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[#54] La dame qui est au téléphone (V-01)



Cy Jung — [#54] La dame qui est au téléphone (V-01)

[Le prétexte] Une femme marche devant moi. Elle s’arrête au niveau d’une boutique d’objets de décoration. Je la double. Elle s’exclame.
— Ah ! quelle horreur.
C’est vrai que les marchandises exposées en vitrine sont moches. À ce point ? Je continue. Son pas emboîte le mien. J’entends.
— Mais tu les as appelés ?
Je comprends enfin qu’elle était au téléphone.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Eunice observe Freddy à travers la vitre du bureau. Une quinzaine de femmes suivent à la lettre ses instructions, en cadence. Il corrige poliment le mouvement de certaines. Sa voix est posée, encourageante, sans aucun commentaire désobligeant vis-à-vis des moins dynamiques ; au contraire. Il est la preuve vivante qu’un professeur de sport obtient le meilleur quand il sait se départir d’une attitude agressive à l’égard de ses élèves. Il commence à être connu dans le quartier et ses cours sont bondés autant que ceux de Eunice.
Une monitrice de yoga et Pilates — Marie-Ange — s’est proposée pour augmenter l’offre de la salle. Cela ne pourrait-il pas les soulager et leur donner un peu de liberté ? Freddy et Eunice veulent être sûrs qu’elle respecte ses élèves autant qu’eux deux, son prénom n’en étant forcément pas une garantie. Il y a aussi les agrès installés dans le square W juste derrière. La Ville souhaite qu’y soient proposées des activités au féminin et que la domination masculine s’y exerce le moins possible. Eunice y réfléchit car une embauche serait alors incontournable.
— Ne tardez pas… lui a gentiment répondu l’élue en charge des Sports.
Elles doivent se revoir la semaine prochaine. Ce soir, Freddy vient dîner pour qu’ils étudient les différentes options. Camille sera là ; Eunice lui a promis de ne pas trop sacrifier de leur temps d’amoureuses à son travail. Freddy, lui, est célibataire, et heureux comme ça. Il n’affectionne pas pour autant ouvrer de trop. Marie-Ange pourrait-elle être la solution ? Eunice la sent bien mais elle ne veut pas prendre d’engagements avec la Ville sans être sûre de pouvoir les tenir ; et là, il est un peu tôt pour trancher. Il va le falloir pourtant… Son téléphone sonne.
— Oui, Camille…
— …
— On a un beau melon, Freddy a apporté sa fameuse pizza maison, j’ai des crudités, des fruits.
— …
— Chouette ! une glace. À tout de suite… je t’aime.
— …
Eunice raccroche. Elle est heureuse. La soirée s’annonce agréable. Son portable sonne de nouveau. Le nom de l’appelant s’affiche. LSD ? Incroyable !
— Salut Cocotte ! Cela fait une éternité.
— …
— Non ? Génial ! C’est quand ?
— …
— Mais samedi matin, je travaille Cocotte ! Tu aurais dû me prévenir plus tôt, j’aurais pu m’arranger…
— …
— OK. J’ai vraiment envie d’y être. Je vais voir avec mon collègue. Je te dis très vite. Si tu as besoin d’un tapis d’entraînement d’ici là, tu sais que les miens te sont grand ouverts.
