Appendices

Atelier — « Un site Web peut-il constituer une archive ? »

Cy Jung, avec la complicité d’Isabelle Thézé.



Cy JUng — Un site Web peut-il constituer une archive ?

Atelier, colloque « Mémoires et transmission lesbiennes et féministes » des Archives lesbiennes (ARCL).
Samedi 22 octobre 2016, de 10 h 30 à 12 h 30, salle Louis-Philippe, mairie du 4e.

Bonjour,

Je m’appelle Cy Jung. Je suis écrivaine. Dix de mes romans ont été publiés, ainsi qu’un livre qui témoigne de ma déficience visuelle, un recueil de nouvelles érotiques et quelques autres textes dans des ouvrages épars. Ma « marque de fabrique », si je peux le dire ainsi, est d’avoir centré depuis près de vingt ans mon écriture sur le désir lesbien, et son expression dans le plaisir.
Je vous propose aujourd’hui cet atelier sur la question de savoir si un site Web peut ou non constituer une archive grâce à l’intuition d’Alice, des Archives lesbiennes, qui a vu en moi une lesbienne féministe geek de l’écriture et intuitive de l’archive.

Cy Jung — IsabelleAvant d’expliciter cela, je voudrais vous présenter Isabelle Thézé une vieille (pas si vieille) complice depuis quinze ans (déjà !)
Cela fait plus de deux décennies qu’Isabelle exerce de nombreuses responsabilités dans la communauté. Aujourd’hui, elle est impliquée dans le projet de Paris 2018, les 10es Gay Games qui auront lieu à Paris en août 2018. Imaginez, des milliers de filles en short et tee-shirt moulant dans Paris… je m’égare !
Les Gay Games ne sont pas la raison pour laquelle Isabelle est là aujourd’hui. Je suis malvoyante et j’ai besoin pour la bonne tenue de cet atelier de quelqu’un qui mignote mon intervention, qui voit vos doigts se lever, qui s’occupe de la logistique, fait le lien entre ce que je ne vois pas et que je souhaite néanmoins porter à votre perception visuelle. Mais Isabelle a trop de qualités pour ne me faire don que de son aide technique qui est allée jusqu’à la fabrication de ce diaporama. Durant plusieurs années, nous avons œuvré ensemble à la collecte de données numériques pour feu Media-G.net, l’Observatoire de l’homosexualité dans les médias. Elle connaît donc bien le fonctionnement des sites Internet et leur fonction d’archive, ou non.
Cy Jung — Media-g.net

Cy Jung — La Vie en HééronomieSur le Net, nous partageons depuis six ans un blogue, La vie en Hétéronomie, qui se présente comme notre regard croisé sur le monde. Nous y publions chacune un billet en alternance.

Un blog, un site… Quelles sont les différences ?
Et que nous offre d’autre Internet pour publier ?
Il me semble important de connaître les différents supports en ligne pour répondre à ma question initiale, « Un site Web peut-il constituer une archive ? », ne serait-ce que parce qu’ils n’obéissent pas aux mêmes règles de fabrication et de propriété, donc de sauvegarde.

Il y a d’abord les sites qui sont construits comme une somme de pages ordonnées autour d’une architecture.
Cy JUng — Architecture site Cy Jung — Prémaquette siteVoici celle de mon site, cyjung.com, el qu’elle s’affiche dans la console d’administration, c’est-à-dire ce qui permet d’entrer du contenu sur le site via une sorte de gros formulaire : il y a douze rubriques, dont trois avec des sous-rubriques. En ordonnant le contenu, l’architecture le rend accessible à une certaine navigation (modalités d’affichage et liens hypertextes). À côté, la page d’accueil de mon site telle que j’en ai dessiné la maquette pour ensuite la programmer. Je ne l’explicite pas, on y reviendra si vous le souhaitez.
Cy Jung — Once upon a pouletteHistoriquement, les sites étaient créés directement en HTML, le langage informatique du Web. On disposait sur son ordinateur d’une application où l’on générait du code pour construire l’architecture, donner l’apparence et fixer le contenu. Il fallait être un peu calé pour cela et je dois à Joëlle d’avoir mis en ligne mon premier site en 1998, quelques mois après la publication de Once upon a poulette, mon premier roman. La majeure partie des sites étaient alors des vitrines qui donnaient des informations statiques puisqu’il fallait l’intervention d’un spécialiste qui avait le bon logiciel pour en modifier le contenu, par exemple ajouter une simple virgule.

