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[#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)



Cy Jung — [#42] Les jeunes gens qui ont peur de moi (V-01)

[Le prétexte] Je rentre tard. Je prends l’escalier. La conversation de deux jeunes hommes envahit l’espace. Je monte sans bruit particulier (j’ai des chaussures à « semelle souple » comme on dit dans les polars). J’arrive au troisième. Ils se taisent subitement. Ils m’ont entendue.
L’un, casque à la main, observe qui arrive ; l’autre est déjà en route vers les étages supérieurs.
— C’est bon, dit le premier.
Le second s’arrête et redescend de quelques marches. Je les connais tous les deux comme étant des squatters coutumiers de nos parties communes. Je leur dis bonsoir et ajoute,
— Vous avez eu peur de moi ?
Ils éclatent de rire. Je continue,
— Ce devrait pourtant être le contraire !
Ils rient plus fort encore. On se souhaite une bonne nuit.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
— Et si l’on restait à la maison ?
Eunice garde en l’air son pied à demi engagé dans la jambe du pantalon. Sa stupeur n’est pas feinte.
— Tu ne veux pas y aller ?
Elle enfile complètement son pied. Camille se doutait bien de sa réaction. Elle ne peut pour autant taire son appréhension.
— Je sais, c’est idiot, mais j’ai peur.
— N’est-ce pas justement la raison pour laquelle il faut y être ?
— Parce que l’on a peur ?
— Oui.
Eunice passe la deuxième jambe de son pantalon. Elle boutonne sa braguette.
— Il faut que l’on y soit, Camille, parce qu’il nous reste cela, être fières et le montrer. Si l’on renonce maintenant, les obscurantistes auront gagné.
Camille sait cela.
— Je crains presque plus que la police ne nous charge et ne nous jette dans la Seine qu’une attaque terroriste.
— C’est vrai que la configuration s’y prête. Prends une bouée !
— Ne plaisante pas avec ma peur !
Un sanglot s’est glissé dans la voix de Camille. Eunice se précipite. Elle l’entoure de ses bras, la couvre de ses baisers.
— Excuse-moi Camille, je suis désolée. J’ai sans doute autant la frousse que toi alors je plaisante plutôt que d’exprimer ce qui me ronge. On va prendre un foulard, un peu de sérum physiologique, nos papiers et on va aller la faire cette Pride pour ne plus avoir peur ! Tu t’installeras avec Lily sur le plateau du camion du Centre. Vous y serez tranquilles. Je ferai la chaîne de manière à ce que tu m’aies en point de mire. D’accord ?
Eunice a gardé Camille dans ses bras. Celle-ci ne fait rien pour en sortir.
— Tu ne crois pas qu’il faudrait annuler pour Lily ?
— Pourquoi ?
— C’est une enfant, malvoyante de surcroît.
— C’est une judoka !
— Eunice !
C’est vrai que la réplique était un peu idiote mais Eunice refuse de se nourrir de la peur, fut-elle celle de Camille. Lily a demandé à participer à la Pride à leurs côtés. C’était huit jours après la tuerie d’Orlando. Elle attendait Camille à la sortie des classes de manière à ce qu’elle la vît puisque elle, elle ne la verrait pas.
— Bonjour Lily ! Comment vas-tu ?
— Plus ou moins maîtresse.
Lily lui a tendu une feuille A4 soigneusement protégée par une pochette en plastique. C’était le dessin d’un arc-en-ciel au-dessus de plusieurs rangées d’immeubles. Étrangement, l’arc-en-ciel était inversé, comme pour former un berceau en même temps qu’un large sourire. Du toit le plus haut, des petits personnages se faisaient la courte échelle pour y grimper, attendant leur tour en une file indienne qui allait de toit en toit. Ceux qui étaient sur l’arc y formaient une foule répartie en grappes. Lily avait signé et daté son dessin. Il était également légendé : « L’amour ne meurt jamais. »
Camille restait sans voix. Elle hésitait entre pleurer et étreindre la petite fille. Pourquoi ne pas faire les deux en même temps ? C’est Lily qui rompit le silence.
— Je voulais écrire une histoire mais c’est trop compliqué. J’ai fait le dessin pour sensei Eunice et pour toi.
— Il est magnifique, Lily ! Je suis très touchée. Et Eunice le sera tout autant.
