Exercices

Variation sur Vernon Subutex t1 de Virginie Despentes



Cy Jung — Variation sur Vernon Subutex T1 de Virginie Despentes

Cy Jung — Despentes - Vernon Subutex T1En août 2015, Cy Jung a lu avec joie les tomes 1 et 2 de Vernon Subutex de Virginie Despentes (Grasset, 2015). Au fil de sa lecture, elle a surligné quelques passages, huit pour le tome 1. Pourquoi ainsi les noter ? C’est une question qu’elle s’est posée sans trouver le moyen d’y revenir. Noter, pour noter, donc.
Après avoir écrit un texte avec les mots de Proust (ici), Cy Jung a pensé faire de même avec les phrases de Despentes. Sacré exercice ! Des phrases entières à caler dans un texte, l’air de rien, en tout cas pas de cheveux sur la soupe. Elle n’y arrivait pas. Et puis, un jour, le déclic a eu lieu. C’était le 15 juin 2017, le texte est venu, presque fluide, presque sans chercher, enchaînant comme ça les citations sans en modifier l’ordre.
Il a fallu quelques jours de plus pour retravailler, mettre le texte au propre, mieux choisir les noms et les verbes, donner du son et du rythme aux phrases. Et voilà le résultat, avec les citations simplement en italiques. Cy Jung gage que Virginie Despentes n’aura pas trop à redire à ces emprunts.


Petit rappel liminaire

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Gladdys est vautrée dans le canapé, comme toujours. J’ai beau lui dire que ni la vaisselle ni les courses ne se font toutes seules, elle ne lève son gros cul que pour aller le reposer dans la baignoire ou dans son lit, et encore, faut-il qu’elle ne s’endorme pas au milieu des coussins qu’elle met des heures à caler et qui ne sont jamais de la bonne taille ni de la bonne densité. Elle a ses formes, Gladdys, des formes avec leurs exigences qui n’ont d’égales que les siennes propres. Quand elle s’est installée, je pensais que nous allions vivre un commerce tranquille. J’avais besoin d’une poupée qui ne la ramène pas, qui soit présente, comme un bon vieux gros chat de compagnie. Mauvais calcul. Aujourd’hui, je déchante tant ce n’est pas parce qu’une fille est vieille et moche qu’elle est moins chiante et exigeante qu’une bombasse de vingt ans.
Je n’aurais peut-être pas dû l’inviter à emménager. La place n’était pas tellement libre en dépit des apparences. Elle avait un petit quelque chose qui me rassurait, une force tranquille comme on disait du temps de Tonton, un truc qui fait vibrer sans que l’on ne sache véritablement quoi. Mais bon, passé un certain âge, on ne se sépare plus des morts, on reste dans leur temps, en leur compagnie. Les vivants, face à cela, ne font guère le poids et l’obésité de Galddys n’y change rien. Je ne peux pas m’empêcher de comparer, de me dire que j’ai perdu le meilleur, que Nadège est irremplaçable, qu’il faut que je vire Gladdys de là et que je loge seule avec mes souvenirs de celle qui sera à jamais mon héroïne.
Ah ! Nadège. Mon amour déchu. Pourquoi tu es partie si vite, bouffée par cette foutue maladie qui tue tout le monde trop jeune ? On était si bien ensemble, tellement heureuses. Heureuses ? C’est marrant comment on transforme si facilement une dépendance en bonheur. Avec Nadège, au tout début, ça ressemblait à une histoire qui ne se termine jamais parce qu’il y a trop de passion. Puis c’était davantage devenu une addiction. Quand la substance n’est plus prise pour le plaisir, mais pour soulager le manque. Et j’en chie, du manque. Il est venu trop vite, trop fort, sans prévenir. J’ai cru que mon amour la sauverait. Il a sans doute accéléré sa mort tant je l’étouffais à force de ne refuser qu’elle me quitte.
Quitter. Partir. Elle s’est évaporée les pieds devant dans le crématorium du Père Lachaise. Putain d’endroit ! Cela est si rapide. Ça flambe ! et tout disparaît là où l’on voudrait tout retenir. Gladdys était à la cérémonie. C’était une vieille copine ressortie de je ne sais où, le genre de fille que l’idée du sexe peut encore (…) séduire, [alors que] sa mise en pratique la décourage. Moi, c’est la vie qui me fait cet effet-là. On pouvait s’entendre. Foutaise ! À peine six mois de cohabitation et j’ai commencé à déconner grave. J’aurais dû la virer fissa. Je n’ai pas pu. Peut-être que sa masse, finalement, remplissait quelque chose. Un soir, mon délire s’est fini aux urgences. Le lendemain, on m’a envoyée dans un de ces groupes de parole à la roule-moi les couilles dans la laitue où l’on écoute la vie des autres pour se dire que la sienne n’est pas pire.
À la deuxième séance, je suis allée pisser à la pause ; j’ai reconnu la voix de mon psy à travers la cloison, « Il est hors de question qu’elle s’en remette. Ça ne l’intéresse pas. » Peut-être qu’il ne parlait pas de moi. J’ai eu juste envie que si, cela me donnait une bonne raison de quitter la thérapie, retourner près de Gladdys et lui crier dessus toute la journée pour qu’elle lève ce gros cul qu’elle ne lèvera pas. Dans cette affaire, je me trouve un peu Canada Dry de mec, comme dans les pubs quand ils étaient petits, ça gueule comme un homme ça pue comme un homme, mais ça ne sait qu’obéir et encaisser les ordres. Je suis à gerber à la traiter ainsi tout en la gavant comme une oie, comme si elle devait toujours grossir. Je m’en excuse parfois, elle me répond que tout va bien, que c’est ma manière à moi de l’aimer. Tu parles ! C’est elle qui mène la danse. Je sais.
Je m’en balance. Je n’aime plus rien d’autre que le souvenir de Nadège. Avec le temps, elle prend tellement de bonus ! Sans doute que ce n’était pas tant la fête. Je veux y croire. C’est ce qui me tient debout. Je n’en dors d’ailleurs pas la nuit. Je reste là sans bouger. J’entends Gladdys qui ronfle pire qu’un camion de brasseur en double file devant le Rosa Bonheur. C’est du six cylindres en ligne. Tu as envie que le bahut te fonce dessus et vienne t’écraser contre le comptoir, t’envoler au Ciel, ne plus être, ne plus penser. Je me concentre sur cette idée. Peut-être qu’à force de me laisser aller, je vais rejoindre Nadège au pays des fées ? Malheureusement, on ne meurt pas de désespoir, en tout cas pas si facilement. On ne meurt pas d’amour non plus. Alors quoi ? Faut vivre ? Mouloudji, quel naze !

Cy Jung, 15 juin 2017


Texte publié sur ce site le mardi 11 juillet 2017.

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