Sont ensuite apparus les CMS, ou Systèmes de gestion de contenu, les sites que nous avons aujourd’hui. Le principe est que le fond et la forme sont indépendants l’un de l’autre au sens où ces sites ont d’un côté une architecture construite par un spécialiste, et de l’autre une interface d’administration permettant à tout un chacun d’entrer du contenu. C’est avec les blogues, autrement dit les « carnets intimes » constitués de courts billets assez personnels, que les CMS ont obtenus leurs lettres de gloire même si de nombreux sites professionnels fonctionnent aujourd’hui suivant ce principe.
Cette évolution a des conséquences importantes en matière de propriété des contenus. Selon le CMS utilisé (le plus usité est Wordpress), l’utilisateur est propriétaire du contenu réduit à une base de données (la fameuse MySQL) si tant est qu’il ait acheté son nom de domaine et des espaces de stockage. Autrement dit, un blogue « hébergé en ligne » de type Blogger limite la propriété du contenu, donc la sauvegarde, puisque c’est la question qui nous occupe aujourd’hui. Le CMS peut être aussi propriétaire de l’apparence (les « thèmes » sous Wordpress) et de l’architecture. Des CMS libres comme Spip permettent par contre d’être quasi-propriétaire de l’architecture et de l’apparence si l’on construit son propre « squelette » selon ses besoins. C’est mon cas.
Enfin, je dois signaler les autres supports Internet, comme les réseaux sociaux, les forums ou les plateformes de type Youtube. Les internautes entrent du contenu sur ces sites ; ce contenu ne leur appartient pas au sens où il n’est pas protégé par le droit d’auteur pas plus qu’ils ne peuvent le sauvegarder hors des copier-coller ou des copies d’écran ; ces sites décident des publications (avec des contrôles a priori ou a posteriori) et les sauvegardent, ou non, sans en permettre l’accès si le contenu venait à disparaître.
Cette question de la propriété est fondamentale : je ne peux considérer comme archive que ce qui m’appartient (au titre du droit d’auteur) et ce que je peux moi-même sauvegarder. La mise en ligne d’un contenu n’est donc pas suffisante pour constituer une archive. L’instantanéité et la libre disposition de l’information ne doivent pas nous tromper ; la pérennité des contenus n’est jamais assurée.

Les questions de la propriété et de la sauvegarde ne sont d’ailleurs pas les seules à prendre en compte. Je reviens au cas de Media-G.net car il est à ce titre exemplaire.
Cy Jung — Media-g.netCet Observatoire avait été développé par des informaticiens émérites. Il avait un propriétaire unique, Jean-Philipe Olszowy, qui avait l’avait créé dans l’esprit d’une « page perso » au moment de l’Europride de 1997 à Paris pour signaler les programmes télé parlant peu ou prou d’homosexualité. Une « page perso », à la fin des années 90, était un site créé par une personne physique pour diffuser ses activités ou ses passions. Mon site est toujours construit dans cet esprit et l’on peut considérer aujourd’hui que les blogues sont des « pages perso » même si la technologie n’est pas la même.
Puis Jean-Philippe a ouvert des rubriques presse, cinéma, livres, musique, Web ; j’en oublie. Nous avons été jusqu’à une dizaine à collaborer simultanément à cet Observatoire. Tous les contenus étaient la propriété de Media-G.net, donc de Jean-Philippe qui hébergeait la base de données sur un serveur installé dans un placard de son appartement avant de la transférer chez un hébergeur aux États-Unis (avec toujours une sauvegarde dans son placard). Notre travail collectif a donc permis de constituer une base de données incroyable (des dizaines de milliers de fiches) de la visibilité de l’homosexualité dans les médias (francophones) sur une quinzaine d’années.
Cy JUng — MySQLCette somme existe toujours dans le placard de Jean-Philippe mais uniquement sous forme d’une base de donnée, ce qui n’est pas totalement sexy, surtout quand on doit en récupérer le contenu. Et un site ne peut se résumer à son contenu « brut », textes, images, vidéo, sons. Media-G.net aujourd’hui n’existe donc plus en tant qu’objet-site même si son contenu est là ainsi que le code source qui appartient aussi à Jean-Philippe. Des évolutions techniques sur le PHP (un langage de programmation) et la gestion des bases de données MySQL ont en effet rendu le site inexploitable sauf à le redévelopper entièrement, ce que Jean-Philippe n’a pas eu le courage de faire. C’était un travail de titan et la dynamique des années 2010 n’est plus celle des années 90.

