Les engagements de Cy Jung

Causerie suédoise — Suis-je une activiste ?



Cy Jung — Causerie politique — Suis-je une activiste ?

À l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie (IDAHOT – 17 mai), Cy Jung était l’invitée du LGBTQ-network for employees at Lund University, groupe qui organise depuis deux ans une journée d’ateliers et d’échanges inaugurée par un hissage du drapeau arc-en-ciel sur le bâtiment principal de l’université.
Cy Jung y a donné une causerie « Suis-je une activiste ? » où elle évoque ses engagements et positions politiques au fil des cinquante premières années de sa vie. Cette causerie prend appui sur le documentaire d’Ingrid Seyman « À vos cannes citoyens ! » diffusé sur France 5 en février dernier (ici).

Cy Jung — Gissage du drapeau arc-en-ciel sur l'université de Lund (Suède)La présentation de cette journée (en suédois et en anglais) est disponible sur le blog de l’événement ().
Et des photos sont disponibles lala.

An english version is here.

Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.

La causerie de Cy Jung

Quand Laurie m’a contactée par mail dans le cadre de cette Journée contre l’homophobie (IDAHOT) organisée par le réseau LGBTQ de l’université de Lund, il y a un mot qui a tout de suite attiré mon attention : « activisme ». Ce n’est pas un mot qui fait partie de mon vocabulaire. Je le prends même pour un calque de l’anglais. Et, vous l’aurez remarqué, je ne parle pas l’anglais. C’est une langue essentielle : pour les personnes dont c’est la langue maternelle avant tout ; pour la communication internationale, également.
Et pourtant… J’y rechigne.

Je suis écrivaine. Tous les jours, je travaille avec ma langue, le français, et je ne rate pas une occasion de dénoncer l’invasion du « globish » (global english) dans nos luttes LGBT. Aujourd’hui, à Paris, on « save the date » de notre marche des Fiertés plutôt que de « noter la date », on « join the fun », on « gouine are family » et on « go to the pussy cat party ». Tout cela n’a guère de sens pour moi, à part « pussy cat », peut-être…
Et voilà que déjà je suis partie dans l’activisme, à refuser d’utiliser cette langue, l’anglais, qui ne pense pas le monde comme le pense ma langue, le français. Je ne dis pas que l’une serait meilleure que l’autre. Je dis juste où va ma préférence, préférence que par nature je revendique au point de porter aussitôt mon action à cet endroit.
Activiste serais-je ?

Avant de répondre à cette question et de vous parler de mes engagements, comment ils se sont construits, comment ils s’ordonnent, comment ils trouvent matière, je vous propose de regarder dix minutes d’un documentaire diffusé sur France 5, en février dernier. France 5 est une chaîne de télévision nationale publique qui propose de nombreux reportages et magazines souvent fort bien construits et documentés.
Cy Jung — Tu vois ce que je veux dire.Ce documentaire, « À vos cannes citoyens ! », d’Ingrid Seyman, s’intéresse à des personnes aveugles ou malvoyantes qui portent un engagement citoyen. Je suis de ces personnes. Je suis albinos, donc malvoyante, en plus d’être une femme, homosexuelle… Je vous laisse découvrir au fil de mon propos la longue liste de mes différences.
Ma rencontre avec la journaliste a été très forte. Ce qu’elle a retenu d’une journée entière de tournage me correspond bien. Vous allez y voir aussi le centre LGBT Paris-Île-de-France, des militantes parisiennes, des travaux de plasticiennes, des sœurs de la perpétuelle indulgence, une petite partie du monde dans lequel je m’active.

Merci à Laurie d’avoir traduit mes propos, pour ce documentaire et pour cette présentation. Je voudrais aussi, avant que la projection ne commence, vous présenter Isabelle Thézé, qui m’accompagne.
En plus d’avoir une formation en philosophie et d’avoir travaillé avec Marie-Hélène Bourcier au Zoo, premier groupe de réflexion queer parisien — c’était dans les années 90 —, Isabelle est une militante de la cause LGBT. Elle a eu des responsabilités importantes à SOS Homophobie, au centre LGBT, lors de l’Europride de 1997 à Paris, à la Fédération sportive gay et lesbienne, aujourd’hui au sein de Paris 2018, 10e édition des Gay games, où elle est la directrice du pôle Inclusion et Développement durable.
Mais en fait, ce n’est pas pour cela qu’elle est là même si elle pourra m’aider à répondre à vos questions. Isabelle est une amie. Elle m’accompagne souvent dans mes déplacements pour pallier ma déficience visuelle, et aujourd’hui mon « english bashing ».