— …
— Impec. On se tient au courant.
Eunice raccroche, tout en joie. Freddy achève à l’instant son cours de gym. Il salue une par une ses élèves et entre dans le bureau. Eunice lui explique la situation.
— Tu peux ouvrir à ma place samedi matin ?
— Bien sûr !
— Cela va te faire une longue journée ; j’ai promis l’après-midi à Camille…
— On peut en profiter pour tester Marie-Ange ; si ça marche bien, je la laisse seule après déjeuner jusqu’à ce que tu reviennes fermer.
— Banco. Je lui téléphone et prépare un contrat d’une journée.
— Je file sous la douche.
— Camille est en route. Elle apporte une glace.
— Merveilleux !
Un appel et demi plus tard (le premier à Marie-Ange, le demi suivant à LSD), Camille repasse par le bureau pour embrasser Eunice avant d’aller ranger la glace au congélateur.
— Pas de souci, Cocotte. Je me suis arrangée. Donne-moi une seconde. J’embrasse ma chérie…
— …
Eunice place sa main devant le combiné et tend des lèvres amoureuses à Camille. Un court baiser s’en ensuit puis Camille la laisse à sa conversation.
— Je te la présenterai, promis ! Tu as choisi quelles prises dans ton programme ?
— …
— Chapeau ! Allez, on se voit samedi !
— …
Son appel raccroché, Eunice entame un tour de salle pour vérifier que tout est rangé pour la nuit. Freddy a passé la serpillière dans les sanitaires. Demain matin, elle donnera un grand coup d’aspirateur sur les tapis. Il est 20 heures. Il est temps de fermer boutique. Freddy est encore dans les vestiaires. Elle toque sans entrer.
— J’y vais ! Tu nous rejoins quand tu as terminé ?
À l’étage, Camille s’affaire dans la cuisine. Elle accueille Eunice d’un baiser plus appuyé que le précédent, leurs bras accompagnant avec force ces retrouvailles. Elles restent enlacées un long moment. Sans s’écarter, Camille interroge Eunice.
— Qui c’est, cette cocotte à qui tu veux me présenter ?
— Ma vieille copine LSD. Je suis sûre que tu la connais, elle est écrivaine.
— Écrivaine ? Le nom de LSD ne me dit rien.
— Louisette Saille-Djougue.
— Louisette Saille-Djougue ? Tu étais au téléphone avec Louisette Saille-Djougue ?
— On a fait du judo ensemble à mon retour d’hôpital. Elle démarrait. Ma prothèse ne la gênait pas ni mes incertitudes de championne déchue. Elle est bigleuse ; ça aide.
— Malvoyante ? J’ignorais.
— Elle est albinos, comme Lily.
— Je croyais qu’elle se faisait une couleur, par snobisme littéraire.
— Snobisme, LSD ? Pas son genre. Tu l’as lue ?
— Oui, un seul roman, Clothilde, elle m’a mise dans le pétrin ; trop SM pour moi.
— Tu as bien choisi, c’est le plus coquin.
— SM !
— Je ne trouve pas…
Leurs bassins se soudent à nouveau. L’évocation de quelques scènes — pas forcément les mêmes pour chacune — a un effet immédiat. Un nouveau baiser fuse, le plus baveux de ce début de soirée. Trois coups à la porte les ramènent douloureusement à leur dîner avec Freddy. Camille va lui ouvrir.
— Je meurs de faim !
— Viens, c’est presque prêt.