En plus de la base MySQL, il reste d’autres éléments du site, sur l’ordinateur d’Isabelle et le mien, éléments qui correspondent à une partie de ce que nous y avons chacune édité. J’ai, par exemple, publié sur Media-G.net deux séries de chroniques, les Grains de Cy (de courtes chroniques de moins de cinq cents signes commentant des fiches médias), et les Zap’Cyng, des chroniques plus longues s’emparant d’un sujet.
En tant qu’écrivaine, je considère qu’il est essentiel à la qualité de l’écriture que celle-ci soit œuvrée dans un support ad hoc.
Cy Jung — Formulaire saisie adminAutrement dit, écrire dans un formulaire de console d’administration ne donne pas le même résultat qu’écrire dans un traitement de texte qui plus est aidé par un bon assistant à l’écriture tel Antidote. Je ne cède donc jamais à la facilité de l’écriture dans les formulaires de saisie des CMS et c’est ce qui me permet de me retrouver devant vous aujourd’hui, l’archive n’étant finalement pas là où l’on peut la croire.

Pour Media-G.net, par exemple, je dispose dans mon ordinateur d’une sorte de copie conforme de tout ce que j’ai publié en tant qu’écrivaine ou en tant que militante. Vous avez à l’écran les dossiers et sous-dossiers constitutifs de cette copie.
Cy Jung — Fichiers Média-g.netLa question est : est-ce pour autant une archive ?

Cy Jung — Outils de sauvegardeJe l’ai dit, un site ne se réduit pas à sa base de données. D’ailleurs, quand je fais des sauvegardes de mon site construit avec Spip, le CMS ne sauvegarde pas que les « articles » mais aussi les auteurs, les formulaires, les mots clés, etc. Et une sauvegarde digne de ce nom passe aussi par la sauvegarde, via un serveur FTP (soit un outil qui permet d’aller trifouiller sur Internet là où le site est physiquement hébergé ; à droite de la diapositive), du squelette, des images et autres petites choses qui permettent de reconstituer le site si celui-ci ou l’hébergeur (celui qui loue l’espace de stockage) rencontrait des soucis techniques.

Cy Jung — AttaquesMon site, par exemple, a été hacké à quatre reprises entre décembre 2014 et février 2015. Je vous laisse apprécier. Ne vous y trompez pas, les auteurs sont très certainement des Russes et non des djihadistes musulmans.
La cause principale de ces attaques était l’obsolescence de la version de Spip que j’utilisais et des écrans de sécurité. J’ai donc reconstruit un nouveau site. Je n’ai eu que le squelette à développer ainsi que la présentation et la navigation : tout le contenu texte, bien au chaud dans la base de données MySQL restaurée dans sa version datant de vingt-quatre heures avant les attaques, et les images, demeurées intactes, ont repris leur place une fois le code effectif.

On peut donc reconstituer un site si l’on a fait les bonnes sauvegardes considérant que l’on ne peut jamais totalement se fier aux supports techniques que sont les CMS de par l’obsolescence qui les guette ni se fier aux hébergeurs, ceux-ci ne protégeant pas les sites des hacks et ne conservant vos données que le temps que vous les payiez pour le faire.
Il est assez utile de sauvegarder chez soi, sur son ordinateur, mais aussi sur un ou deux disques externes, voire, si vous avez confiance, sur le cloud. Fameux cloud, dont tout le monde parle, « nuage » en français : il s’agit d’espaces de stockage (des serveurs) distants (loin de chez soi) auxquels on a accès par le réseau Internet. Autrement dit, au lieu de stocker ses fichiers sur le disque dur de son propre ordinateur, on les stocke sur celui d’une société internationale avec un accès continu. L’intérêt ? Réduire la taille des mémoires de nos ordinateurs et pouvoir accéder à nos données où que l’on soit ou les partager avec d’autres. Le risque ? Je vous laisse deviner.
Voilà pour l’explication, on pourra y revenir, comme sur tout le reste, d’ailleurs. Sans être parano, je serais portée à considérer que la meilleure sauvegarde reste l’impression papier. Je le fais pour mes manuscrits et mes écrits de fiction. Pour le reste, j’accepte plus ou moins que les choses ne restent pas selon les supports. Sur ma page Facebook, par exemple, j’ai fait le choix de ne rien conserver et de céder la propriété d’une part de mon travail au Grand Capital en utilisant un outil somme toute assez utile. On pourra en discuter, le droit d’auteur sur Internet étant un sujet complexe.

En résumé, je dirais que les sauvegardes que l’on peut faire d’un site peuvent (ou non) être envisagées comme des archives dans la mesure où elles conservent le contenu (texte, images, vidéo, son) voire le code mais le site lui, en tant qu’objet, sauf à en créer une version exécutable sur un support externe, n’est pas réellement conservé.
Je n’ai jamais fait cela et mon site, dans sa version attaquée il y a près de deux ans, n’existe plus en tant qu’objet. J’ai bien sûr, en plus des contenus bruts et du code initial, quelques copies d’écran de chacune des versions que j’ai développées. Mais cela ne constitue pas un site. Pour faire un parallèle, je dirais que disposer du manuscrit d’un roman n’est pas disposer du roman mais seulement du texte (définitif ou non) qui le précède.
Cy Jung — site 2009Pour les versions d’avant les CMS, je dispose également des fichiers HTML qui eux reconstituent visuellement l’objet comme pour cette version 3 de mon site datant de 2002. Vous avez en haut la page d’accueil, puis en dessous la page de sommaire. Là où s’affiche le logo de Free étaient implantés des « modules » que je pouvais modifier sans passer par le code HTML de la page. Des ancêtres de CMS.