L’amitié.
Je ne saurais distinguer mes engagements de mes amitiés. Le premier fondement de l’activisme me paraît en effet d’aller vers l’autre, de l’aimer tel qu’il est, de partager un verre, de raconter ses rêves d’un monde meilleur et de sortir dans la nuit coller des affiches sur la façade d’une association que l’on sait homophobe la peur au ventre mais rassuré du camarade, qui est là et veille à nos côtés.

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,
« Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne,
« Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
« Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. »

Il s’agit du Chant des partisans, l’hymne des résistants français durant la Seconde Guerre mondiale. Mon activisme se nourrit aussi de l’histoire de France.
Allez ! J’y reviens. Regardons ce documentaire.

Cy Jung — Documentaire — « À vos cannes citoyens »[Documentaire, que l’on peut toujours voir ici ou dont on peut lire le texte .]

« À vos cannes, citoyens ! » et « À vos dictionnaires, écrivains » ; en français, cela rime et me permet de revenir à ma question de départ. L’activisme. Un de mes dictionnaires de travail, Antidote, m’en donne la définition suivante. « Activisme : Attitude politique prônant le recours à l’action directe, à la propagande active. »
Voilà qui me plaît.
J’en retiens trois mots qui vont structurer mon propos : « attitude politique », «  action directe » et « propagande ».

« Attitude politique », d’abord.
Ce qui m’intéresse le plus dans ces deux mots, c’est l’adjectif « politique ».

Je suis née en 1963, un peu moins de vingt ans après la Guerre. Mes parents étaient des enseignants « de gauche », c’est-à-dire qu’ils étaient des opposants au Général de Gaulle, à la Guerre d’Algérie. Ils étaient également des militants des droits de l’homme et des grandes causes internationales, de l’autodétermination des peuples, Cuba, le Chili, la Palestine… et aussi des militants de l’Éducation populaire, ce mouvement éducatif né dans le siècle qui portait l’idée que l’on ne peut pas engager le changement social voire la révolution sans l’éducation préalable des masses.
J’utilise à dessein le vocabulaire de l’époque, celui de Mai 68. Il dit combien, pour les militants de gauche de l’âge de mes parents, on ne pouvait pas dissocier action militante, éducation et révolution politique au sens large du terme.
C’est d’ailleurs dans cet esprit que s’est créé le Fahr en 1971, le Front homosexuel d’action révolutionnaire, premier mouvement politique homosexuel français. Ce « front », créé par des homosexuels des deux sexes engagés dans le mouvement féministe et/ou de contestation intellectuelle, portait une parole révolutionnaire et menait une « action directe », dont Act-up retrouvera la dynamique dans les années 90 pour réveiller les consciences et les pouvoirs publics face au Sida.

Je suppose que vous avez entendu parler du Fahr. Peut-être moins des Gazolines.
Ce groupe, issu du Fahr, est le premier groupe homosexuel français qui travaille sur le genre. Il se fait notamment remarquer lors des obsèques de Pierre Overney, un militant maoïste tué par un vigile lors d’une grève chez Renault (les voitures). Au début des années 70, les « questions de genre » n’étaient pas autre chose qu’une réflexion féministe sur l’ordre bourgeois. Elles étaient donc indissociables des luttes des travailleurs. Et, on le voit, la « révolution prolétarienne » était au cœur des combats LGBT.
L’homosexualité, pour ces militants, était politique (et non « orientation sexuelle » ou « préférence amoureuse ») parce que pensée ontologiquement comme une force de contestation de l’ordre social, principalement son sexisme et son caractère répressif incarnés par les « hétéroflics ».
La base de cette analyse est assez simple à résumer : si l’on considère que l’ordre social est, entre autres, structuré autour de la barrière génitale (chaque sexe biologique se traduit en genre en tant que rôle social), l’homosexualité, par nature, corrompt cette barrière car les deux personnes qui se désirent partagent dès le départ un sort identique. Le choc permanent entre femmes et hommes n’a plus lieu d’être ; par nature, l’homosexualité en apaise les échanges et autorise un autre rapport politique à l’autre, un rapport où le désir est plus fort que toutes les tyrannies propres à la relation humaine dans sa routine bourgeoise.
Le quotidien de nos amours est souvent loin de cela, je vous le concède. Je suis dans la théorie politique.