Camille l’a étreinte à cet instant. Elles sont restées comme cela une longue minute, comme une minute de silence. Puis Camille a pris d’une main le cartable de Lily, sa paume de l’autre.
— Tu as envie d’un goûter ?
Forcément oui !
Elles se sont dirigées vers la boulangerie. Alors qu’elles sortaient chacune leur pain au chocolat du papier assises sur leur banc préféré, Lily a demandé.
— Quelqu’un pourrait vous tuer, aussi, toi et sensei ?
La question était involontairement cruelle.
— Personne n’est à l’abri des attentats, Lily. Mais il ne faut pas vivre dans la peur. Sinon, on ne vit plus. Ne pense pas à cela. Tu es une petite fille…
— Et tu crois que les terroristes épargnent les enfants ?
Que répondre ? Camille a préféré mordre dans son pain au chocolat.
— Il faut que je te dise aussi, maîtresse, j’ai discuté avec papa et maman. Je voudrais aller à la Marche des Fiertés avec toi et sensei Eunice.
Camille a manqué s’étouffer avec un morceau de viennoiserie.
— Mais Lily, c’est… c’est… impossible !
— Pourquoi ?
Camille voyait tous ces garçons les fesses à l’air, ces ours poilus en culotte de cuir, ce déballage de chair et de trucs en plumes, ces drags queen et king chamarrés, ces filles qui montrent leurs seins peints aux couleurs de l’arc-en-ciel, ces sœurs maquillées à la limite de la vulgarité, tous ces semblant d’éphèbes en tenues provocantes à une titre ou un autre, cette musique assourdissante, l’alcool qui coule à flots, les capotes qui circulent, les petits cachets… Non, vraiment, une petite fille de dix ans n’avait rien à faire dans le carnaval de Somode et Gomorrhe !
— Ce n’est pas la place d’une enfant, Lily. Il y a beaucoup d’exhibition.
— Tu sais, je regarde la Marche quand ils montrent des images au JT. Et je peux te dire qu’ils les choisissent ! Je m’en moque que des gens soient tous nus ; le temps que je le comprenne, je ne les vois déjà plus. Et puis, si tu ne veux pas, j’irai avec papa. Il m’a dit que ça ne l’arrangerait pas mais il viendra.
Camille peinait à reprendre ses esprits.
— Tu es sûre ?
Lily a fait la lippe.
— Tu peux l’appeler si tu ne me crois pas.
— Excuse-moi, Lily. Je suis surprise par ta demande mais je te crois.
— Je veux y aller pour toi et sensei Eunice. Je sais que je ne suis pas homosexuelle mais je pourrais ; le gars, il a tué aussi parce que c’était des Latinos. Je pourrais être Latino. Tu comprends maîtresse, ces terroristes, ils voudraient que l’on fasse ce qu’ils disent et qu’on soit comme eux. Moi, je n’aime pas les ordres et je ne serai jamais comme eux. En plus, de là qu’ils s’en prennent aux albinos comme au Malawi.
— Car tu sais ça, aussi ?
— Mais tu prends les enfants pour qui, maîtresse ; des lecteurs irréductibles de Cendrillon ? On se connecte tous les jours.
Camille a soupiré.
— Je peux venir à la Marche des Fiertés, alors ?
— Tu as 10 ans, Lily !
— Et tu n’avais pas déjà envie d’être une citoyenne quand tu avais 10 ans ?
Objectivement, non. Pourtant, Camille, partagée entre l’admiration de la détermination de cette petite fille et l’inconvenance de sa participation à la Pride, n’en a rien dit. Leur pain au chocolat était terminé. Elle l’a raccompagnée jusqu’en bas de son immeuble lui promettant d’en parler à Eunice, qui trancherait. C’était un peu lâche de sa part de laisser la décision à Eunice mais tout cela l’affolait tant elle avait conscience que le descriptif qu’elle s’était mentalement fait de la Marche était le plus homophobe qu’elle pût.
Elle a fait un détour pour acheter un cadre pour le dessin de Lily qui méritait d’être mis en valeur, quelle que soit la suite des événements. Quand Eunice l’a eu en main, elle l’a aussitôt réquisitionné pour le bureau de l’entrée de la salle de sport afin que le plus de personnes possible le vissent. Freddy a applaudi. Camille n’a pas osé dire que cette visibilité pourrait leur nuire ; elle savait que ni l’un ni l’autre ne serait sensible à cet argument ce d’autant que l’on pouvait ne voir dans le dessin qu’un arc-en-ciel. Et comment allaient-ils réagir à la demande de Lily de participer à leurs côtés à la Marche des Fiertés ? Fredy était resté silencieux. L’idée de faire du baby-sitting au milieu d’un demi-million d’amants contingents ne l’enchantait guère. Et Eunice ? Elle avait éclaté de rire.