En fin de compte, les sites construits directement en HTML sont mieux sauvegardés en tant qu’objet que les CMS actuels, considérant que l’on est alors tributaire de toute une partie du code que l’on ne peut maîtriser sauf à être un informaticien professionnel. Pourtant, un site Internet peut aussi se concevoir comme une archive si on lui adjoint une méthode de travail ad hoc.
Je l’ai évoqué plus haut, l’écriture requiert un support adapté, en l’espèce, pour l’écriture numérique, un logiciel de traitement de texte voire un bon correcteur. On alimente alors son site, son blog ou tout autre support avec des copier-coller qui permettent d’avoir, sur son ordinateur et autre disque de sauvegarde, une copie fidèle de ce que l’on publie.

Cy Jung — Fichier ancien siteC’est ce que je fais depuis la création de mon site à l’automne 1999, avec une montée en puissance en 2008 quand il a été programmé en Spip.
Chaque version depuis est une évolution des précédentes, que ce soit en termes techniques ou en termes de contenu. Les rubriques se sont multipliées et ont chaque fois fait l’objet d’un nouveau dossier avec une numérotation reprenant la numérotation de l’administration en ligne. À l’intérieur des dossiers, les fichiers textes et images sont rangés par années.
Sur Spip, les rubriques, les articles et les images sont numérotés. Je n’utilise cette numérotation que pour me repérer dans les rubriques. Pour les images et les articles, je ne l’utilise pas ; cela me parle moins qu’un classement chronologique avec des noms de fichier explicites.
Cy Jung — Site fichiers biographieSi je prends l’exemple de la rubrique « Biographie », chaque dossier correspond à une année car, sur mon site, la biographie est organisée de manière chronologique. À l’intérieur de chaque dossier, comme celui de « 1963 » que je vous ai ouvert, vous voyez qu’il y a un fichier texte « 1963.doc », deux fichiers d’illustration en « .jpg », un pour le logo de l’article, l’autre pour son illustration principale (impérissable !) et un fichier texte « président.doc » qui correspond à un article en lien sur mon site à partir de l’année 1963 de la biographie.
Cy Jung — Ancien site 2014 fichiersSi j’ouvre le dossier « Ancien site - 2014 » et que je déplie « Agenda », vous voyez qu’à l’intérieur, chaque fichier texte comportant les dates d’agenda est rangé par année depuis 2008 comme les illustrations placées elles dans des dossiers. Pour garder la mémoire de l’architecture de cette ancienne version, j’ai conservé ma prémaquette qui correspond à la première version Spip mise en ligne en 2008.
Cy Jung — Prémaquette Spip

Et avant ?
Tous mes contenus sont conservés dans des dossiers et des sous-dossiers qui correspondent toujours à l’architecture générale du site avec un classement chronologique. Pour les versions antérieures, j’ai également le même type de sauvegarde des contenus textes et images qui reprend l’architecture du site doublée des fichiers HTML. Je vous ai retrouvé le visuel d’index de la version 2 (à gauche), qui date de mai 2000 et mon document de construction de la page sommaire (à droite). Toute une époque !
Cy Jung — Ancien site 2014 fichiers

Grâce à cette façon de travailler, un site peut également devenir un objet littéraire à part entière en tant que mise en ligne d’un contenu texte ou image. Le site ou le blogue est alors l’édition en ligne d’une création préalablement fabriquée sur un ordinateur. L’archive est prioritairement sur cet ordinateur. Pour conserver l’objet-site, on peut le stocker sur un disque externe dans une version exécutable. On peut aussi chercher des solutions alternatives comme faire des copies d’écran que l’on archive après chaque mise en ligne, ou encore écrire dans un modèle de page de traitement de texte qui reprend le visuel du site.
Cy Jung — Photocritures fichiersC’est que j’ai fait pour mes Photocriture, un blogue photo-littéraire où je publiais de courts textes de fiction sur des photographies de Sarah Budki. Le site est un travail d’écriture et à ce titre stocké dans mon dossier « Écrits en cours » et non dans « Site Internet » car ce qui est premier là, c’est l’écriture. Dans ce dossier, des sous-dossiers bien sûr, notamment avec ce qui est en ligne, rangé par année, et un fichier texte avec une photographie et le texte correspondant. Voilà ce que cela donne pour le fichier texte (à gauche) qui ressemble fort à ce qui existe en ligne (à droite).
Cy Jung — Photocriture, mise en page