Le mot d’ordre des militants du Fhar et des Gazolines était « Jouissons sans entraves ». Il s’agissait par là de s’opposer à tout ce qui opprimait la sexualité, donc l’homosexualité. Ces militants portaient ainsi des revendications où la liberté du sujet ne pouvait se concevoir sans la liberté du corps (et du désir) : avortement et contraception libres et gratuits, criminalisation effective du viol, dépénalisation de la prostitution, de l’homosexualité, de la sexualité adolescente, éducation sexuelle à l’école, condamnation des comportements policiers et judiciaires abusifs à l’égard de tout ce qui était déviant… et refus du mariage.
Dans le mariage, les femmes étaient considérées comme opprimées, exploitées (le travail domestique est gratuit), contraintes à la sexualité et à la procréation. Les « transpédégouines » de l’époque considéraient donc que leur cause était commune à celle des femmes, qu’à supprimer le mariage, chacun trouverait sa liberté, notamment sexuelle, et pourrait jouir, sans entraves, d’un désir dépouillé de tout enjeu politique.
On est bien loin de la revendication du « mariage pour tous » des LGBT d’aujourd’hui, revendication qui apparaît ainsi comme un soutien à l’ordre bourgeois. L’homosexualité reste politique (tout en le reniant) mais elle s’engage dans l’autre camp, le camp de l’oppresseur. Le prix de l’égalité des droits, nous dit-on. Mais que vaut de conquérir une égalité qui nous opprime ?
Je laisse la question en suspens.

J’avais à peine dix ans à la mort de Pierre Overney mais ma culture politique part de là, de cette idée que l’on ne peut pas porter une revendication sans que celle-ci ne soit attachée à une analyse politique préalable de laquelle découle un projet de société. Autrement dit, mon activisme est avant tout une « attitude politique » visant à changer le monde, « changer la vie ».
« Changer la vie », c’était le slogan de campagne de François Mitterrand, premier socialiste élu président de la cinquième République française, le 10 mai 1981. J’allais avoir 18 ans, trop jeune de quelques jours pour pouvoir voter à ces présidentielles. C’est sans doute l’un de mes plus grands regrets en politique. Qu’importe ! Enfin, la gauche était au pouvoir ! Moi qui, adolescente, avais épousé les causes de la fin des années 70 (mixité dans mon lycée, antimilitarisme au Larzac, antinucléaire à Plogoff…), j’allais pouvoir faire mes études tranquille et laisser Mitterrand gouverner « à gauche ».
Je n’ai pas fait mes études tranquille, vous vous en doutez, et j’ai appris que gouverner implique de faire des concessions avec son idéal politique. Avec une bonne majorité à l’Assemblée nationale (la chambre basse de notre Parlement), on peut aisément abolir la peine de mort, dépénaliser l’homosexualité, ouvrir les médias à la pluralité, libérer la société de ses coercitions étatiques les plus flagrantes ; mais comment faire la nique au Grand Capital, lui qui tire tous les profits de l’ordre bourgeois ? Comment résister face au libéralisme et à l’impérialisme quand les banques et les marchés financiers contrôlent l’économie ? Même Tonton (c’était le surnom de François Mitterrand), grand homme politique qu’il était, n’y a rien pu. Les Grecs, aujourd’hui, sont dans le même embarras.

Cy Jung — Lund 2015Je suis ainsi arrivée à l’âge adulte de mes engagements avec deux convictions profondes qui les structurent, et définissent ma manière de les mener.
* Il faut d’abord penser le monde avant de vouloir le changer, comprendre son fonctionnement, ses enjeux, connaître son histoire et se doter d’un projet politique fort qui s’appuie sur des principes intangibles qui étayent à tout moment l’action.
* Il faut savoir en deuxième lieu que ce projet politique fort est un idéal qui se heurte à chaque seconde à un quotidien qu’il nous appartient de prendre en charge, parce qu’il est souvent un quotidien douloureux pour les personnes. Et l’action concrète que nous menons peut déroger, par état de nécessité, au projet politique, mais pas aux principes qui le fondent.

Si j’applique cela à la cause LGBT, j’en reviens à ce que j’ai dit sur l’égalité des droits.

