Les engagements de Cy Jung

La fin de la route



Cy Jung — La fin de la route

Le 26 août 2016, vers 10 heures 30, j’ai passé le porche marqué de l’inscription « Arbeit macht frei » [*] du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz, Pologne. En tournant la tête vers la droite, j’ai été prise par cet espace entre les deux rangées de barbelés et cela a ravivé le souvenir d’un spectacle vu en 2002 et qui m’avait frappée au cœur, du côté où la colère est vive.

Il s’agissait de Bent, une pièce de Martin Sherman dans une mise en scène de Thierry Lavat au théâtre de l’Œuvre, Bent où l’histoire d’un homosexuel déporté à Dachau. En tournant la tête et tout au long de la visite d’Auschwitz d’abord, puis de Birkenau, cette représentation est revenue, insultante pour l’humanité, pour toutes les victimes de l’extermination nazie. Six millions de morts. Et chaque fois l’insupportable image de ces deux pédés baisant à Dachau revenait…
« Viens baiser à Dachau », c’est sous ce titre empreint d’une grande colère que j’ai publié un Zap’Cyng consacré à ce spectacle sur feu Media-G.net le 9 juillet 2002. Mon souvenir a été comme une compagne lors de cette visite, une issue à la colère qui sourdait sous l’envie de pleurer. Je publie aujourd’hui cette chronique pour marquer ma découverte de la fin de la route, celle qui mène à la mort après un parcours dont les étapes sont plus innommables les unes que les autres. L’horreur n’aurait-elle de limite que la mort ? Et encore, quelle mort !
Cette visite du musée d’État d’Auschwitz-Birkenau me marquera à vie, comme j’ai été marquée par la visite de la maison des Esclaves de l’île de Gorée il y a quarante ans. Il faudra un peu de temps pour que mon écriture ingère ces quatre heures de visite, pour que les émotions s’apaisent et se disent. Publier cette chronique sur Bent aujourd’hui, tellement d’actualité, c’est la seule chose un peu construite que je peux déjà partager. D’autres écritures suivront. Elles seront répertoriées sur cette page.

Les textes de Cy Jung en lien avec sa visite d’Auschwitz-Birkenau

* « Viens baiser à Dachau », Zap’Cyng, Media-G.net, 9 juillet 2002. Ici.
* « Commémoration @ 17 », La vie en Hétéronomie, 4 septembre 2016. .
* « Commémoration @ 18 », La vie en Hétéronomie, 9 septembre 2016. Lala.
* « Couperet @ 11 », La vie en Hétéronomie, 17 septembre 2016. Lalala.
* « Exposer @ 9 », La vie en Hétéronomie, 22 septembre 2016. Lalalala.
* « Souvenir @ 10 », La vie en Hétéronomie, 28 septembre 2016. Lalère.
* « À table ! @ 30 », La vie en Hétéronomie, 2 octobre 2016. Lal….
* « Bigleuse @ 69 », La vie en Hétéronomie, 7 octobre 2016. Lala la….
* « Question @ 6 », La vie en Hétéronomie, 15 octobre 2016. Lère….
* « Agit-prop’ @ 16 », La vie en Hétéronomie, 20 octobre 2016. la Lère….
* « [#45] La corneille qui déroule avec moi (V-01) », nouvelle en [e-criture], 5 novembre 2016, .
* « Bigleuse @71 », La vie en Hétéronomie, 15 novembre 2016. tralalère….

« Viens baiser à Dachau

« Bent, pièce de Martin Sherman, raconte le destin de Max, homosexuel berlinois rattrapé par le régime nazi et déporté à Dachau. La critique est unanime dans la presse [Le Parisien 26/01/02, L’humanité 2/02/02, Zurban 13/02/02, VSD 21/03/02, À nous Paris 4/03/02] comme sur Media-G. C’est donc confiante que je vais voir cette pièce, convaincue d’assister à du théâtre bien politique qui informe le spectateur sur un aspect oublié du plus grand génocide de l’histoire. Je suis ressortie de là en colère, furax et blessée de voir comment on peut réduire la déportation de millions de gens à une telle farce qui ne sert ni la lutte contre l’homophobie, ni celle contre l’antisémitisme.
« Les personnages principaux d’abord : Max est un arriviste dont le seul but dans la vie est de baiser ; Rudy, lui, est danseur, frivole et capricieuse. Je verrais ça dans La Crim’, je dénoncerais immédiatement cette accumulation de clichés. Je la dénonce donc et elle ne s’arrête malheureusement pas là. Imaginez : Max erre avec Rudy pendant deux ans dans les forêts allemandes pour échapper aux SS ; ils sont arrêtés et, durant leur transport en train vers Dachau, Rudy est battu à mort par les gardes, Max étant sommé de prouver, en le frappant également, qu’il n’est pas son ami. Dans le camp de concentration, Max se fait passer pour juif — l’étoile jaune conférant, paraît-il, des privilèges — et se lie d’amitié avec un triangle rose, passant ses journées à transporter des cailloux avec lui. À intervalle régulier, ils ont droit à une pause, debout, côte à côte.
« Et bien, vous savez ce que l’on fait à Dachau quand on est en état de survie physique et psychologique et que l’on a trois minutes chrono pour se reposer ? Et bien on baise, si si on baise, comme on le ferait aujourd’hui au téléphone puisque l’on ne peut se toucher. “L’amour contre vents et marées” titrait un chroniqueur de Media-G. Mais de qui se moque-t-on ? Cette pièce n’abandonnera jamais cette image si rassurante pour les hétéros de pédés suffisamment différents pour leur être étrangers, d’homos baiseurs et capricieux jusqu’à la mort. Et bien non, on ne s’envoyait pas en l’air à Dachau ! Non, ce n’était pas un camp de vacances où l’étoile jaune donnait droit à plus de compote à quatre heures que le triangle rose ! À trop vouloir faire des pédés des victimes particulières, Bent oublie de dire l’essentiel : Dachau, c’était la mort, froide, programmée, d’hommes et de femmes tous égaux dans cette atteinte à l’humanité. »
Cy Jung, 9 juillet 2002
Zap’Cyng publié sur Media-G.net


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[*Le travail rend libre.


Information publiée le samedi 3 septembre 2016.

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