C’était le choix de départ, une maquette Wordpress très sobre ; son architecture se résume à une catégorie unique sans mots clés. J’écrivais mes textes dans les conditions d’une mise en ligne, au format que je m’étais fixé. Je considère donc ici que ce que j’ai sur mon disque dur est l’archive exacte du blogue, à cette nuance que les commentaires y étaient autorisés. Je les ai dans la base de données MySQL que j’ai également conservée avec les fichiers de code. Je n’ai pas pris soin de les copier-coller sur mon ordinateur. Je devrais peut-être.
Pour que les Photocriture restent en ligne alors que j’ai cessé d’y écrire en mars 2014, il faut enfin mesurer qu’il est question d’argent, une trentaine d’euros minimum par an entre le nom de domaine (photocriture.fr) et l’hébergement lui-même. Ce n’est pas grand-chose mais multiplié par un certain nombre de sites, cela finit par faire un budget pour des publications qui ne font l’objet d’aucune rémunération.

J’ai créé deux autres objets littéraires en ligne.
Cy Jung — Les FeuilletsLes Feuillets où je publiais « au cul du camion » la page d’écriture du jour, fautes comprises, ainsi qu’un « Tableau de bord » racontant ma matinée d’écriture, et divers documents (à droite de la diapositive) : les travaux préparatoires, le plan du roman (et ses évolutions), la musique que j’écoutais en écrivant et qui marquait mon texte, les citations utilisées, les mots ou les phrases que j’aimais bien, les visuels… Grâce à une mise en ligne systématique de mon travail d’écriture et de ses à-côtés, ce site compile les six versions du texte et des informations inédites sur ma manière de travailler.
Quand je l’ai conçu, l’idée était de partager le travail d’écriture. De fait, on a là une archive qui va au-delà de ce que je conserve d’ordinaire : je n’ai, pour mes autres romans, ni de « Tableau de bord » qui disent au quotidien mon état d’esprit ni de pointage précis de la musique qui, à un instant, a pu agir sur mon texte.
Le découpage du texte en feuillets, ce que j’ai travaillé chaque jour, dit aussi toutes les étapes de la construction du roman. Le lecteur n’a pas accès au texte intégral mais à l’écriture au jour le jour. Cet objet littéraire n’a guère eu d’audience. J’en ai été plus surprise que déçue tant lors de débats et rencontres, beaucoup de personnes sont avides de connaître les recettes de l’écriture. Je les ai données. Peu les ont prises.

Cy Jung — FeuilletJe conviens que les Feuillets sont difficiles à lire puisque le texte n’existe jamais en entier même si l’on peut retrouver les autres feuillets grâce aux « balises » en violet foncé. Je suis pourtant ravie d’avoir mené ce projet sur plusieurs années et de disposer, de fait, de toutes ces informations sur mon écriture. Elles confèrent à l’archive une dimension particulière, je trouve. Vous en reparler me donne envie de tenter une nouvelle expérience du genre. J’y réfléchis.
D’un point de vue pratique, tous les contenus de ce site sont conservés en ligne, mais aussi sur mes disques durs avec les Feuillets eux-mêmes dans des fichiers par version, les « Tableaux de bord » dans un seul fichier avec classement par ordre chronologique inverse, les documents texte également, les images à part et deux dossiers pour les deux versions du site construit en miroir de mon site Spip.

Cy Jung — La Cocotte enchantéeLe dernier (en date) objet littéraire numérique que j’ai créé est un blogue de fiction,La Cocotte enchantée. Vous arrivez sur ce blogue comme si vous arriviez sur celui d’une internaute lambda. Son nom, la Cocotte enchantée. On sait qu’elle a 51 ans (au début de l’histoire), habite le 15e à Paris, est couturière à son compte, catholique militante et soutien de l’UMP. Je vous rassure, elle exècre la Manif pour tous et les positions de l’Église sur l’homosexualité lui sont un véritable calvaire.
Cy Jung — La Cocotte enchantée