Le « mariage pour tous » est une revendication issue de l’épidémie du Sida et de la nécessité morale et sociale de donner des droits aux personnes partageant la vie des malades. Avant le vote difficile de notre Pacs en 1999, premier contrat civil permettant à deux personnes de même sexe d’unir leur condition matérielle, beaucoup d’hommes sont morts du Sida, laissant orphelin de droits et de subsistances leur compagnon. Le Pacs a fait tomber quelques discriminations mais pas toutes, notamment pas celles vis-à-vis des droits afférents au mariage.
Le mariage, en droit français, ouvre beaucoup de droits particuliers, notamment en matière fiscale et patrimoniale. Juridiquement, il est à la fois un contrat patrimonial (exactement comme le Pacs) qui définit la propriété des biens au sein du couple, mais également un cadre juridique qui définit la filiation et les droits de succession afférents ainsi que les droits et devoirs respectifs des époux.
C’est sur l’argument de la filiation que les associations LGBT ont, après le Pacs, milité en faveur du « mariage pour tous », considérant qu’il était le cadre idéal pour supprimer les discriminations à l’égard des familles homoparentales. Le second argument des associations LGBT a été que le « mariage pour tous », en ce qu’il procurerait l’égalité des droits, permettrait de lutter contre l’homophobie : il « banalisait » l’homosexualité, la rangeait du côté de l’amour.
Je peine à comprendre que l’on ait pu utiliser cet argument-là, qui pourtant fait fureur. En France, les esclaves noirs ont obtenu l’égalité des droits en même temps que leur affranchissement au XIXe siècle. La France reste pourtant un pays particulièrement raciste. Je pourrais avoir le même argument à propos des juifs et de l’antisémitisme et surtout des femmes et du sexisme… Il s’agit donc d’un argument purement artificiel, qui n’a aucun fondement historique ou social. Il est caduc et renvoie le « mariage pour tous » à sa principale mission : réduire les discriminations.

Mais de quelles discriminations parle-t-on ? De la capacité juridique pour les homosexuels de se marier avec une personne du même sexe ? Certes. Mais quid des discriminations qui s’exercent entre les différents statuts : mariés, divorcés, veufs, pacsés, concubins, célibataires ?
Peu importe ici que les personnes soient homosexuelles ou non. Je relève que la revendication du « mariage pour tous » renforce les discriminations selon le statut marital en même temps que la filiation n’est finalement pas si automatique ; la PMA n’a pas été accordée aux couples mariés de même sexe (ce qui crée une discrimination entre personnes mariées) ; pour l’adoption de l’enfant du conjoint, cela se joue actuellement devant les tribunaux.
Autrement dit, en portant une revendication d’égalité des droits tout en l’inscrivant dans un quotidien politique sans perspective autre que le gain immédiat de ce droit, les homosexuels de France ont créé des discriminations, épousé l’ordre bourgeois sans autre contrepartie, finalement, que le droit à une cérémonie en mairie devant un officier d’État civil.

Fallait-il pour autant y renoncer ?
Que proposer d’autre ?
Une égalité des droits par la suppression du mariage pour tous, par exemple, ce qui aurait permis au passage de renforcer les droits personnels de tous, homos et hétérosexuels. La proposition n’est pas si farfelue qu’elle y paraît. Je ne la détaille pas mais je peux le faire si vous le souhaitez.
La société aurait-elle suivi ? Je l’ignore.
Aujourd’hui, on nivelle l’offre politique par le bas au nom d’une « volonté populaire » qui s’exprime par sondage et l’on obtient des partis populistes réactionnaires. Les homosexuels des années 70 portaient un projet politique qui visait à changer le monde. Que se passerait-il si l’on osait de nouveau revendiquer un désir homosexuel porteur d’un projet politique révolutionnaire car insoumis à la barrière génitale ?

Mais nous sommes sortis de toute logique révolutionnaire et cela ne vaut pas que pour le mouvement homosexuel. Je le regrette, non par sentimentalisme, mais parce que cela place le mouvement LGBT sur le terrain de la défaite ; il se bat aujourd’hui pour des petits bouts de droit sans chercher à changer le monde. À renier ainsi son histoire, son identité politique, il nous parle d’amour en organisant des soirées Champagne et cœurs en chocolat, iPhone en main et rêves de couches-culottes en prime. Le désir homosexuel a perdu la partie au profit de la consommation familiale gay.
Ce n’est malheureusement pas là le pire.
Cette défaite idéologique s’accompagne en effet d’une défaite de la pensée qui perturbe l’action, la dévoie, la corrompt. J’arrive à mon deuxième point « action directe et propagande » avec un exemple pour illustrer ce qui se passe quand on oublie en route ses principes et ses valeurs.

