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[#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)



Cy Jung — [#50] La maman qui a mal au cœur (V-01)

[Le prétexte] Le Magazine de la Santé consacre un reportage à de jeunes enfants nés avec une malformation cardiaque. Ali, 4 ans, a déjà été opéré plusieurs fois. Il a depuis quelque temps le souffle plus court et se plaint de douleurs dans la poitrine.
Sa maman explique qu’il se fatigue vite, qu’il devient tout blanc.
— Quand je le vois comme ça, ça me fait mal au cœur !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
Sur le tatami, les enfants sont à la peine. Cela fait déjà plus de dix minutes qu’ils courent dans tous les sens, dix abodos, cinq pompes et dix flexions à chaque fois que sensei frappe dans ses mains. Ce n’est pas tant l’effort ou le caractère rébarbatif de l’exercice qui leur fait tirer la langue ; c’est plus l’ambiance générale, cette manière inutilement sévère qu’a leur professeure de leur parler dès que l’un traîne un peu la jambe.
— Lily ! Tu as oublié de te réveiller ce matin ? Plus bas.
Lily fronce les sourcils. Elle commence à en avoir ras le kimono de la mauvaise humeur de sensei Eunice et, à l’école, tout le monde se plaint de maîtresse Camille. Lily n’a pourtant pas de doute sur l’efficacité de l’algorithme du square W. Dès le lendemain de son rêve, elle a constaté que l’une et l’autre avaient changé dans leur manière d’être désagréable, comme si elles avaient conscience que la souffrance était vaine et cherchaient le moyen de sortir de l’impasse. Ce n’est sous doute que le temps qui manque pour que le dialogue de l’amour revienne. Lily se fait-elle des illusions ? Elle a une bonne intuition, d’ordinaire. Elle en a discuté avec sa copine Chimamanda qui suit un atelier d’informatique avec Camille à l’heure du déjeuner.
— Oui, au début, d’un coup, elle était triste, sans énergie, comme quand elle est revenue de son congé de longue maladie. Là, depuis avant-hier, tu as raison : ce n’est pas pareil ; elle s’agace vite et s’emporte pour un rien. On n’a pas encore ouvert la bouche que déjà elle nous crie. D’habitude, elle ne s’énerve pas comme ça ! Elle a des problèmes ?
Lily n’a jamais dit à Chimamanda pour Eunice et Camille ; c’est trop intime.
— Je crois qu’elle a des soucis avec sa famille.
— Moi aussi, j’en ai ! Toi pareil ! On n’aboie pas sur tout le monde pour autant !
La conclusion revient à la conscience de Lily alors qu’elle entame une nouvelle série abdos-pompes-flexions.
— C’est mou ! C’est mou ! s’indigne Eunice. Vous êtes des judokas ou des chérubins ?
C’en est trop ! Lily s’arrête en plein milieu de sa série et s’assoit en tailleur, mains posées sur les cuisses, tête haute. Eunice ne le remarque que quand tout le monde repart en courant. Elle s’approche.
— Je peux savoir ce qu’il se passe.
— Je fais grève.
— Grève ?
— Oui, sensei, grève. J’en ai marre que tu nous parles mal.
Eunice se redresse. Les uns après les autres, ses élèves se sont arrêtés. Ils la regardent, l’air réprobateur, formant un front qui impressionne leur professeure.
— Je vous parle mal ?
Le hochement de tête est général puis, un premier s’assoit, un second… tous les autres. Le silence enveloppe le tatami. Eunice observe ces enfants qu’elle maltraite sans même en avoir conscience, tout ça parce qu’elle est triste à en mourir, convaincue qu’elle est en train de laisser filer la femme de sa vie sans être capable de réagir. Les enfants la dévisagent de plus en plus silencieux. Leur regard la perce. Des larmes perlent à ses yeux. Un flot. Son impuissance est à son comble. Eunice pleure, debout au milieu de ces enfants qui ignorent la réalité des choses mais savent que l’instant est grave. Les larmes de leur sensei ne les gênent pas. L’urgence est à ce que ça coule.