J’avais ainsi envie de créer un contre-personnage lesbien, m’appuyant sur le contenu de son assiette (image de gauche) et l’année liturgique pour structurer les billets dont je faisais un compte rendu sur mon site tous les dimanches (à droite de la diapositive).
La sauce n’a pas pris et ce blogue n’a jamais dépassé les cinquante lectures quotidiennes.
J’avais, dans mon projet initial, misé gros sur les commentaires pour le faire vivre, avec notamment de « faux internautes ». J’ai compris plus tard que les personnes qui suivaient le blogue avaient du mal à participer car elles auraient dû également faire des « commentaires de fiction » tant les attaques (légitimes) contre la Cocotte, personnage aussi sympathique que réac, ne pouvaient se faire au premier degré. Le blogue a donc vécu deux ans, mon plaisir d’écrire ne se révélant pas suffisant pour assurer plus longtemps ma motivation.
Côté conservation de cet objet littéraire, j’ai les textes, bien sûr, les images, des sauvegardes du site construit en Wordpress et les commentaires dans la base MySQL. J’aurais peut-être également dû prendre le temps de les copier-coller dans un document… Il faut bien laisser un peu de travail aux archivistes professionnels.

Il est temps que je revienne à la question de cet atelier et à laquelle j’ai tenté d’apporter des éléments factuels et techniques : « Un site Internet peut-il constituer une archive ? »
Ma réponse est partagée, bien sûr, car un site subit des contraintes propres au numérique (code, obsolescence, hébergement, restitution) qui rendent difficile un archivage personnel au-delà de la somme de ses contenus texte, son, vidéo, images. Par contre, je crois que l’on peut penser un site, un blogue, comme une archive et en faciliter ainsi la conservation. Cela n’a pas été fait pour Media-G.net, par exemple, et la perte est grande. Pour mon site, ma méthode personnelle de travail facilite la sauvegarde des contenus, mon souci de maîtriser mes outils et ma sensibilité aux questions de mémoire et de transmission faisant le reste.
Cy Jung — Code spipC’est en effet bien parce que j’ai cherché à être maîtresse des contenus de mon site que j’ai appris à coder et à créer un site de A à Z dans le cadre d’un atelier de partage de savoir numérique de mon arrondissement. Cela me permet aujourd’hui de penser des objets littéraires numériques comme les Feuillets qui donnent à l’archive autour de l’écriture une autre dimension. Cela me permet aussi de mettre de petits outils à disposition des internautes comme l’impression en PDF (donc la sauvegarde hors-ligne) de tous les contenus. Cela me permet de faire des sauvegardes et de travailler sur ce qui est peu accessible à l’internaute, les bases de données MySQL, les fichiers HTML, les sauvegardes par serveur FTP, etc. Cela me permet enfin d’être devant vous aujourd’hui et de partager mon savoir-faire dès que j’en ai l’opportunité.
Autrement dit, si vous souhaitez que vos sites soient des archives, et à ce titre puissent être le plus facilement possible conservés et ne pas trop subir l’obsolescence, il vous appartient de vous en donner les moyens, financiers pour payer les hébergements, et techniques pour maîtriser conception, fabrication, contenus et sauvegardes, tout en pensant votre travail dans un souci de partage des savoirs et des mémoires. Une forme de Do it yourself, en quelque sorte, appliqué à l’Internet. Et un engagement.
Merci de votre attention.
Je répondrai volontiers à vos questions.
Cy Jung — Photo de fin

Petit rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.

« Un site Web peut-il constituer une archive ? » — Le débat

Cy JUng — ARCL Le débatLa présentation de Cy Jung a été suivie d’un échange avec la vingtaine de personnes présentes. Ces échanges ont duré près d’une heure trente. Un enregistrement a été fait mais il est trop long à retranscrire. En voici une courte présentation.

La première question porte sur le droit à l’oubli. Avant de répondre, Cy Jung interpelle Pierre, présent à cette conférence, qui lui a appris à programmer dans le cadre d’un atelier de partage numérique. Elle le charge de contrôler l’aspect technique de son propos.
Elle explique le principe d’aspiration des sites par Google et la mise en place récente d’un « droit à l’oubli » assez compliqué à appliquer. Si l’on supprime un site, il finira par disparaître de Google. Par contre, le cache conservera les pages, et notamment les données personnelles. Pour supprimer des données personnelles, le plus simple est de faire la demande au webmaster du site concerné. Cy Jung donne deux exemples, l’un relatif à des données personnelles qu’elle a retirées d’un site associatif qu’elle gère, l’autre sur la fabrication du double d’une personne sur le Net afin de dissimuler son identité numérique initiale. Il s’agit là de jouer de la manière dont fonctionne Google : créer un double plutôt qu’effacer.

