[e-criture]

[#35] L’ouvrier qui a des allergies (V-01)



Cy Jung — [#35] L'ouvrier qui a des allergies (V-01)

[Le prétexte] Je traverse le cimetière du Montparnasse, un endroit que j’affectionne pour son calme et sa verdure. Trois hommes en tenue de travail devisent à proximité d’un camion.
Alors que je m’approche, l’un d’eux lance à un autre.
— Si tu as des allergies, c’est que tu es vivant !
Je souris. Il le remarque et m’interpelle.
— Vous êtes d’accord madame ?
— Oui monsieur, je suis tout à fait d’accord avec vous.
— Merci ! Cela me fait plaisir.


Petit rappel liminaire

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Note. Synchronicité encore. Ce « Prétexte » fait suite à celui qui m’a permis d’évoquer les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, ici. La mort rôdait. Aujourd’hui, la vie.

[La nouvelle]
Qu’est-ce qui s’est passé ? Harold est figé. Où est-il ? Il ouvre les yeux. Une sorte de poussière sitôt les lui referme. Une pesanteur aussi. Une impossible fatigue. Il a juste eu le temps d’entrevoir du noir, ou quelque chose d’apparenté. Du noir, noir ; très noir. Plus sombre que sombre. Pas une lueur. Pas un souffle. Un souffle ? Il cherche le rapport. Il voudrait rouvrir les yeux. L’effort est vertigineux. Il renonce.
Il entend comme le bruit de quelque chose. Loin. Très loin. Il n’entend plus. Il se sent démuni. Il ne comprend pas. Il ne peut pas bouger. Il ne sait même pas s’il est encore là. Où ? Où est-il ? Une paupière se soulève sans qu’il ne lui ait rien demandé. Ce qu’elle laisse filtrer semble à Harold les ténèbres. L’idée qu’il en a. L’air n’est ni chaud ni froid. Il manque. L’air manque. Harold le sent. L’idée le traverse qu’il doit respirer, sans trop. Respire-t-il ? La paupière se referme comme elle s’est ouverte, indépendante de toute volonté. Harold se dit qu’il la préfère fermée, l’ombre du dehors lui fait peur. Le noir à l’intérieur, il le connaît. Il a l’impression d’en maîtriser l’opacité. Et puis, les ténèbres, n’est-ce pas le linceul de la mort ? La mort. Est-il mort ? Harold voudrait se pincer. Il tente un geste. Aucun muscle ne répond sans qu’il ne ressente pourtant une ankylose. Son esprit s’affole. Il ne faut pas. S’il est mort, il n’y peut rien. S’il est vivant, il a bien le temps. Le temps de mourir ? En quelque sorte.
Harold cherche encore à bouger. Rien ne vient à part la conscience que l’effort est délétère. Cela l’inquiète. Il tend l’oreille. Le bruit de tout à l’heure ne revient pas. Peut-être qu’il pourrait entendre les battements de son cœur ? Le silence à travers le pavillon est aussi pesant que l’ombre dans l’embrasure des paupières. Harold referme l’écoutille. Il doit rester à l’intérieur de son corps le temps de comprendre ce qui se passe alentour. Se concentrer sur sa chair. Elle va bien finir par se faire entendre, bruire, vibrer, souffler, péter, peut-être. Il ignore d’où lui vient cette idée, celle-là, les autres. Son cerveau fonctionne ; à l’économie, mais il fonctionne. Son cœur aussi, sans doute, l’un n’allant pas sans l’autre. N’est-ce pas justement un battement plus fort que les précédents qui vient d’éveiller ses bronches avec une pointe de douleur ?
Harold n’est pas sûr. Il lui semble un instant plonger dans un abîme. Il a senti la chute. Puis, cela a été comme un réveil, un réveil gourd. Tout est compté. Une toux incongrue s’invite dans le tableau. Harold éructe. C’est douloureux. L’air manque un peu plus. La toux cesse. Harold soupire, dans sa tête ; ses poumons en sont incapables. Il plonge de nouveau. C’est comme un puits sans fond. Il y choit avec la sensation d’un vol libre sans aile delta. Il n’atteint pas le fond. Il n’y a pas de fond, pas de fin, pas d’issue, ni haut, ni bas, ni devant, ni derrière. Du vide. Cela lui épargne la peur de s’écraser. La peur. Quel genre de peur ? Harold est trop pris dans la chute pour la définir. Il voudrait tendre le bras pour s’accrocher à quelque chose ; c’est inutile. Il n’y a rien auquel il puisse s’accrocher. Et puis, il est comme suspendu, en apesanteur, entre deux, deux temps, deux mondes, deux espaces.