Installée dans la petite tribune au milieu de gros sacs de judokas, Eunice observe avec attention le programme en cours de sa copine LSD. Assis à ses côtés, son professeur et ses partenaires de club sont si puissamment soudés qu’ils semblent unis à elle dans un corps unique. Ils avancent, tirent, ouvrent ? Tai sabaki. Uke bloque. LSD change le sens de son déséquilibre. Cette action la fait dangereusement tanguer. Douze poignes chopent le col de son kimono. Elle reste debout. La hanche droite balance la sauce. Yes ! Uke vole. Elle s’appuie sur son bras qu’il a laissé vertical pour ne pas chuter avec lui. Il se relève. Tous respirent. Et c’est parti pour un autre tour. Cela faisait longtemps que Eunice ne l’avait pas vue sur un tatami. Elle est impressionnée. Son partenaire du jour est un beau judoka tout en muscles qui joue à la perfection le rôle de Uke, il accompagne, compense, rassure, porte, voltige, maintient, au gré des mouvements. À chaque fois que LSD lance l’assaut final qui doit le faire chuter, il chute comme à la parade, plus haut et plus fort que la prise de Tori ne le provoque, l’air d’être terrassé. Du grand art !
Le démarrage du programme sur O soto gari a été un peu laborieux, mais, là, avec les opportunités sur Ippon et Ko uchi gari, cela coule tout seul. Bien sûr, LSD n’est pas très véloce ; son judo manque de puissance et de contrôle ; pas de précision. Eunice imagine que son défaut pathologique d’équilibre a déterminé le choix de son partenaire. Il est parfait. Leur prestation est harmonieuse ; on sent l’amitié qui les lie, la mutuelle considération. L’esprit du judo. Quant aux supporters, Eunice songe que ce club est décidément à part et qu’elle ferait bien d’y retourner travailler ses katas. Avec un pied en moins ? La prothèse n’est évidemment pas autorisée dans le circuit officiel mais, dans l’intimité de certains tatamis, il n’y a aucun souci.
La présentation de Uki goshi est très propre, l’adaptation s’est à peine vue. LSD manque de souffle. Son partenaire fait mine de se rhabiller ; il rajuste sa ceinture. Ils passent au sol. Leurs évolutions sur Kusure ushiro gesa gatame sont une belle réussite. Kata ha jime est moins impressionnant mais bien réalisé. LSD accuse la fatigue. Le temps des prises tirées au sort est enfin arrivé. Connaissant la liste, Eunice est inquiète ; certaines nécessitent des portés qui ne sont pas donnés à tout le monde ! Le sensei de Louisette la rassure.
— J’espère qu’elle va tomber dessus ; avec ce qu’on les a travaillées !
Il déchante. Harai goshi. Tai otochi. Trop facile ! Quoi que, Harai… Tai sabaki, porté sur la hanche avec fauchage avec un seul pied au sol en rotation ! Louisette exécute sa prise sans faillir ni même vaciller. Eunice a envie d’applaudir. La prestation se termine. LSD pousse l’excellence jusqu’à réaliser sans protester un Kusure kami shio gatame qui n’était pas dans la liste avant de blaguer avec le jury qui s’en excuse. Il a l’air convaincu. Il la félicite et signe sans sourciller la feuille qui avère que l’épreuve est réussie. Un immense soulagement parcourt ses partenaires de club. Une grande fierté lui succède. Ils ont tous tellement contribué à ce passage de grade. C’est presque officiel, elle est, à 54 ans, ceinture noire 1er dan !
Va-t-elle pleurer ? Elle non, mais Eunice oui. Elle regrette de ne pas avoir insisté pour que Camille soit là. Elle étreint chacun, promet de revenir et, déjà, c’est un autre judoka du club qu’il faut encourager. Eunice abandonne sa vieille copine à ses amis, avec l’engagement de se revoir très vite pour fêter ça.
— Tu viendras à la maison. Ce sera plus agréable que dehors.
— Avec plaisir !
— D’ailleurs, j’y pense. Tu participerais à un de mes cours ? J’ai une petite albinos géniale qui serait ravie de se trouver une grande sœur.
— Oh ! oui. Mais tu sais, « albinos » et « génial », c’est de l’ordre du pléonasme !
— Je t’adore.
Une embrassade plus tard, et un rendez-vous pris pour le mercredi suivant, Eunice rentre tranquillement à pied à la salle de sport. Il est plus tôt que ce qu’elle avait pensé. Elle hésite entre aller aider Freddy qui n’en a certainement pas besoin ou retrouver Camille qui aime traîner au lit. Il ne lui faut pas longtemps pour trancher. Elle fait bien. Elle trouve Camille plongée dans un sommeil qu’une caresse éveille d’un sourire. Un baiser, deux baisers, deux corps qui se soudent. Quelques mots.
— Re-bonjour…
— Tu es déjà rentrée ?
— Elle est passée tôt. Un cadeau du jury pour qu’elle ne souffre pas trop des lumières.
— C’était bien ?
— Super. Elle a assuré comme un chef. C’est très impressionnant quand on connaît le judo de voir comment elle compense ses déséquilibres.
— Elle est ceinture noire, alors ?
— Oui ! Et l’on fête ça mercredi. Elle vient au cours des enfants, rencontrer Lily. On va avoir deux albinos sur le tatami. Tu seras là ?
— Tu m’invites ?
Une main aussi furtive que volontaire lui répond ; elle se glisse entre ses cuisses, ravie de trouver à cet endroit une moiteur qui augure d’une fin de matinée digne de la première.
— Non…
La main s’arrête sitôt. Le regard interroge.
— Non ?
— Pipi !
Eunice laisse Camille courir jusqu’aux toilettes. Quand elle revient, Eunice est nue sur le lit. Camille l’observe sans se recoucher.
— Tu es belle.
— Belle ?
— Oui, tu es belle.
Camille retire le vieux tee-shirt qui lui sert de nuisette. Elle s’allonge sur Eunice. Deux mains se referment sur ses fesses. Dans son cou, une voix murmure.
— Je t’aime, Camille.
— Dis-le encore.
— Je t’aime.



Cy Jung, 5 août 2017®.

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