La deuxième question concerne les centres de documentation. Sont-ils preneurs des archives des sites ?
Cy Jung l’ignore. Elle peut simplement dire qu’elle n’a jamais dû répondre à une telle demande.
Isabelle Thézé rappelle que la BNF mène une action d’archivage de sites sans chercher à être exhaustive (Gallica. Se pose alors la question de l’indexation de ces archives. La démarche est bien différente que celle d’un moteur de recherche au vu de la qualité documentaire de cet archivage.
Cy Jung revient sur la distinction qu’elle a établie entre le contenu d’un site et l’objet site. Le contenu est facile à conserver. Mais un site est en soi un objet qui dépasse son contenu, difficile à conserver en tant qu’objet du fait de l’obsolescence car l’on a d’un côté une base de données, de l’autre un CMS (cf la présentation ci-dessus). Le plus simple serait alors de coder en HTML « en dur » pour conserver l’objet en tant que tel.
Pierre précise qu’aujourd’hui certains CMS conservent en cache les pages des sites écrites en HTML afin de ne pas avoir à les générer à chaque connexion. Des outils existent par ailleurs pour sauvegarder un site à un instant t au format HTML. Pas contre, le site est statique au sens où cela ne dit pas ce qu’il y avait avant ou après. C’est juste l’image du site. Qu’est-ce qui fait la valeur d’archive de l’objet site ? Ce qu’il est quand on l’arrête ? Ses évolutions ? Sa vie ? Les archives peuvent donc exister, mais leur mise en œuvre n’a pas encore vraiment commencé.

Le Collectif lesbien lyonnais, très présent, se demande si le blogue est le meilleur moyen de conserver les archives du collectif (papier, images…). Mais le blogue est public… Un disque dur peut-être ?
Cy Jung indique deux options.
* Créer un site Internet avec une partie privée avec code d’accès.
* Le cloud ! Elle fait le détail du principe du fonctionnement des espaces de stockage en ligne et de leurs dossiers partagés.
Il faut se poser plusieurs questions : Où sont mes données ? Qui en profite ? Qui assure la sécurité. La position de Cy Jung est que ce qui est intéresse les gestionnaires du cloud, c’est le commerce. Elle mettra donc plus volontiers en ligne sa conférence pour les archives que son numéro de CB même sous forme d’image bien que cela ne puisse se lire numériquement.
Pierre dément Cy Jung en expliquant qu’il existe des outils aujourd’hui qui lisent le contenu texte des images. Bigre !
Il y a donc plusieurs options, voire celle qui consiste à avoir son propre serveur. Pour les outils grand public, le problème n’est pas tant la sécurité que garantissent les hébergeurs, plutôt les attaques de hackers. Et si les archives du Collectif lesbien lyonnais intéressent les hackers, c’est une grande victoire pour notre visibilité !
Cela dit, Cy Jung indique qu’on peut la solliciter avec Pierre en dehors de cette matinée pour des questions pratiques. Ils pourront apporter leur aide dans le cadre d’un atelier de partage de savoir numérique dans le 14e arrondissement de Paris.

Autre question, à propos de codage HTML. Ne peut-on pas afficher le code source d’une page afin de l’enregistrer ou l’imprimer ?
Pierre indique qu’il vaut mieux utiliser un aspirateur de site tel qu’évoqué plus haut. Certains CMS en ligne de type Blogspot proposent également d’exporter les bases de données. Il n’est pas inutile de le faire. Les CMS avec nom de domaine le permettent également. Par ailleurs, les promoteurs du logiciel libre sont en train de créer une base de données de tous les logiciels, outils, CMS qui ont permis un jour de créer un site, un blogue, de manière à ce que l’on puisse refaire un site à l’identique de sa version d’origine.
Cy Jung précise que sauvegarder MySQL ne sauvegarde que le texte. Il ne faut pas oublier de sauvegarder également ses images.

Comment fait-on pour promouvoir un site au moment de son lancement ? Et comment faire pour filtrer les visites d’un site ?
On peut créer un site avec une partie publique et une partie privée à laquelle on accède avec des codes. Il faut s’inscrire pour accéder à ce contenu. Mais on ne peut pas filtrer la partie publique à part limiter le référencement d’un site par les moteurs de recherche. C’est ce que Cy Jung a fait pour La Cocotte enchantée afin de limiter les visites aux personnes venant de ses sites et blogues.
Sur la question de la promotion… Il y a vingt ans, c’était facile. Il y avait peu de contenu et beaucoup de médias LGBT (portails, sites, blogues). On sortait du Minitel et la communauté Internet était aussi réduite qu’effervescente. Media-G.net fonctionnait par exemple avec une équipe importante et une sorte de frénésie à publier. Aujourd’hui, la communauté est plus présente mais moins activiste. Les médias LGBT disparaissent. Pour communiquer, Cy Jung recommanderait Facebook, ou Twitter, qui ne sont pas forcément de grands méchants loups. Il convient d’apprendre leur fonctionnement pour les utiliser à notre profit considérant que le meilleur moyen d’être diffusé c’est de se diffuser.
Attention aux sites qui proposent de vous diffuser contre un contenu gratuit et une visibilité aléatoire. Mieux vaut se former pour créer ses propres outils, créer des contenus qui sont susceptibles d’intéresser les internautes que l’on vise, publier régulièrement, faciliter le référencement. Plus l’on est présent sur son propre site, plus le site existe et est visité. Pour autant, il n’y a pas tant de participation que le Net 2.0 le vante. C’est un travail de fond d’être visible sur le Net. C’est aussi relayer le travail des autres. C’est ainsi que la communauté peut vivre et se structurer.
Sur les questions lesbiennes, on peut aussi utiliser la liste de diffusion de la CLF.

