LexCy(que)

À fin — À seule fin



Cy Jung — LexCy(que) — À fin — À seule fin

Ma phrase [*] : Je retiens l’éclat de rire. Il corrompt mon désir et l’idée de la frapper me déplaît, même si c’est à fins de la tuer.

Je m’interroge souvent sur la distinction à établir entre « à fins de » et « afin de ». Pour cette phrase, il me semble que je pourrais tout autant écrire « afin de la tuer » ; mes dictionnaires confirment. Mais, les deux ont-ils le même sens, le même usage ?

Dans les locutions proposées par Antidote, je trouve « à seule fin de (que) / aux seules fins de », « aux fins de », « à cette fin que », « à toutes fins utiles ». Ma construction « à fins » (au pluriel) serait-elle une grossière erreur ?
Dans le Petit Robert, je remarque le pluriel « à seules fins de ». D’où vient ce « à » ou « aux » + pluriel ?
Je ne trouve aucune trace de ma construction dans le XMLittré, ni d’explication sur l’usage du « à » ou du « aux ». Grâce au Grevisse [1039 a 1° N. B.], je comprends d’où me vient ce « à fin », qui s’écrit ordinairement au singulier : c’est une formule de juriste qui signifie « en vue de (une décision de droit) » ; on peut également l’écrire au pluriel (« à fins ») quand il est suivi de deux noms « à fins de traitement et de manipulation ».
Le Grevisse [1038 a] m’apprend également que le pluriel de « à seules fins de » est plus fréquent que le singulier et indépendant du nombre de « fins » considérées. Il indique également un usage « aux fins de » sans dire pourquoi ce distinguo.

Je ne sais donc toujours pas pourquoi existent les deux locutions « à seuls fins de » et « aux seules fins de ». Je pose la question à Pascale.
En attendant sa réponse, je retiens de cette recherche que « afin » correspond au sens de ma phrase et que « à fin » (singulier ou pluriel) n’a pas le sens que ma phrase réclame. Et je troque mon « à fins » contre « à seule fin de » (au singulier, je préfère), dans le sens « dans le seul but que » : la locution sied à mon texte, puisque ma phrase dit que la frapper me déplaît même si c’est dans le seul but de la tuer. J’adopte donc cette construction.
Ma phrase devient : Je retiens l’éclat de rire. Il corrompt mon désir et l’idée de la frapper me déplaît, même si c’est à seule fin de la tuer.

La réponse de Pascale

Ta question me laisse toute pantoise. Je crois que je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire « à fin de » pour « afin de »… Mais pourquoi pas ?
Tu aurais dû naître dans la Sarthe, tu n’aurais pas de difficulté pour employer « à seule fin de ». Dans la Sarthe profonde, on emploie cette formulation comme Monsieur Jourdain ou comme un Canadien, y compris avec l’accent, parce c’est un reliquat du vieux françois… Malgré tout, même dans le Sud on connaît cette expression, si j’en juge par les paroles de Brassens dans quatre-vingt-quinze fois sur cent :

-« Les « encore », les « c’est bon », les « continue »
- « Qu’ell’ crie pour simuler qu’ell’ monte aux nues,
- « C’est pure charité, les soupirs des anges ne sont
- « En général que de pieux mensonges.
- « C’est à celle fin que son partenaire
- « Se croie un amant extraordinaire, »

Bref, voilà ce que tu peux lire dans le Glossaire du parler français au Canada à l’entrée « fin » (pdf) :
« FIN s. f. À celle fin, à seule fin (…). Celle était autrefois adjectif démonstratif ; mais comme il se prononçait ceuleu, on l’a confondu avec seule, et l’orthographe a consacré à seule fin, qui tend à prendre le sens de : uniquement pour. »

Je te confirme que « à fin » est du jargon juridique. En tout cas, je ne l’ai toujours vu sous cette forme que dans des textes juridiques. Mais qu’il s’agisse de «  à seule(s) fin(s) de », de « afin de » ou de « à fin de », c’est du pareil au même au plan du sens. Ce sont juste des variantes qui signifient toutes « dans le but de ».
Néanmoins, en français contemporain, quand tu utilises « à seule(s) fin(s) de », tu as l’impression d’insister un peu plus sur le fait que c’est uniquement dans le but précisé à cause du « seule » qui ici n’a pourtant pas du tout le sens de « seulement » (du moins à l’origine). Dans le français actuel, on a perdu de vue le sens démonstratif et de ce résidu de seule… C’est aussi pourquoi tu peux tout aussi bien le mettre au pluriel. C’est comme si tu disais « à cette fin » ou « à ces fins ».
Maintenant, pourquoi les juristes disent « à fin de », je n’en sais fichtrement rien. Mais le « fin » juridique est celui que tu retrouves dans l’expression « fin de non-recevoir ».

Quant à la forme indiquée par Grevisse « aux fins de », je pense que c’est ni plus ni moins la forme plurielle de « à fin de ».


La conclusion de Cy Jung

Je garde mon « à seule fin », plus conforme au sens que je donne à ma phrase, surtout si cela peut indiquer que c’est « uniquement dans le but préciser ».
Quant au passage de « celle » à « seule » pour une histoire de prononciation, c’est une vraie découverte pour la Bourguignonne que je suis qui ne connaît de la Sarthe qu’une charmante maisonnée au pied de l’autoroute.


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[*Phrase extraite de Je ne saurai jamais si elle était jolie, manuscrit (version 3), février 2009.


Information publiée le jeudi 16 avril 2009.

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