Petit rappel

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Cy Jung — Première affiche inter 2015La marche des Fiertés parisiennes (notre Gay pride) est gérée par une inter-associative qui regroupe une soixantaine d’associations nationales qui participent à la « visibilité homosexuelle » ; je prends ce terme assez large car il serait long d’en faire le détail. Pour valoriser cette marche, l’Inter-LGBT produit chaque année une affiche en lançant un concours de « visuels ». En parallèle, elle réfléchit à un slogan porteur d’une revendication censée faire consensus.
Cette année, sur un visuel représentant une Marianne (symbole de la République française présent dans toutes nos mairies), une Marianne à peau noire, a priori de sexe masculin, on peut lire ce slogan « Nos luttes vous émancipent ». Comment ont-ils osé, pourrions-nous dire, insinuer ainsi que les combats LGBT émanciperaient les noirs dans la République ? Le slogan est tellement raciste, néo-colonialiste, tellement « énorme » que tout le monde s’interroge. Moi aussi, avec cette question : l’Inter-LGBT aurait-elle définitivement vendu l’âme du Fhar à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste dans l’espoir de je ne sais quelle égalité des droits ?
Renseignements pris, l’Inter-LGBT souhaitait dire par là que ses revendications d’égalité servaient la société tout entière. Il semblerait qu’un malheureux collage ait posé ce slogan sur un visuel qui lui donne une dimension tout autre. L’excuse du malentendu vaut-elle ? Je ne crois pas. Un minimum de conscience politique, de connaissance de l’histoire de l’humanité, suffisent à discréditer cette affiche pourtant applaudie au sein de cette organisation.

Voilà la preuve, à mon sens, de ce que l’on obtient quand on porte une revendication sans s’interroger sur le projet politique dont elle est issue. Autrement dit, quand on revendique l’égalité des droits par le « mariage pour tous », comment produire un slogan qui, au final, ne valide pas l’ordre social dont le mariage est une institution ?
Nous sommes bien loin du Fahr, et de son successeur, le Comité d’Urgence Anti-Répression homosexuelle, le Cuarh, mouvement homosexuel politique créé en 1979 notamment par Geneviève Pastre, écrivaine, et Jacques Fortin. « Non au racisme anti-homosexuels, non aux lois discriminatoires ». C’était en 1980, le Parlement venait de rejeter la dépénalisation de l’homosexualité, quelques mois avant l’élection de François Mitterrand.
Le Fhar et le Cuarh ne faisaient pas dans la dentelle ni dans la communication. Ils étaient dans la propagande, voire l’action directe. Leurs slogans et leurs modes d’action portaient, au-delà de la revendication concrète, une pensée politique, une remise en cause de l’ordre social, le projet d’un monde meilleur.

Je reviens à Pierre Overney, ce militant maoïste assassiné.
Après sa mort, l’extrême gauche marxiste française s’est divisée en deux camps : le premier prônait la lutte armée ; le second faisait le choix de la lutte démocratique sans pour autant forcément céder aux sirènes de l’élection. Et le camp qui a choisi la lutte armée a pris le nom d’Action directe. Ce groupe est l’auteur de plusieurs assassinats et ses militants encore vivants sont toujours en prison dans des quartiers de haute sécurité.
Ce groupe n’a pas eu le soutien du gros des militants marxistes mais chacun a gardé un petit quelque chose de nostalgie, de rêve : ah ! si l’on était capable de « faire péter tout ça » ! Aujourd’hui, à l’aune du terrorisme international islamiste, ce petit quelque chose est très incongru, mal placé, inconvenant. Mais le paradoxe, c’est que les plus célèbres des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier dernier à Paris n’étaient pas loin de cette nostalgie politique, de ce désir de « tout faire péter ».