Nouvelle intervention du Collectif lesbien lyonnais qui revient sur la question de la sauvegarde des sites puis de l’utilisation des images libres de droits notamment pour mettre en ligne des images de l’histoire lesbienne.
Cy Jung insiste d’abord sur la nécessité de sauvegarder ses publications aussi pour faire face aux censeurs et aux règles de publication propres aux CMS et aux réseaux sociaux qui peuvent bloquer des informations selon leur bon vouloir.
Elle précise que le droit d’auteur n’est pas le même aux États-Unis et en France. Le droit français est plus protecteur. Elle renvoie à l’affaire de Googlebook qui pillait les livres français. Elle renvoie également au droit à l’image et au respect de la vie privée. Elle défend mordicus le respect du droit d’auteur contre le tout partage et invite chacun à défendre sa propriété sur les images, les textes, les vidéos.
Cela n’est pas exclusif du fait de se créer une mémoire lesbienne à travers la création d’un espace numérique qui permette de conserver la mémoire vivante lesbienne couplé peut-être à un espace physique. C’est une idée sur laquelle travaille avec le Centre LGBT Paris-ÎdF.
À propos des droits d’auteur, une dessinatrice souligne qu’il existe les « créatives commons » qui permettent de protéger son travail dans des termes choisis par l’auteur.
Cy Jung fait remarquer que si l’on coche la case « J’autorise à publier sans mon accord » on contrevient aux dispositions d’ordre public du droit d’auteur sur le droit moral, droit incessible. Cela veut dire aussi l’on autorise un lesbophobe à utiliser une création lesbophile. Le juge ne le permettrait pas si l’auteur se rebiffe mais cela oblige au procès.
Il faut faire attention à l’argument « Cela fait ta pub. » Ce qui « fait ta pub », c’est d’avoir son site, sa page Facebook, son blogue, ses galeries en ligne et non pas d’alimenter les supports des autres. On tague ses images, bien sûr, avec son nom et l’on protège son droit moral. Cy Jung a toujours été très rigoureuse sur ces questions et cela n’a jamais nui à la promotion de son travail.

Mais s’il s’agit des supports militants ? Une photo de banderole, par exemple.
Qui a fait la photo ? C’est ça la question. Il est aussi important de sauver l’instant que de savoir qui a fait la photo, quand elle a été faite, d’avoir l’autorisation de la photographe. Que vaudra la photo quand cette photographe aura un prix international ? Il faut arrêter de considérer que l’on fait des « petits trucs ». Si l’on n’est pas rémunéré pour ces « petits trucs », ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de qualité, c’est parce que l’on n’a pas de notoriété.
Il faut arrêter de faire des objets numériques et de publier des créations en considérant la conservation et la propriété comme des questions marginales. C’est essentiel ! L’idée est qu’aujourd’hui, vous faites des photos ; demain vous serez peut-être photographe ? Il ne faut pas fermer la porte de l’excellence.

Quid du partage ?
Le fait de faire circuler n’est pas exclusif de protéger ses contenus.
Le débat est vif entre diffuser sans signer, partager en toute liberté, et protéger. Cy Jung, insiste sur la nécessaire protection de sa création (et la sauvegarde) qui permet aussi de protéger son intention politique. Elle n’est pas opposée à la diffusion libre ; elle dit simplement qu’il faut le faire en toute connaissance de cause. Il convient de faire attention aux choix que l’on fait. On ignore ce que sera l’avenir. Les écrits, pour dire à qui l’on donne quoi, protègent par exemple autant l’auteur que celui qui reçoit son travail. Il faut savoir à qui l’on donne, pour quoi l’on donne, et se garantir de ses dons. Par exemple, tout ce que l’on fait en couple avec l’idée que l’amour est immuable, cela peut faire perdre un site entier, plomber un projet, le jour où l’autre part avec les codes.
Verdict. Ne cédez pas vos dessins pour un baiser !

Information publiée le vendredi 25 novembre 2016.

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