Un haut-le-cœur le soulève d’abord puis le repose avec délicatesse. Harold sonde sa chair. Il n’a pas mal. Il n’a pas l’air de fuir de quelque part. Il reste figé. Seulement figé. Un bruit sourd lui parvient. Il en est certain. Le bruit est sourd. Comme un choc qui ne le concerne pas. Loin. Pas tant mais loin tout de même. Il ne sait pas. Il songe que s’il ouvrait la bouche, il respirerait mieux. Il tire sur les maxillaires. Rien ne vient. L’inquiétude de nouveau monte. Que s’est-il passé ? Il était dans son lit ; il dormait. Qu’est-ce qui lui fait penser que ce n’est plus le cas ? Une sensation. Un froid. La chair qui ne répond pas. Le corps qui repose en suspension. L’esprit qui divague autrement que dans un rêve. Et le lit qui, clairement, est absent.
Harold voudrait sourire. Comment peut-il ainsi affirmer que le lit est absent sans voir sans toucher sans éprouver ? Il le sait, c’est tout. Il sait qu’il n’est plus dans son lit ; il sait qu’il est arrivé quelque chose d’inhabituel. Il sait que le temps se déroule. Il sait qu’il est mort. Non, cela il ne sait pas. Il le craint, ce n’est pas pareil savoir et craindre. Son esprit encore s’affole. S’il était mort, il ne penserait pas. Mais s’il était vivant, il bougerait, non ? Il gît. Ci gît. C’est ce que l’on écrit sur les tombes. Mort. Vif. Harold s’ignore. Il sait que quelque chose l’a pris. Il ne s’appartient plus. Sauf l’esprit. L’esprit bouillonne. La chair sombre à nouveau, dans l’abîme. Le corps suit. Que s’est-il passé ?
Silence.
Que va-t-il advenir ?
Noir.
Harold guette toujours les battements de son cœur. Il pourrait compter le temps qui s’écoule sans lui, loin, à l’autre bout de la chambre. La chambre ? Il y est encore mais plus dans son lit. L’ombre est brouillard. La fosse déborde de corps sans chair. Est-ce là qu’il est ? Il ne croit pas. Il est seul. Prisonnier de il-ne-sait-quoi. Mais seul. Abandonné. Il était dans son lit. Il dormait. C’était la nuit.
Et il est mort.
Son corps arrête sa chute. Il append entre deux souffles. Pas de bras. Pas de jambes. Pas de tronc. Pas de tête. Un corps, sans chair. Un esprit, sans corps. Une chair, sans os. Harold ne sait plus. Il se rassemble. Une goulée d’air lui fait tourner la tête. C’est déjà cela de récupéré ; la tête. C’est le logement de l’esprit. Peut-être. Quelque chose pèse sur son ventre. Une tête. Un ventre. Harold se concentre encore. Il doit pouvoir racquitter d’autres morceaux, se refaire une intégrité, se remettre en corps, se revivre en chair. Une image vient.
Un flash.
Du bleu peut-être ? Une sorte de projecteur qui passe la membrane.
Harnold voit comme un luminaire sous ses paupières. Il hésite à les ouvrir. L’ombre toujours lui fait peur. Le noir à l’intérieur accueille quelques étoiles. Elles filent. Le corps repart à la verticale. Il vrille. Il tourne. Harold retient une nausée. A-t-on la nausée d’être mort ? Il vomit dans un hoquet. Il tousse. Il s’étouffe. Il…
Entracte.
Chacun se lève et se rend, qui aux toilettes, qui au foyer, qui dehors fumer une cigarette. Harold est allongé dans la fosse d’orchestre, juste derrière la contrebasse. Ce soir, on joue Don Juan, de Mozart. Harold n’a rien à faire là. Le contrebassiste l’a vu. Il a cru un technicien penché sur le système électrique. Il n’a rien dit. Dire quoi ? Dire à qui ? Personne n’écoute la contrebasse. Trop grosse. Trop lourde. Un jour on la supprimera. Elle prend trop de place. On fait de la musique à l’économie, comme tout.
La sonnerie annonce la reprise. Les musiciens récupèrent leur instrument. Les chanteurs se pressent derrière le rideau. Les spectateurs s’assoient. Les ouvreuses activent le mouvement. On éteint les lumières de la salle. Les gorges se raclent de part et d’autre de la servante. Le deuxième acte peut commencer.
Le rideau s’ouvre.
