordre de se taire qu’il boude un peu. Il fait ce qu’il peut, le chagrin ; par exemple, ce n’est pas lui qui décide ; c’est plutôt la chair, qui souffre à l’aune d’une histoire qui remonte à la nuit des temps.
La nuit des temps. Voilà bien une expression qui n’engage que le temps, qui passe, se donne, se prend, et s’emmêle à l’amour à force de se croire héroïque. Le froid. La brume. L’esprit a besoin de quelque chose qui réchauffe. Un café ? L’esprit préfère le thé voire le chocolat chaud, très crémeux. La chair rouspète ! Non, le chocolat c’est elle qui aime. On veut tout usurper de son identité ! L’esprit se trompe ; c’est lui qui induit la peine. La chair la porte, c’est tout, et a besoin de crème, de sucre et de cacao pour endurer cela.
Mona fouille le fond de la poche de son manteau. Elle y trouve quelques pièces. Le flash de l’enseigne d’un restovite fend la nuit. Elle pousse la porte. L’odeur de graillon la prend à la gorge. Elle manque ressortir. Une voix joyeuse la hèle. Mona s’avance jusqu’au comptoir. Elle commande et paie son chocolat. La voix s’est fait sourire. Mona remercie avec le plus de chaleur qu’elle peut. Elle peut peu. La voix n’en prend pas ombrage. Mona sort en serrant fort entre ses doigts le petit sac en papier. La nuit la protège de nouveau. La Lune lui désigne un banc à l’abri du vent et des regards. Mona s’assoit. Elle ouvre le sac sur ses genoux. En plus du chocolat, elle découvre un muffin et plusieurs petits sachets de sucre. Les larmes reviennent, chaudes cette fois, bouillantes !
Est-ce cela l’humanité ?
Un gâteau offert en catimini ?
Un gâteau volé au Grand Capital ?
Un gâteau.
L’esprit recouvre une pensée. La chair gobichonne le chocolat.
Le gâteau.
Le sucre.
Le sac est vide. Les larmes ne coulent plus. La peine est toujours là, la souffrance. La nuit, son voile. La Lune, ses éclats. Mona.
Elle se lève. Elle fait une boule du sac, avec dedans le gobelet, le papier du muffin, les petits sachets vides de sucre. Elle cherche une bagatelle. Elle y fourre le sac. Elle reprend sa route, les yeux pointant l’horizon. Elle s’abrite au cœur de la nuit. Elle avance. Elle sent la chaleur au creux de son estomac. C’est presque trop doux. Elle a envie de vomir. Elle se retient. Elle s’accroche à la douceur. Cela l’écœure. Mona pose sa main contre un mur. Elle vomit, d’un seul jet, fort. Elle écarte les pieds à la va-vite. La souillure est évitée. La première depuis longtemps. Si longtemps. Trop longtemps ! La nuit lui chante une berceuse. Mona repart en écoutant. La bile brûle le fond de sa gorge. Elle crache. Un bonbon serait le bienvenu. Elle n’en a pas. La fuite reprend, sans gâteau, sans chocolat, sans sucre. « Il faut se méfier des cocons. », dit l’esprit. « Ce n’est pas toi qui te pèles les miches. », répond, pas tendre, la chair. La guerre est déclarée. Mona ne fait rien pour la faire taire. L’adversité réconcilie. La violence propose une issue. La nuit regrette d’être si courte. Elle craint le pire. Elle est désemparée. Elle n’aura pas su. Elle se prolonge pourtant. Le jour ne lui en tient pas rigueur. Il n’est pas si pressé de porter à l’évidence la misère que la nuit a tenté de dissimuler.
Le temps ne veut pas de ça. Il dissipe le subterfuge. À la lisère supérieure des frondaisons, les nuages ont disparu, emportant la Lune avec eux. Le ciel est noir, avec une ligne plus claire, une ligne qui s’élargit jusqu’à devenir une bande où se mêlent un peu de rose, de bleu, et d’or. La nuit n’y peut rien. L’heure est venue. Elle tire à sa fin.
L’aurore.
Mona frémit à la menace. Elle voudrait courir assez vite pour rester calfeutrée dans le voile avec les esprits, les ancêtres, les âmes errantes et les fantômes. La nuit la caresse. Elle lui dit qu’elle reviendra, tout à l’heure, qu’elle sera là, encore, autant que de besoin. Mais que le jour point. Le soleil. Il éclaire. Mona ne veut pas de cette lumière. La nuit insiste. Le jour, c’est comme le muffin-surprise avec le chocolat. Le sucre. La vie. Il faut y croire. Mona sourit. Elle a compris. Vraiment ? Elle court vers la lumière, court et court encore, laissant la nuit derrière elle avec la promesse de passer si vite le jour que le soir viendra avant que le soleil n’y soit. Elle voit là-bas une guirlande, feux rouges, phares blancs. Mona s’arrête un instant. N’est-ce pas là le bout de la route, le parapet, attendre la nuit en suivant ce serpent qui s’enfonce dans le tunnel ? Elle se souvient, le serpent, la joie, le paradis perdu, là, juste sous ses pieds. Il suffit de s’envoler. Le ciel est clair à présent. La nuit ne peut plus rien. Le jour n’est pas assez fort encore. Mona ouvre les bras. Le vide l’emporte. Le coup de frein est inutile. Le double essieu est le plus fort.
Il y avait pourtant un muffin avec le chocolat.
Et du sucre.
Foutaise !



