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[#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)



Cy Jung — [#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01)

[Le prétexte] Ce matin, une corneille m’attendait au bord de la piste cyclable où je cours. Elle m’a regardée arriver et emboîté le pas. D’ordinaire, les corneilles restent perchées, ou s’écartent sans précipitation. Les pigeons, eux, fuient en virevoltant bien en ligne plutôt que de prendre la tangente. Les moineaux traversent simplement, d’un fourré à l’autre, juste devant ma foulée, en piaillant à qui mieux mieux.
Cette corneille ne voulait pas s’échapper. Elle courrait à côté de moi, sans peur, en sautant à pieds joints. J’ai ralenti pour faire durer l’instant. Je l’ai encouragée. Elle a tenu cinq bons mètres puis on s’est souhaité une bonne journée.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Babik regarde sa mère. Il a froid. Il a faim. Il tombe de sommeil sans pouvoir dormir. Il faut dire qu’il n’y a pas de place pour s’allonger. Ce n’est pas leur tour. Ce n’est pas non plus celui d’aller aux latrines, un simple trou dissimulé à la vue de tous par de grands foulards. Quant à se restaurer… il n’y a qu’une distribution quotidienne et elle est passée pour aujourd’hui sans qu’il ne mange à satiété comme depuis qu’ils ont quitté la maison emmenés par trois gendarmes.
Parfois, les larmes de Babik montent jusqu’au coin des paupières. Elles ne sortent plus depuis que ce soldat s’est planté devant lui, le toisant avec tant de mépris et de haine dans le regard que la source s’est tarie net. Sa mère l’a pris contre lui. Elle a supplié le soldat. Il a tourné les talons.
— Il faut que tu sois fort, Babik.
— Où est papa ?
— Il est parti devant avec ton oncle et tes cousins. Nous allons les rejoindre dès qu’il y aura de la place dans un train.
— Mais où ?
— À l’Est, mon chéri, dans un pays où personne n’aura envie de nous faire du mal, un pays où nous serons enfin chez nous. Le voyage va être long. Il faut que tu sois solide. Tu es mon homme à présent.
Elle a souri. Babik a gonflé le torse.
Il se sentait quand même un peu petit. Avait-il le choix ? Il est resté collé à sa mère jusqu’à ce que le signe du départ soit donné. Elle a pris la valise d’une main, sa paume de l’autre. Lui a empoigné son sac de toile à une bretelle. Dans le wagon, les bagages ont été empilés dans un coin. Ils forment une couche où les groupes se relaient par tranche de trois heures. C’est la meilleure organisation qu’ils aient trouvée après d’âpres discussions. Chaque femme, au début, ne cédait rien jusqu’à ce que l’une d’elles s’insurge.
— On partage ce foutu wagon inconfortable ! Voulez-vous que vos bagarres rendent les choses plus atroces encore ?
Elles en ont convenu. La vie s’est organisée tant bien que mal. La règle est d’éviter de se plaindre, de pleurer ou de tirer la couverture à soi. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Le bonheur est au bout de la route.
Babik retient un hoquet. Il entend les femmes parler de ce Nouveau Monde, des retrouvailles avec maris, fils et frères, du travail qui les attend, des maisons à construire, des enfants qui vont y naître, et de tant d’autres choses qui lui paraissent tout à fait incroyables alors qu’il peine à tenir debout sous les chaos du train. Sa mère ne dit rien. Comme lui, elle patiente, espérant que l’arrivée est proche, qu’ils pourront s’asseoir, s’allonger, dormir et manger. Dormir d’abord ou manger d’abord ? Manger, bien sûr ! Babik chasse l’idée. Elle lui fait gargouiller plus fort l’estomac.
Si au moins il pouvait boire ! Il se baisse afin de voir s’il est encore loin de la barrique où chacun peut prendre un petit godet quand c’est son tour. Les soldats la font remplir une fois par jour alors qu’ils sont autorisés à descendre sur un quai pour marcher un peu ou s’asseoir, récupérer leur ration, se débarbouiller dans des lavabos improvisés. La ronde en forme de spirale que forment ces femmes et ces enfants entre latrines, espace pour dormir et barrique passe devant celle-ci quatre fois par jour.
