[e-criture]

[#41] L’amie qui a des couilles dans le ventre (V-01)



Cy Jung — [e-criture] : [#40] L'amie qui a des couilles dans le ventre (...)

[Le prétexte] Je dîne avec deux amies, dont l’une est enceinte d’un futur petit garçon. Elle raconte que lors d’une réunion professionnelle, elle a dû affronter le machisme des hommes majoritaires dans l’assistance. L’un, s’adressant aux deux seules femmes présentes, s’est exclamé.
— Vous n’avez pas de couilles !
Et cette amie de répliquer.
— Si, j’en ai deux dans le ventre.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
Roseline pose sa coupe de champagne. Elle est vide. Son voisin de table, veste sur le dossier de sa chaise, nœud papillon de travers et chemise à demi sortie du pantalon, la remplit sitôt. Roseline le remercie d’un sourire. Faut-il qu’elle soit à son propre mariage [*] pour accepter qu’on lui chargeât sa coupe qu’elle peine pourtant à vider tant l’alcool, à cette heure, lui devient difficile ? Le symbole est fort. Le vin déjà bu l’aide à en tirer matière à dérision. Il n’y a de toute façon rien d’autre à faire que de rire, être aimable, flatter chacun, remercier ce témoin pressé de lui donner à boire parce qu’il ne peut douter qu’elle en ait envie. Sait-il qu’à chaque gorgée son dépit monte en même temps que le désir d’aller se coucher, d’oublier tout ça, de vomir peut-être pour se laver l’estomac, de partir et ne pas se retourner ? C’est impossible. Il n’est pas dans son éducation d’abandonner son épouse le jour de ses noces. Tout va bien, donc. Tout va bien.
Son épouse. Coralie… Son cœur fait un petit bond. Où est-elle ? Roseline fouille la salle des yeux. La boule à facettes et les spots de couleur ne lui facilitent pas la tâche, le choix par sa bien-aimée d’une robe plutôt foncée non plus. Une robe. Elle n’en met jamais, mais n’est-ce pas quasi obligatoire pour se marier quand on refuse de porter le smoking ? Pas de robe blanche, tout de même ! Ni ne jarretière. Il ne fallait rien exagérer, « S’approprier les usages, a dit Coralie, parce que nous aussi on a droit au bonheur conjugal ! » C’est donc du vert, très émeraude, sous le genou, avec des volants « pour faire fête ». Roseline n’a pas discuté, ni cela, ni beaucoup d’autres choses. Elle a choisi pour elle une robe jaune poussin, un modèle un peu différent de celui de sa compagne, très décolleté mais plus strict en bas. Les deux s’opposent et s’unissent. N’est-ce justement pas l’essence du mariage ? Roseline le pense. Cette journée est là pour cela, sceller en public l’accord.
Parfait ?
Roseline abandonne la coupe pleine devant son assiette vide à l’exception de quelques rognures de tome de Savoie, de miettes de pain (bio, s’il vous plaît) et d’une feuille de salade imbibée d’huile. Le buffet était bon, un peu gras, comme tous les buffets. Elles avaient pourtant demandé au traiteur d’y aller mollo sur la mayonnaise. Cela n’a pas empêché qu’il y en ait partout. Est-ce une superstition de cuisinier pour inviter la noce à « prendre » ? Roseline se promet de lui poser la question en ces termes lors du paiement du solde de la facture. Salée, la facture. Comme la charcuterie, pas de si bonne qualité. Roseline soupire. Il n’est pas tant qu’elle tire le bilan des prestations des uns et des autres ; la soirée est loin d’être terminée et, de toute façon, qu’elle soit contente ou non, cela ne change rien. C’était avant qu’il fallait protester, ne pas céder sur les détails qui, mis bout à bout, constituent l’essentiel.
— Ça va ?
C’est son voisin témoin qui l’interrompt dans sa rêverie.
— Oui, très bien ! Un petit coup de barre.
— La journée a été longue.
— Et la nuit n’est pas finie !
Ils rient, d’un air entendu, sans que l’on ne puisse vraiment savoir ce que chacun y entend.
— Vous ouvrez le bal avec Coralie ?
— Mon père et son oncle pour commencer. Après, nous deux. Je ne vais pas tenir longtemps, j’ai atrocement mal aux pieds.
— Il faut souffrir pour être belle.