Cy Jung, 1er novembre 2017®.

Version imprimable de cet article Version imprimable


Ce texte est susceptible d'être retravaillé par Cy Jung. Si vous souhaitez lui signaler une coquille ou faire un commentaire de nature à nourrir son écriture, vous pouvez lui écrire, ici.



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Nouvelle précédente /
Retour à toutes les nouvelles en [e-criture]


Les vingt derniers articles publiés sur le site de Cy Jung sont ici




Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.

Toutes les nouvelles en [e-criture]


[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

[#03] Le banc de la rue d’Alésia (V-01)

[#04] L’homme qui titube dans l’Escalator (V-01)

[#05] Un gros Petit Jésus, pour la crèche (V-01)

[#06] La serveuse d’un restaurant près de Beaubourg (V-01)

[#07] L’homme au chapeau de François Mitterrand (V-01)

[#08] Le démarcheur qui ne babote pas (V-01)

[#09] La petite fille et son papa (V-01)

[#10] Le couple qui ne se parle pas (V-01)

[#11] La voix qui filtre à travers la porte (V-01)

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)

[#13] La dame que j’invite à aller courir (V-01)

[#14] L’homme qui ne réclame rien (V-01)

[#15] La grand-mère et sa petite fille (V-01)

[#16] Le gars en vélo qui dit « Je t’aime ! » (V-01)

[#17] La dame qui n’a jamais fait ça (V-01)

[[#18] Le papillon qui vit dans ma cuisine (V-01)

[#19] L’aveugle qui attend des amis (V-01)

[#20] L’homme qui n’est pas Jeanine (V-01)

[#21] La maman qui aime sa fille (V-01)

[#22] Les trois filles et le garçon qui rentrent du travail (V-01)

[#23] Le couple qui regarde un film dans le train (V-01)

[#24] La médecin qui retourne dans son pays (V-01)

[#25] Le garçon qui veut lui faire une profondeur (V-01)

[#26] La postière qui pense que j’ai changé de coiffure (V-01)

[#27] L’homme qui massacre son casque audio (V-01)

[#28] Le lycéen qui va laisser son sang par terre (V-01)

[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

[#30] La femme dont ce n’est pas la faute (V-01)

[#31] Les lombaires qui se prennent pour de longs baisers (V-01)

[#17] Le jeune homme qui me propose un truc (V-01)

[#32] La femme qui féminise « connard » dans le métro (V-01)

[#34] L’homme qui veut tuer quelqu’un pour moi (V-01)

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)

[#36] Le junkie qui me rend mon sourire (V-01)

[#37] L’éditrice qui me souhaite de bonnes vacances (V-01)

[#38] La maman qui trouve des solutions (V-01)

[#39] L’homme qui regrette son achat (V-01)

[#40] La femme qui est propre sans être vierge (V-01)

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)

[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[#43] Le soutien-gorge abandonné dans le métro (V-01)

[#44] Le fêtard qui rentre du réveillon (V-01)

[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

La jeune fille qui ne veut pas se faire couper en morceaux (V-01)

[#47] La dame qui a l’odorat très développé (V-01)

[#48] L’ambassadrice de tri qui sonne à la porte (V-01)

[#49] La vieille dame qui doit rester chez elle (V-01)

[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[# 51] L’homme qui ne répond pas au téléphone (V-01)

[#52] Les judokas qui font des têtanus (V-01)

[#53] La femme qui a fait un gosse insupportable (V-01)

[#54] La dame qui est au téléphone (V-01)

[#55] La bibliothèque qui ferme dans vingt minutes (V-01)

[#56] Le SDF qui n’aime pas le violon (V-01)

[#57] La banane qui donne l’heure (V-01)