C’est la nuit, toujours, comme le dit la didascalie. « Une rue près d’une auberge. » Harold se demande ce qu’il fait là. Il était dans son lit. Il dormait. C’était la nuit. La nuit ; c’est ça. La nuit, l’ombre, le noir, les ténèbres, dehors, dedans, pas une douce nuit d’été, une nuit froide, d’hiver, lugubre, qui plombe le corps. Harold siège.
— Eh via, buffone, non mi seccar !
« Buffone » ? C’est qui ? Il n’y a personne ici. Harold se perd. Il s’égare. Il s’en va. Il repart en vol libre. Il va tomber. Il meurt.
— No, no, padrone, non vo’ restar !
Il fuit. Don Juan lui tend la main. Il faut qu’il se relève, que la pluie cesse de tremper son linceul. Harold a froid. Il grelotte. Il va partir en morceau, se déliter, à ce régime-là. Pourrait-on faire quelque chose ?
— Sentimi, amico -
Harold ne comprend pas l’italien, c’est le hic ! Il le parle pourtant.
— Vo’ andar, vi dico !
Et Don Juan mieux que lui !
— Ma che ti ho fatto / che vuoi lasciarmi ? [*]
Harold se concentre encore. Il le connaît ce texte. Il y a cette prochaine didascalie, « Au cimetière, la nuit. » Il est donc mort. C’est certain. Don Juan. Mozart. Molière. Qu’importe ? Harold est le Commandeur. Il a atteint les abîmes de la terre. Les ténèbres. Ce n’est même pas l’enfer. C’est le néant.
— Monsi…
Il se passe de nouveau quelque chose, comme un souffle d’air plus frais qui effleure sa peau sans qu’il ne respire mieux. Harold n’est pas sûr. Il suspend son vol. Il a cru sitôt avant entendre quelque chose, une voix peut-être, un appel. Son corps est toujours absent. Sa tête lui fait mal.
— Monsieur !
Il a entendu ! Il voudrait sauter de joie. Quelle blague !
— Vous m’entendez ?
Harold ne sait pas dire oui. Sa bouche ne s’ouvre pas. Tout est perclus, encore. Mais s’il entend, ne serait-il pas mort ?
— Monsieur ! Ouvrez les paupières.
Il en soulève le quart d’une.
— Il est là ! Tenez-moi ça, s’il vous plaît.
Eunice s’y applique.
Harold a vu un trait de lumière. Une étrange chaleur se répend sur sa poitrine. Cela bouge. Il cherche la lumière encore, tente d’éprouver le souffle. L’oppression n’en est que plus forte. Le corps reprend sa descente dans le puits. Harold tend la main pour s’accrocher à la margelle. Il ne veut plus tomber. Quelque chose le retient. On dirait un crochet, pas froid comme du métal. Sa chair s’étire.
— Monsieur ?
Une chaleur douce se pose quelque part sur sa peau. C’est agréable.
— On va vous sortir de là.
Là ? Où est-ce ? Ce n’est pas l’essentiel. Il n’est plus seul. Harold sourit. Est-ce que cela se voit ? Il ne sait pas. Les voix s’étouffent un peu. Lui aussi. Un nouveau hoquet le soulève. La chaleur se repend.
— Ne bougez pas !
Harold n’avait pas senti bouger.
— Appuyez plus fort, vous pouvez ?
Eunice opine. Elle a un peu peur de faire mal à ce pauvre homme qui revient de loin et n’a pas besoin de se faire écrabouiller plus que les tonnes de béton qui lui sont tombées dessus. L’urgentiste insiste. Elle appuie. L’homme reprend des couleurs. C’est bon signe. Le passage autour d’eux s’agrandit. Un premier pompier les rejoint, un second. Il est temps pour Eunice de sortir de là. Elle caresse la joue de l’homme. Il a les yeux ouverts. Une larme lui répond. Elle ne coule pas. Elle luit au creux de la paupière. Un filet de jour s’y reflète. Eunice pose un baiser furtif sur le front du rescapé.
— Prenez soin de vous, monsieur.
Elle s’extirpe des décombres de l’immeuble sans qu’Harold ne comprenne qu’elle est partie autant qu’il n’a jamais véritablement compris qu’elle était là. D’autres mains se pressent autour de lui, d’autres voix. Il ne sait toujours pas ce qu’il s’est passé. Plus tard. Un masque lui donne désormais de l’oxygène, une seringue de l’adrénaline. Un ange est passé. Il a repoussé la mort jusqu’à Samarcande. Harold sourit encore. Il est tranquille. Il habite à Paris.



Cy Jung, 4 janvier 2016®.

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[*Mozart, Don Giovani, acte II, scène 2, Duo. « Non, non, patron, je ne veux rester ! » ; « Écoute-moi, ami - » ; « Je veux m’en aller, je vous dis » ; « Mais que t’ai-je fait / que tu veuilles me quitter ? »



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