Exercices

Nouvelle inédite — Ma cabane au Canada (1999)



Cy Jung — Nouvelle inédite — Ma cabane au Canada (1999)

Après la publication de Once upon a poulette, roman lesbien en 1998 (ici), Cy Jung a été sollicitée par une revue québécoise gay en avril 1999 pour écrire une nouvelle érotique.


Petit rappel liminaire

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Peu aguerrie à l’écriture de textes courts, elle avait cherché une manière d’entrer dans l’écriture par le jeu. Elle s’était ainsi amusée à identifier les clichés véhiculés par un public français sur le Québec charge à elle ensuite de construire une intrigue les intégrant.
C’est avec l’aide des internautes de feu DykePlanet.com qu’elle a pu identifier soixante-neuf (forcément !) clichés et écrire cette nouvelle qui, après avoir été corrigée par son éditrice de l’époque, a été recalée par le directeur de la revue québécoise. La voici, ressortie des disques durs, pour inaugurer une rubrique « Exercices » où Cy Jung compte publier des nouvelles (à l’état de manuscrit) basées sur un exercice de style.

Les soixante-neuf clichés, ici.
Nouvelle — « Ma cabane au Canada » (1999), .

Accent - Baie d’Huton - Banquise – Bec - Bélouga (Baleine blanche) - Bière – Bois - Bonheur Canada Dry - Bonne humeur – Bûcheron - Camion / Truck - Canada dry – Canadienne (vêtement) - Caribou (Rennes) - Castor - Céline (Dion) - Centres commerciaux souterrains - Chaleur humaine - Chemise à carreaux - Chutes (du Niagara) - Cognée - Couleur rouille en automne - Diane (Dufresne) - Doudoune sans manches - Église et chapelle - Flotter / Draver – Forêt – Francophone - Froid / Air glacé - Gelée d’atocas (acide) - Grand air - Grands espaces - Gruger (griognoter) - Hockey / Palet / Crosse - Igloo (Esquimaux) - Immigrant - Jeux olympiques (Calgary) - Lacs – Liberté - Ligue d’impro / Pantoufle - Malamute d’Alsaka - Maria Chapdelaine – Mine – Montréal – Motoneige - Neige - Ouananiche (saumon toujours trop cuit) - Ours / Tanière – Passereau - Pèche - Pick-up - Poutine (plat national : frites + sauce gluante ketchup-viande) - Québec libre (de Gaulle) – Raquettes - Réserves (d’Indiens) - Roobert (Charlebois) - Saint-Laurent / Estuaire – Sapin - Sirop d’érable / Pan cake - Tabagie – Taineaux - Tarte aux myrtilles - Tas de neige dans la rue - Tempête / Vent / Terre-Neuve - Trappeur / Fourrure - Vancouver (Sanson)

Avertissement de l’auteure.
Cette nouvelle a été écrite à l’intention d’un public québécois afin de lui restituer soixante-neuf stéréotypes véhiculés par les Français sur la terre canadienne ; je suggère donc au lecteur de la lire avec l’état d’esprit d’un chercheur d’aiguilles au milieu d’une botte de foin, c’est-à-dire concentré sur l’aiguille et sans rancune vis-à-vis de la botte de foin.