Depuis le bureau où il travaille sur l’ordinateur, Freddy sent que l’ambiance a changé. Il lève les yeux de l’écran et regarde du côté du tatami à travers la vitre. Il ne voit pas Eunice pleurer. Il remarque juste ces enfants assis dans une posture de résistance bienveillante. Il sort du bureau, inquiet, et s’approche du tapis ; les larmes de Eunice le cueillent là où l’humanité de chacun sourd, au plus profond de la chair. Il ignore ce qu’il se passe. Il sait que les enfants ne sont pas en danger. Ce sont des alliés. Freddy retire ses sandales et rejoint Eunice. Il la prend dans ses bras. Elle se laisse bercer.
Lily fait un signe à ses camarades. Sans déplacer le moindre souffle d’air, ils se lèvent les uns après les autres et regagnent les vestiaires. Ils ont fait leur part. Les adultes feront le reste, si tant est qu’ils en soient capables. La fin du cours n’est pas avant une bonne demi-heure. Ils ont chacun leur cartable. Ils s’installent pour faire leurs devoirs. Quiconque entrerait à cet instant dans ce vestiaire se demanderait qui sont ces enfants si sages qui savent frapper la conscience des adultes, faire exploser leur peine et se retirer sur la pointe des pieds le temps que les choses s’apaisent. Ce sont des judokas, tout simplement, élèves d’Eunice et amis de Lily ; c’est sans doute là que se situe la différence.
La porte du vestiaire s’ouvre. Eunice apparaît dans l’encadrement. Ils tournent la tête vers elle, attentifs à ce qu’elle va dire.
— Je vous demande de m’excuser pour toutes ces semaines difficiles que je vous ai fait passer. Je me rends compte aujourd’hui que c’est insupportable, pour vous comme pour moi. Quand on a un problème et qu’on ne s’en occupe pas, parce qu’on est lâche le plus souvent, parce que l’on a peur de faire pire que ce que l’on a déjà fait, il pourrit la vie de tout le monde. Vous m’avez convaincue d’agir ; je vous en remercie.
« Agir » ? Le verbe transperce Lily de part en part. L’attention des enfants redouble.
— Freddy vous attend sur le tatami pour terminer le cours, sauf si vous préférez rester ici faire vos devoirs.
Un murmure de réprobation lui répond.
— C’est parfait. Je vais m’absenter et régler mes affaires. Je vous promets que tant que je ne serai pas capable de vous parler correctement, ce sera Freddy ou un autre professeur qui fera les cours.
Le froncement de sourcils est général. Le fils Martin, revenu en cachette de sa mère qui le croit à l’atelier art plastique de l’école, prend la parole.
— Sensei ! C’est toi ou personne.
— Mais si…
— On s’en moque, Sensei, surenchérit Lily. Pour aujourd’hui, ça passe. Pour les suivants, tu te débrouilles comme tu veux mais tu seras sur le tatami avec nous, en forme.
Eunice ne proteste pas même si la réplique est irrévérencieuse. Elle aime trop cette gamine, capable de sentir les choses avec une force qui dépasse l’entendement. Serait-elle une sorcière, comme le prétendent certains féticheurs dès qu’ils parlent des albinos ? Eunice s’en moque. Il est simplement temps qu’elle mette fin à cet épisode le moins glorieux de sa vie intime.
Ses élèves rejoignent le tatami où Freddy organise une partie de ballon prisonnier, peu aguerri qu’il est à enseigner le judo. Eunice est remontée chez elle. Lily voudrait bien assister à la suite mais bien sûr, c’est impossible. Impossible ? Ce serait là faire fort peu de cas des pouvoirs de ses amis de l’algorithme du square W ; elle devra juste attendre cette nuit pour savoir le fin mot de l’histoire. Elle sourit, ravie. C’est le moment que choisit le ballon en mousse pour l’atteindre en pleine face. Ne pourrait-elle pas en profiter pour sombrer dans un léger coma qui la mettrait directement en phase avec les agissements d’Eunice ? Freddy n’a pas mérité de gérer une commotion cérébrale et le ballon n’est pas assez dur pour produire objectivement un tel effet.
