Les plaisirs de Cy Jung

Lettre ouverte au clitoris



Cy JUng — Lettre ouverte au clitoris !

En marge du 28e Festival international du film lesbien & féministe de Paris : Quand les lesbiennes se font du cinéma du 28 octobre au 1er novembre 2016, de son exposition « Explorations intimes » et notamment du clitoris conçu par Odile Fillod et imprimé en 3D et de sa conférence « Rendre visible le clitoris (une bonne fois pour toutes ?) », du jeu textuel de Cy Jung « Quel nom donnez-vous à votre clitoris ? » dont le compte rendu est ici.
En marge. Cy Jung vous propose une Lettre ouverte au clitoris. Il le fallait. La voici.

Crédit photo, Marie Docher (2016)®

Cher clitoris,
Depuis près de vingt ans maintenant, je consacre mon écriture à l’expression du désir et du plaisir lesbiens, arpente les associations, les débats et les festivals pour valoriser ce désir et ce plaisir que l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste s’échine à vouloir te retirer par le mépris, par la violence, par le déni. N’ai-je pas commencé à écrire justement pour proposer les romans que j’aurais voulu lire, des romans où les lesbiennes ont une sexualité joyeuse et plurielle grâce à un clitoris libéré de ses entraves culturelles, sociales, intimes ? Je pouvais le faire, moi qui avais reçu de mes parents un premier livre « d’éducation sexuelle » dès l’âge de dix ans, moi qui avais perfectionné ma connaissance du corps des femmes et de leur appareil génital grâce à une publication culte qui m’avait été offerte à 16 ans, Notre corps, nous-mêmes, écrit par des femmes, pour les femmes, par le Collectif de Boston pour la santé des femmes [*].
J’en étais d’ailleurs tellement fière, de ce livre-là, que j’en ai publié des extraits sur ce site (ici) pour venir dire à chacune : Regarde, ceci est ton sexe ; tu dois le connaître pour en jouir ; jouir ! Et vingt ans durant, j’ai écrit des baisers, des caresses, des flaveurs, des pénétrations, des poses et des postures pour dire combien notre corps était fécond de jouissances à partir du moment où l’on en maîtrisait la part biologique pour l’ériger en sujet de désir et de plaisir. Belle érection !
Et voilà, patatras. Il a suffi d’un verre d’eau à bulles partagé avec Odile Fillod pour que tout s’effondre, vingt ans d’écriture et avec eux cinquante-trois ans de construction de ma propre sexualité. Patatras. Clitoris, comment ai-je pu à ce point te méconnaître ? Comment ai-je pu ignorer ces bulbes qui te fondent ? Oh ! j’avais bien vu la superbe photo de Marie Docher de ta reproduction 3D et trouvé l’idée amusante mais n’avais pas compris que c’était bien toi, « pour de vrai », cette fois. Tu avais un côté un peu bancal, presque disproportionné et tellement coloré ! Tu ne pouvais être, ainsi représenté, que le produit de la création fertile d’Odile et de Marie ?
Mon aveuglement était si fort qu’il m’a véritablement échappé que c’était bien de toi dont il s’agissait, toi qui vis au cœur de ma vulve, au tréfonds de ma chair, toi qui sais me donner tant de plaisir et nourrir mon écriture là où, moi, je ne te connais pas ! Ô ! clitoris, pardon. Il a fallu ce verre d’eau à bulles pour que les paroles d’Odile Fillod pétillent et viennent bousculer mon entendement. Quelle révolution ! Il va falloir que je m’en remette, tu comprends, et il faudra un peu de temps sans doute pour que j’adapte mon écriture et ma sexualité à ta véritable morphologie.
Je ne peux désormais plus qu’espérer que toutes ces scènes érotiques où je t’ai invité n’étaient pas trop décalées, pas trop imprégnées de la représentation hétérosexiste que j’avais de toi et que je n’ai pas su mettre en question tant les femmes de Boston m’étaient une référence. Au moins, je savais pour ta partie érectile ; pas sûr que cela me sauve ni sauve mes textes, pauvre écrivaine que je suis dépouillée à l’instant de la réalité de mon sujet. Je te promets, cher clitoris, de faire attention à l’avenir, de relire mille fois la conférence d’Odile Fillod pour regarder avec un œil neuf la prochaine vulve qui s’ouvrira à ma plume, à ma bouche, à mes mains, à mon corps entier… à mon âme.
La prochaine vulve qui… Encore faudrait-il une candidate ! Oh ! pardon, cher clitoris. Je te découvre à peine et déjà tu me donnes envie. Je m’égare. Ce n’est pas le sujet ; quoi que ; une telle découverte ne mérite-t-elle pas une expérimentation, du tangible ? L’écriture, tu as raison, c’est plus sûr, l’écriture peut biaiser pour jouir. Il me faudra sans doute un peu de temps pour m’adapter, voire consacrer un roman à cette révolution ? En attendant, je publierai dans quelques jours les textes du jeu textuel que Cineffable t’a consacré et je réfléchis à la suite.
Encore pardon, cher clitoris ! Je te présente publiquement toutes mes excuses. J’espère que tu te déroberas moins à moi à présent, à moi, et à nous toutes.
Je t’embrasse fort, cher clitoris, très fort, pas trop quand même, si, attends, viens, là, ma langue, oui, mes lèvres, je… Qu’est-ce que j’ai toujours aimé te dévorer ! Ouh là là…
Ouh là là.
Cy Jung, écrivaine,
Avec un immense merci à Odile Fillod (qui publie ses travaux sur un site dédié en juillet 2017, Clit’ Info, ici) et à Marie Docher (dont le site est ) de m’avoir ouvert de nouvelles perspectives de jouissance.


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[*Adaptation française, Albin Michel, 1977, 240 p.


Information publiée le mercredi 30 novembre 2016.

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