Paris. Porte d’Auteuil. 19 heures.
Assommée par trois quarts d’heure de métro, Diane allume une cigarette dès son retour à la surface. Elle retrouve sa bonne humeur, respire une grande bouffée d’air glacé, ferme sa canadienne et jette un regard amusé sur les automobiles paralysées par les deux centimètres de neige tombés en une heure. Au bord du trottoir, un sapin de Noël échoué sur un tas de cartons blanchit à vue d’œil. Les passants piétinent et râlent, regrettant que l’État ne distribue pas à chacun une paire de raquettes. Une frêle grand-mère poutine sous la puissante traction de son chihuahua reconverti, le temps de sa promenade, en un malamute d’Alaska aguerri aux courses de traîneaux.
Pas effrayée par cette patinoire quasi olympique, Diane accélère le pas : sa Céline l’attend dans leur minuscule chambre de bonne perchée au septième étage — sans ascenseur et toilettes sur le palier — d’un immeuble bourgeois. Leur logis est précaire mais il dispose d’une vue imprenable sur le plus grand espace vert de la capitale. Est-ce la proximité avec le bois de Boulogne, ce gigantesque lupanar en plein air où se côtoient putes francophones, travelos à l’accent étranger et bons pères de famille, qui commande les ébats de Diane et Céline ? Il est à parier que non. Elles s’aiment d’amour lubrique et s’adonnent en toute liberté aux joies que la chair leur inspire.
En chemin, Diane déjà s’enivre du câlin annoncé. Elle s’arrête à la boulangerie et achète une tarte aux myrtilles dont Céline raffole. Elle arrive au pied de l’escalier. Elle soupire face à l’interminable colimaçon de marches, vérifie son stock de clopes et attrape son mobile.
« Céline ? On n’a besoin de rien ? … Tu as pensé au pain ? … OK, je monte. … Moi aussi. Bisous. »
Et c’est parti ! Un, deux, trois, elle fait une halte ; quatre, cinq, six, elle crache ses poumons ; sept, elle s’effondre sur le battant de la porte. Céline tire le verrou, ouvre et se laisse emporter par le poids de sa belle jusqu’à choir avec elle au fond du canapé-lit aux draps défaits. Sur la platine, Sanson chante Vancouver. Un baiser les unit.
— Si tu limitais ta tabagie, tu monterais sans problème.
—  Tu plaisantes ? Je suis à peine essoufflée.
—  Menteuse ! Tu ne tiens plus sur tes jambes.
—  C’était pour mieux t’enlacer, mon enfant.
—  J’aime quand tu prends ta voix d’ours affamé…
—  Bouhhh !
Son grognement se mêle au murmure de la tempête qui s’infiltre dans la charpente vermoulue. Céline joue l’effrayée. Diane en profite pour asseoir sa position dominante. De ses genoux, elle lui enserre les cuisses puis attrape ses poignets d’une main ferme. Le coup d’envoi est donné. Diane dévisage Céline d’un œil gourmand.
— C’est nouveau cette chemise à carreaux ?
—  Ça te plaît ?
—  C’est de saison. Il ne te manque qu’un bonnet et une doudoune sans manches pour ressembler à un bûcheron des Grands Lacs.
—  Pourquoi pas une toque de trappeur avec une queue de castor pendant que tu y es ?
—  Parce que ce n’est pas la fourrure que tu as sur la tête qui m’intéresse le plus ! 
Céline fait la moue. Du bout des doigts, Diane suit une ligne de carreaux depuis sa clavicule jusqu’au pli de l’aine, effleurant au passage un robert prometteur. Céline frissonne.
—  Tu as froid, mon amour ?
Les boutons du jean sautent. Céline se dérobe et se réfugie sous les couvertures.
— C’est ce vent. On se croirait aux confins de la forêt canadienne.
—  Tu as trop d’imagination. Contrairement à Maria Chapdelaine, tu n’as pas perdu ton fiancé.
Diane s’engouffre à son tour dans le lit. Elle s’accroupit sous le drap. Leur couche est un igloo embué de chaleur humaine. Déjà, une main sort de sa réserve et fraie sous l’élastique de la culotte de Céline, dévoilant un feuillage roux proche des couleurs de l’automne.
Oubliant l’allusion littéraire, Céline accueille l’intruse qui s’agrippe à son pubis et progresse avec la rapidité d’une motoneige triomphant des glaces de la banquise.
La caresse se précise. Céline se tortille telle une ouananiche qui remonte le Saint-Laurent. Le pantalon glisse. Quatre phalanges partent à la pêche et visitent ses chairs souterraines comme une ménagère férue de lèche-vitrines baguenaude dans un centre commercial. Ils musardent de crêtes en vallons, soucieux avant tout de ne pas précipiter leur chute.
Céline se pâme. Les doigts se rebiffent. Ils quittent la moiteur de la tanière et reviennent au grand air. Ils découvrent sous la chemise deux seins aussi blancs et lourds qu’un couple de bélougas.
— Tu es belle comme un camion…
—  Bonjour le compliment !
—  C’est vachement beau un camion, surtout un truck avec son long nez et sa cheminée…
—  Tant qu’à faire, parle-moi pick-up, cela te donnera peut-être des idées !
Céline évacue définitivement ses vêtements, présentant à sa belle quelques baies à gruger. Habile passereau, Diane déguste du bout du bec la pointe de ses tétons avant d’engloutir la pulpe charnue de son sexe. Le fruit rouge a la saveur acide d’une gelée d’atocas. Diane se régale, sirotant la cyprine. Céline s’égosille. Il ne lui suffit d’aimer ; elle en veut plus et elle réclame.
Diane, impassible, joue de son désir : sa langue est une crosse qui taquine un palet ; elle glisse et louvoie dans une chorégraphie impeccable ; triple axel ; flip ; boucle piquée. Toutes les figures y passent. Céline l’encourage de ses vivats tout en la suppliant de porter l’estocade. Ce plaisir Canada dry n’a que trop duré : il a le goût et la couleur de la jouissance… Il n’en a pas la consistance.
Son sexe se dilate. Ses chairs sont chaudes et glabres. Elles s’enduisent un peu plus de sève jusqu’à poisser tel un pancake dégoulinant de sirop d’érable. Diane attend encore. Céline émet un brame de caribou.
Subitement, Diane se relève.
— Je me boirais bien une bière. Tu en veux une ?
La protestation est immédiate. Céline attrape une pantoufle qui gît au pied du lit et l’envoie en direction de cette comédienne indigne de ce match d’impro. Diane esquive et se marre.
— J’aime trop t’entendre chanter et te voir suppliante !
—  Tant pis pour toi, je me débrouillerai seule.
Joignant le geste à la promesse, Céline s’agenouille, glisse sa main entre ses cuisses et enfouit deux doigts au plus profond d’elle-même. Le spectacle est ravissant. Ses fesses sont larges comme la baie d’Hudson, son sexe est une chapelle, ardente.
— Attends !
Céline n’écoute pas. Diane se précipite, attrape son poignet, l’obligeant à cesser son mouvement de cognée. Céline cambre les reins. Les cinq doigts joints, Diane laisse un instant sa main flotter dans l’estuaire navigable de ses nymphes. Enfin, elle drave ses premières phalanges dans le flot du courant, investissant sans vergogne cette mine d’où la jouissance s’arrache. Elle jaillit, par wagonnets entiers, au fur et à mesure que Diane mène son poing avec la détermination d’un immigrant qui conquiert une terre neuve.
Céline perd pied. Son plaisir gronde, sourd à toute mesure… Ses cris remontent la gamme, de plus en plus haut, de plus en plus clairs. Enfin ! Dans un dernier souffle, tel de Gaulle visitant Montréal, elle hurle à qui veut l’entendre la puissance de son orgasme.
— Vive le Québec libre !

Cy Jung, 7 mai 1999


Texte publié sur ce site le jeudi 13 octobre 2016.

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Rappel

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