Babik en est encore loin. Il retourne à sa rêverie. Son nez le gratte. Il y porte un doigt plus sale que toute la somme des doigts sales qu’il a pu avoir dans sa courte vie. C’est le doigt qui le pique à présent. Il y pose un œil. Un furoncle plus noir que ses ongles est planté là, sur la deuxième phalange. Babik regarde mieux. La pénombre n’aide pas à être sûr de ce qu’il voit. Le furoncle se déplace de quelques millimètres, s’arrête, repart, revient et s’immobilise à nouveau. Babik se sent envahi d’un drôle d’espoir.
Manger !
L’espoir se rétracte aussitôt. Cuit, il ne dit pas. Mais à vif ? Non, Babik, fut-il au bord de la crise d’inanition, ne peut se résoudre à avaler un cafard. Il secoue la main. La bestiole s’y accroche. Il la porte de nouveau au niveau de ses yeux. Il lui semble que le cafard a une bonne tête. Il a beau être un petit garçon d’à peine 8 ans, Babik se dit que ce ne doit pas être très normal de trouver une bonne tête à un cafard. Est-ce la fatigue qui le fait délirer ? Qu’importe finalement ! Ce qui se passe depuis plusieurs jours sort tellement de l’ordinaire qu’il n’en est pas à ça près. Le cafard grimpe sur le dos de sa main. Se sentirait-il chez lui ? Babik murmure.
— Comment tu t’appelles ?
— Roger.
Roger ? Quel drôle de nom ! Pourquoi pas. Babik sourit sans même s’inquiéter du fait d’avoir entendu la voix du cafard. Il sait que les animaux ne parlent pas, pas plus qu’ils ne comprennent vraiment ce que l’on dit. Qu’importe ! Babik est en manque d’un ami.
— Tu es un vrai cafard ?
Roger fait deux petits bonds sur sa main.
— De la pure race des Blattodea ! J’étais dans un sac où l’on avait mis de la nourriture. Il n’y a plus rien. Je cherche un nouveau logis.
— Tu peux rester avec moi mais je n’ai rien à manger.
— Tu parles tout seul mon chéri ?
Babik n’a pas vu sa mère se pencher sur lui. Heureusement, Roger a l’habitude des fuites express. À peine avait-elle fini sa phrase qu’il était déjà caché dans la manche de son hôte. Babik, lui, est plus embarrassé.
— Je…
Elle lui touche le front.
— Tu es brûlant ! Veux-tu aller dans le coin des malades ?
— Non, maman ! Je veux rester avec toi.
Elle le serre un peu plus contre elle. Babik sent Roger qui se promène sur son bras. Cela le chatouille mais il n’est pas question de s’en plaindre. Il regrette de ne pas pouvoir lui parler tant que sa mère le surveille. Dans le coin des malades, finalement, il aurait été plus tranquille pour découvrir son nouvel ami. Non. Babik y renonce. S’il est séparé d’elle, qui sait s’il arrivera à la retrouver dans la ronde à l’intérieur du wagon ? Et quand les gardes les feront descendre sur le quai, que se passera-t-il ?
Roger semble avoir entendu ses craintes autant que ses désirs. Il monte doucement l’avant-bras, passe le coude, grimpe jusqu’à l’épaule. Le tissu du lourd manteau pèse. Roger se contorsionne. Un coup de hanche à droite, à gauche, il ponte et pousse sur sa tête. Hop ! Il y est. Il peut à présent suivre le chemin du trapèze, passer le col, s’installer entre écharpe et cou.
— Tu m’entends Babik ? Je suis juste sous ton oreille.
Babik va pour tendre la main.
— Non, ne bouge pas. Il ne faut pas que ta mère me voie. Elle me chasserait.
Babik hoche la tête.
— Tu peux me parler en silence.
Babik fronce les sourcils. Parler en silence ? De quoi s’agit-il ?
— De la même façon que tu es le seul à pouvoir m’entendre, si tu me parles par la pensée, comme dans un rêve, je t’entendrai. Essaie.
Babik se concentre.
— Tu me chatouilles !
— Et toi tu ne sens pas très bon !
Roger rit. Il s’allonge sur le dos dans un creux d’écharpe et chatouille Babik avec ses pattes. Celui-ci se trémousse. Il rit à son tour. Sa mère se penche vers lui.
— Tu trembles mon chéri ?