— Sacrée gamine ! Elle n’en rate pas une !
Camille a sauté sur l’occasion.
— Tu as raison, il faut toujours qu’elle fasse son intéressante.
— Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de cela ; j’appellerai ses parents tout à l’heure.
C’était donc bien Eunice qui avait décidé et, à une heure de partir rejoindre la marche, les craintes de Camille sont sur une pente ascendante. Eunice sort sur la table de la cuisine ce dont elles auront besoin sans oublier les bouchons d’oreilles pour la musique. Il est 11 heures. Elles sont prêtes. Dix minutes plus tard, elles sonnent chez Lily. Sa mère les accueille avec chaleur.
— C’est vraiment gentil d’emmener Lily. Je suis tranquille. Vous serez rentrées vers quelle heure ?
— Pas avant 19 heures. Si cela fait trop tard, on s’arrange.
— Pensez donc !
Une fois dans le métro, Eunice fait la leçon à Lily.
— Écoute bien tout ce que je vais te dire. Une Marche, c’est du sérieux. Il faut faire très attention. Tu vas monter sur le camion avec Camille. Tu n’en descends seule sous aucun prétexte. Si tu es fatiguée, tu t’assois contre la cabine du chauffeur et tu te reposes. D’accord ?
Lily acquiesce.
— La musique va être un peu forte. Tu vas mettre des bouchons dans tes oreilles. Tu pourras t’approcher du bord mais je t’interdis de te pencher même pour me faire un petit coucou. Moi, je serai avec le service d’ordre autour du camion. S’il y a un souci, Camille me fera signe ou m’enverra un texto.
— Tu crois qu’il va y avoir une bombe ?
— Et puis quoi encore !
— Comment tu peux savoir ?
C"est bien la première fois que Lily met en cause la parole de son sensei. Eunice la prend par les épaules.
— Je l’ignore, Lily. Je ne sais ni quand sautera la prochaine bombe ni ne peux dire qui sera tué. Avec tous ces attentats, c’est normal que nous ayons peur et, si tu le souhaites, on peut te ramener à la maison. Tu ne dois pas faire cette Marche si tu as peur ; je veux que tu la fasses si cela t’amuse.
Lily prend à son tour un air grave.
— Sensei. Sache que cela ne m’amuse pas du tout d’entendre de la mauvaise techno toute une après-midi avec des milliers de gens excités et braillards. Par contre, je suis très fière de participer à ma première manif avec toi et maîtresse pour défendre la liberté et les droits humains.
Ni Camille ni Eunice n’en croient leurs oreilles.
— Tu es décidément une sacrée gamine !
Après quelques stations de plus et un peu de marche à pied, elles arrivent près du camion du Centre où des volontaires s’affairent à gonfler les ballons. Eunice présente à chacun Lily comme sa meilleure élève judoka en précisant qu’elle est malvoyante et qu’il serait bon de garder un œil sur elle. Chacun promet. Le char a encore deux heures devant lui. Lily propose d’emblée de tenir le rouleau de scotch et les ciseaux au volontaire qui colle des affichettes sur le camion. Camille ne la quitte pas d’une semelle. Eunice gonfle les ballons. Le temps passe vite. La pression monte à mesure que l’heure avance. Le signal est donné. Il faut s’installer pour le départ. Camille monte la première sur le plateau. Eunice s’accroupit devant Lily.
— C’est bon, tu es prête pour ta première Pride ?
La petite fille lui tombe dans les bras.
— Merci sensei. On va faire la nique aux pédés d’homophobes !
— Lily !
— Oh pardon !
— Prends soin de toi surtout. Tu te souviens des consignes ?
— Je reste sur le camion, je ne me penche pas, je m’assois contre la cabine si je suis fatiguée, je mets mes bouchons d’oreille et j’obéis sans discuter à Camille.
— Nickel ! Tu as des questions ?
— Quand est-ce qu’on mange ?
Sacrée gamine !

Note. Voir le communiquée de Cy Jung du 18 juin 2016, « Plus que jamais, Pride ! », ici.



Cy Jung, 2 août 2016®.

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[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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