S’il le dit ! Elle le laisse à sa sentence, regrettant au passage de ne pas avoir suivi le conseil de sa belle-sœur qui l’avait pourtant bien mise en garde, « Prends des ballerines ! Quand on n’a pas l’habitude, les escarpins, ça tue les pieds en une heure. » Elle en a tant eu, des avis sur ce qu’il fallait faire ou non et ce, à tous les stades de l’organisation. Au départ, tout était simple. Elles se mariaient, sans chichi, pour donner une forme juridique plus avantageuse à leur onze ans de vie commune en union libre d’abord, puis pacsées par commodité. Et Coralie avait eu la mauvaise idée de prévenir les uns et les autres, qui s’en étaient mêlés, avaient organisé une quête sur Internet, une liste de cadeaux, cherché l’endroit idéal, le bon traiteur, sollicité un DJ queer (c’est juste plus cher), un décorateur et une modiste, établi plusieurs listes d’invités (mairie, vin d’honneur, buffet dînatoire, garden-party du dimanche), trouvé les véhicules, les hébergements et transformé ces épousailles d’agrément en un mariage en bonne de due forme.
Roseline attrape son verre. En fait, elle a besoin de boire. Un hoquet ponctue sa dernière gorgée. Pourquoi a-t-elle laissé faire ? Et Coralie, pourquoi s’est-elle laissée embarquer dans cette parodie de bonheur straight par ses copines du badminton, elle qui a toujours revendiqué sa « culture lesbienne » ? La musique baisse d’un ton. Le DJ queer fait une pause ; c’est l’heure du chichon et de la pièce montée. Qui peut aimer les choux trop sucrés qui collent aux dents ? Encore une concession sortie du chapeau de sa mère, celle-ci. Ah ! sa mère. Une militante féministe de la première heure, une qui a brûlé son soutien-gorge en manifestation au pied de la Sorbonne en 1973 et qui voulait qu’elle portât une jarretière sous sa robe ! Mais comment expliquer toute cette beaufitude qui remonte à la surface dès qu’il s’agit de convoler ? Et encore, il n’est pas question d’enfants. Qu’est-ce que cela serait ? Il n’est plus temps de s’interroger. Coralie est face à elle. Il faut qu’elles découpent de conserve la pièce montée.
— Ça va, chérie ?
— Tu ne m’as jamais appelée chérie !
— C’est notre mariage !
— Et alors ? Tu comptes aussi montrer un drap taché de sang aux invités qui feront le pied de grue sous nos fenêtres ?
Coralie soupire. Roseline s’excuse. Coralie lui tend la main.
— Allez viens, on nous regarde.
L’argument suprême.
Roseline fait le tour de la table et rejoint celle qu’elle aime assez pour sacrifier ses principes sans protester, ou presque. Elle songe un instant que demain, elles pourront divorcer. Voilà qui la fait sourire, ce qui sied parfaitement à la découpe du gâteau magnifiquement surmonté de figurines représentant deux femmes en robe blanche, traînes aux couleurs du ranbow flag en prime. Les invités applaudissent, puis se bousculent pour avoir une part. N’ont-ils pas déjà assez mangé ? On dirait des crève-la-faim prêts à tuer père et mère pour un peu de caramel. Roseline s’éloigne avec l’idée d’aller faire une pause aux toilettes. Une amie d’enfance l’arrête.
— Si j’avais su…
— Su quoi ?
— Que tu étais lesbienne.
— Cela aurait changé quelque chose ?
— Mes parents m’auraient interdit de dormir chez toi.
— Et toi, tu aurais voulu ?
L’amie ne répond pas. Roseline poursuit son chemin. À chaque bifurcation, un calvaire.
— C’est tellement extraordinaire, ce mariage !
Roseline ne saurait donner l’identité de cette dame. Il y a tant de monde qu’elle ignore qui sont la moitié des invités.
— Vous êtes si belles, toutes les deux ! Quand je pense que certains refusent ce genre d’union. Faut-il avoir un cœur de pierre et un esprit si étriqué ?
L’oncle de Coralie s’en mêle.
— Et un cul en béton.
Il rit. La dame l’imite. Roseline ne comprend pas ce qui est drôle. Elle rit aussi. L’oncle les attrape chacune par la taille.
— Les homophobes, il faut les foutre au zonzon ! Ils apprendront bien vite à ramasser les savonnettes ! Et comme le dit le dicton, là où y l’savon, y a pas d’déplaisir !
Il rit plus fort.