Lily rouspète. Eunice sort à cet instant de chez elle. La petite fille ne la voit pas. Son sensei a enfilé une tenue de jogging et attaque le bitume d’une foulée volontaire. Elle a besoin de se vider la tête quitte à arriver à destination dans un état de transpiration indélicat. Reste à savoir où aller exactement. Elle a dix minutes pour décider de la direction à prendre considérant que rien ne lui permet de trancher. Vraiment rien ? Faudrait-il s’obstiner à défendre un point de vue rationaliste et ignorer la magie en toute chose pour le penser ? Eunice laisse son corps statuer, convaincue que ce qu’il s’est passé tout à l’heure au dojo n’est pas un hasard, qu’une force, une énergie, un Esprit, une enfant albinos, un Petit Mouton — qu’importe le nom qu’on lui donne ! — va la mener là où il doit. Et heureusement qu’elle y croit ! Cela lui permet de se laisser porter quand d’autres seraient soumis à leurs certitudes, paralysés par leur esprit cartésien, contraints dans leur action par un refus obstiné de ce que la science et la raison pure n’expliquent pas.
Et Camille, où se situe-t-elle ? C’est justement la question à se poser, ou non, selon que l’on parle du déroulement de l’histoire ou de sa relation aux algorithmes de la triangulation. Mieux vaut se concentrer sur l’histoire. À l’instant où Eunice passe le coin de la rue, elle sort de l’école par le portillon et part en sens inverse en direction du métro. Eunice la voit-elle ? Un camion de déménagement est garé en pleine voie ce qui lui cache la vue du portillon. Sa foulée ne faiblit pas. Elle double le camion et arrive sous le drapeau tricolore. Elle hésite. Sonner et questionner la gardienne ? Attendre ? Piquer un sprint jusqu’au métro au cas où Camille serait en chemin ? C’est à se demander si son œil n’aurait pas perçu quelque chose que son cerveau a enregistré à l’insu de son plein gré car son hésitation ne dure pas plus d’une seconde et elle file déjà vers le bas de la rue. À moins qu’une Corneille…
Il y en a justement une qui veille sur un candélabre. Son graillement encourage Eunice à accélérer. Elle la remercie d’un geste amical puis gaine, bras aux corps. La fréquence de ses foulées augmente. En haut des marches qui descendent au métro, Camille s’est arrêtée. Elle fouille son sac en quête de son passe Navigo et fait tomber un paquet de mouchoirs au sol. Un stylo bille suit. Il roule en direction du caniveau. Un pied le bloque. Une main le cueille et récupère au passage le paquet de mouchoirs en papier. Elle se tend pour rendre les objets perdus à leur propriétaire. Camille sourit. Elle se redresse.
— Merci, je…
Son regard remonte jusqu’au visage de la personne qui vient de lui porter secours. Elle…
— Bonjour Camille…
Eunice marque un temps d’arrêt, parce que la course requiert de reprendre son souffle, parce qu’elle espère un signe aussi, peut-être, un encouragement. Mieux vaut oublier cela.
— Je voulais m’excuser. J’ai été injuste à ton égard, méchante. J’ignore ce qui m’a pris. Je n’aurais jamais dû te traiter ainsi, même si tu avais provoqué ce baiser. Je ne sais pas si tu peux me pardonner cette souffrance inutile, cette violence que j’ai eue envers toi. Je voudrais que tu le fasses car je t’aime. Tu peux me répondre que t’aimer, ce n’est pas te maltraiter ; tu aurais raison. Je suis aujourd’hui essentiellement triste de ma propre attitude. Je souhaite qu’il soit possible de se retrouver. Je t’aime, Camille. Excuse-moi.
Sur le boulevard, un 91 passe. L’intensité de l’instant lui fait serrer les roues arrières au point qu’il en a le soufflet qui se dilate.
Le soufflet qui se dilate ?
Choix 1 : Camille gifle Eunice, récupère son paquet de mouchoirs et son stylo et tourne les talons.
Choix 2 : Camille va pour gifler Eunice qui arrête son geste d’une belle parade de jujitsu. Elles se font face, regard dans le regard.
Choix 3 : Le 91 garde la dilatation de son articulation pour lui.
L’amour ne teindrait-il qu’au contrôle de son soufflet par un bus ?
L’auteure veut l’ignorer. Le lecteur sait.



Cy Jung, 6 avril 2017®.

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