Roger arrête ses chatteries. Il se cache dans le tissu. Babik dit que c’est juste un frisson. Elle n’insiste pas. Elle n’a pas plus envie que lui qu’ils soient séparés. Le train roule depuis cinq jours et, où qu’il aille, il ne devrait pas être loin du but. Elle tremble à son tour. Elle n’a rien mangé depuis ce matin. Elle se sent faible. Elle tire de sa poche le morceau de pain qu’elle avait mis de côté. Elle en propose à Babik. Il refuse. Elle suce la croûte trop dure pour être mordue. Elle voudrait sourire du temps qu’il va lui falloir pour manger ce si petit morceau. Elle ne peut pas.
Toujours collé à ses jambes, Babik sent la lassitude monter. Depuis un long moment, le train s’est immobilisé et, étrangement, les soldats laissent le wagon clos. Parfois, il entend que l’un ou l’autre crie un ordre qu’il ne comprend pas. Il aimerait tant que cette porte s’ouvre, pouvoir se dégourdir les jambes, boire un peu d’eau. Ce voyage est si long ! Roger le rassure.
— On est arrivés, Babik.
— Tu sais où l’on est ?
— En Pologne. C’est la fin de la route.
Babik cherche à se souvenir de la carte qu’il y avait au mur de la classe. Il n’y trouve pas la Pologne. Il entend un bruit de moteur. Un soldat crie quelque chose, un autre lui répond. Du temps passe encore. Enfin, la porte s’ouvre. Un courant d’air glacé envahit le wagon. Babik frissonne. La lumière lui fait plisser les yeux. Une à une, les femmes descendent, leurs enfants dans les jambes. Babik saute sur le quai. Il ne sent plus Roger dans son cou.
— Tu es là ?
— Je suis avec toi.
Babik regarde autour de lui. Il y a des baraquements alignés sur un terrain sans herbe. Il n’y a personne d’autre que des soldats et les personnes qui viennent de descendre des wagons. On voit un mirador, au loin, une forêt. Un homme qui ne porte pas l’uniforme nazi s’avance. Il leur parle en français.
— Les femmes ! Allez chercher les bagages et mettez-vous en rang avec vos enfants.
Elles s’exécutent. Le silence est total. Le soleil est radieux. Quand toutes sont revenues, l’homme indique de laisser les valises bien en ligne sur le quai, qu’ils vont aller prendre une douche puis les récupérer pour rejoindre leur baraquement. Le rang avance le long du quai. Il bifurque à gauche à l’orée de la forêt. Un bâtiment enfoui dans le sol est là.
— Tu ne trouves pas que ça sent bizarre, Roger ?
— Oui, Babik. Une vieille installation de chauffage peut-être.
Ils entrent. Un autre homme leur indique de choisir chacun un portemanteau, un par femme et un pour deux enfants. Il y a un numéro. L’homme dit de le retenir pour récupérer ensuite ses affaires. Babik lève la tête, le numéro est un peu effacé. Roger le lit pour lui.
— C’est le 36.
— Où vas-tu te cacher pendant la douche ?
— Je vais grimper dans ton oreille ; cela te chatouillera mais je serai à l’abri.
Babik se déshabille. Il évite le regard des autres personnes, nues comme lui. Sa mère lui prend la main. Ils se mettent dans la file. La porte qui mène à la salle d’eau est étroite. Elle se referme derrière eux. Les pommes de douches sont alignées comme des soldats à la parade. Babik n’en a jamais vu autant. L’eau tarde à venir. Il a froid. Des cristaux tombent à ses pieds. Du savon ?
— Il faut que tu respires très fort ; cela durera moins longtemps.
Babik ne comprend pas ce que lui dit Roger. Déjà des personnes crient. D’autres tentent de sortir.
— On va mourir, petit d’homme, dans les minutes à venir. Ne me demande pas pourquoi, je ne sais pas, mais ils ont décidé de nous emmener ici pour nous tuer. Cela ira vite si tu ne résistes pas. C’est inutile.
Babik écoute, incrédule. Un si long voyage juste pour mourir ? Il ne comprend pas. Les yeux le piquent. Roger se met à chanter.

« Mon petit oiseau a pris sa volée
« Mon petit oiseau a pris sa volée
« a pris sa à la volette
« a pris sa à la volette
« a pris sa volée.  »

Une strophe. Deux strophes. La branche a cassé. Babik est tombé.



Cy Jung, 5 novembre 2016®.

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