N’est-ce pas un peu vulgaire ? Roseline évite d’en faire la remarque, se dégage en s’excusant de devoir aller aux toilettes. Elle s’y enferme, un instant convaincue qu’elle sera incapable d’en sortir. Être malade ; n’est-ce pas la solution ? Le jour de son mariage ? Ce ne serait pas raisonnable. Elle se sent pourtant barbouillée. Un excès de couleuvres avalées ou de vin avec et sans bulles. Elle opte pour le deuxième terme de l’alternative, remonte sa culotte, descend sa jupe, sort des toilettes, se lave les mains et part en quête de belle-maman connue pour avoir sur elle le médicament qu’il faut.
— Mets-toi à l’eau ! Sinon tu ne tiendras pas.
Le conseil est assorti de deux comprimés à faire fondre sous la langue. Roseline les gobe. Direction le bar où elle récupère une bouteille de Saint Yore avec l’intention de la siroter sans modération.
— Tu ne vas pas boire cette eau-de-mémé le soir de tes noces !
Son père a toujours défendu une certaine conception de la fête.
— J’ai la gueule de bois.
— Déjà ? Va te falloir tenir quelques décennies pourtant ! Le mariage, ce n’est pas qu’un soir.
— Et l’on est obligé de boire tout le temps ?
— Tout dépend du plaisir que tu y prends. Il y aura toujours un verre pour toi à la maison.
Il rit en l’étreignant.
— Ma fille ! Ma fille ! Ma fille !
Roseline se laisse bercer sans savoir ce que recouvre cette répétition. Coralie apparaît à cet instant.
— Beau-papa, vous me la rendez ?
Il s’écarte.
— Elle est à toi mais tu en prends soin !
— Promis.
Elle lui colle une bise.
— Vous piquez !
La lippe est feinte. Coralie entraîne Roseline vers l’entrée de la salle.
— On a un souci.
— Quel genre ?
Elles arrivent devant le vestiaire. Un homme est assis sur la banquette, une poche de glace couvre la moitié de son visage.
— Ce genre-là.
Roseline reconnaît le cousin de Coralie, un mâle exemplaire qui leur a envoyé des roses noires à l’annonce de leur mariage avec ce mot, « Le diable reconnaîtra les siens. » mais que Coralie a voulu inviter « parce qu’à la vue de leur amour, il ne pourra que renoncer à sa lesbophobie ». À ses côtés, son amie Katia est effondrée. Elle se lève à leur arrivée.
— Je suis vraiment désolée mais il m’a cherchée !
Elles n’en doutent pas.
— Il m’a dit que les gouines n’étaient bonnes qu’à faire des films pornos. Mon poing est parti tout seul.
Le cousin relève la tête.
— Ça va te coûter cher, salope !
Roseline conduit Katia à l’intérieur de la salle laissant Coralie régler ses problèmes de famille, espérant qu’elle saura calmer le cousin hermétique à leur amour.
— Ne t’inquiète pas ; ça va s’arranger.
— Je suis désolée, je n’ai jamais frappé quelqu’un.
— T’inquiète.
Katia se rassoit à sa place. Bintou, une collègue de Coralie, les rejoint. La bouteille de Saint Yore n’y survit pas.
— Mais pourquoi avez-vous invité ce sale type ?
— Tu connais Coralie ; elle pense que l’amour résout tous les problèmes. Avez-vous goûté la pièce montée ?
— Pas encore.
— Venez, je vous accompagne.
Le gâteau est déjà bien entamé. Le champagne est servi à volonté par un loufiat en nœud papillon. Roseline lui demande une eau à bulles dans une coupe, espérant duper les chantres du tout-alcool. Elle retourne s’asseoir à sa place. Seule. Ses voisins de table ont disparu. Son épouse est occupée ailleurs. Elle avale son verre cul sec. Un rot fait remonter une partie du repas. Elle le refoule. Devant elle, la piste de danse est encore vide. Elle n’est pas impatiente que le bal soit officiellement lancé.
À l’autre bout de la salle, Camille pose sa tête sur l’épaule d’Eunice.
— C’est si beau…
— Qu’est-ce qui est beau ?
— Ce mariage.
Eunice lui caresse la joue.
— Je crois que tu as trop bu.
— Non !
— Tu dis pourtant des horreurs.
— Si je te dis que c’est sordide, tu vas vouloir que l’on rentre.
— On rentre ?
— Tu m’as promis une danse.
— On y va ?
— Ce serait inconvenant d’ouvrir le bal à la place des mariées !
— Camille…
Le DJ monte le son. Il fait bien. L’amour a besoin d’une bonne dose de musique.



Cy Jung, 5 juillet 2016®.

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[*Retrouvez le texte de Cy Jung, « Le mariage, point culminant de la domination masculine », 30 mai 2013, ici.



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