Cy Jung — Plateau du Larzac, été 1980Dans les années 70 toujours, certains mouvements politiques de gauche non marxistes ont su penser et mener une action directe non violente, sur le plateau du Larzac, par exemple, pour lutter contre l’extension d’un camp militaire au détriment des paysans locaux. J’ai, dans ma culture politique, l’expérience d’un mois d’occupation du plateau avec assemblées générales quotidiennes, empêchement par notre seule présence physique de tirs d’exercice, harcèlement permanent des soldats (barrage des routes, bombage des camions, constructions éphémères sur les zones d’entraînement…)
Nous étions les ancêtres des Zadistes, ces militants écologistes et altermondialistes qui aujourd’hui en France perturbent par une occupation physique des lieux des projets d’aéroports, de barrages, d’exploitations agricoles démesurées. En Allemagne, on se souvient aussi que l’un des actes fondateurs des Grüne a été l’occupation en 1980 du site de Gorleben pour empêcher la construction d’une centrale nucléaire. Tout cela n’est pas sans rappeler les occupations d’usines et les piquets de grève qui ont permis un peu plus tôt dans l’histoire de l’Europe à de nombreuses luttes ouvrières d’aboutir.

L’action directe n’est donc pas forcément une action violente comme le terme peut l’évoquer en français : elle est une action où les personnes s’impliquent physiquement, au cœur de l’espace public, dans un mélange de désobéissance civile et d’occupation non violente. Ce ne sont pas forcément de grandes choses ; ce peuvent être une manifestation, un sitting, une danse collective sur une place parisienne, une journée sur l’activisme à l’occasion de l’IDAHOT dans une université suédoise avec hissage de rainbow flag. Là, ensemble, nous occupons le terrain et vous qui m’écoutez êtes tout aussi activiste que moi.
Occuper le terrain.
Ne pas laisser les autres dire à notre place ce que nous voulons.
Être vigilants, réactifs, ne rien laisser passer.
Cela prend du temps, de l’énergie. Cela oblige à réfléchir, à accumuler du savoir, des connaissances et des outils intellectuels pour comprendre comment les choses fonctionnent. Cela impose de sortir des sentiers battus de la pensée ordinaire. Un des slogans de Mai 68 était « L’imagination au pouvoir ». Il me semble que c’est là un beau programme pour un activiste.

Vous vous souvenez, au début de cet exposé, je vous ai parlé d’éducation populaire, cette idée qu’il faut « éduquer les masses » avant de prétendre au changement social ou à la révolution. Il s’agit là à mon sens d’une « action directe » essentielle, la première peut-être, car l’on se rend compte que l’ignorance fait le lit des totalitarismes. Les cibles récentes des islamistes l’avèrent. Le savoir, l’information, l’art, la culture sont menacés parce qu’ils sont producteurs de liberté. Ne suis-je justement pas écrivaine ? Oui j’écris, pour produire des romans, des nouvelles ; mais aussi parce que l’écriture est un outil de propagande.
Le mot ne me fait pas peur et, mon site Internet, les blogs associés et ma page Facebook sont à la fois des outils de promotion de mon écriture et des outils de propagande. Quand je choisis d’informer mes internautes de la programmation d’un festival de films LGBT ou de les inviter à participer à la manifestation du 1er Mai, je choisis ces informations parce qu’elles participent à mon projet politique : ce festival diffuse de la « culture invertie » ; le 1er Mai est jour de lutte des travailleurs.
Qui plus est, ce site, ces blogs, existent dans le cadre d’une action de partage de savoir numérique avec un Centre social de mon quartier. J’y ai appris à coder en échange de cours de bureautique et d’accès au Net. Ce partage correspond en tout point à mon projet politique : il est non marchand et décroissant ; il est équitable ; il diffuse du savoir et de la connaissance ; il permet à chacun de gagner en autonomie et en responsabilité. Voilà. Tout y est. Aujourd’hui on appelle cela un « hackerspace », je crois. Quand j’étais jeune adulte, nous disons « atelier » et échangions papiers, feutres, colle et idées pour fabriquer ensemble nos banderoles.

L’évolution des sciences et des techniques nous fait croire que notre action politique serait différente. Il est vrai aujourd’hui que l’image est plus utilisée que l’écrit. L’information est plus abondante, mais pas forcément de plus grande fiabilité. Pourtant, nos « actions directes » ne changent finalement pas tant de forme. L’histoire de nos pays, de nos luttes pour changer le monde, nous donne souvent les clés qui nous manquent dans la précipitation que le monde moderne nous propose.
J’ai envie de me souvenir, par exemple, de la résistance des protestants français dans le sud de la France après la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685. La plus célèbre de ces huguenotes est Marie Durant, emprisonnée trente-huit ans dans la tour de Constance à Aigues-Mortes. Arrêtée le jour de son mariage, elle a toujours refusé d’abjurer. On lui doit, d’après certains linguistes, le sens politique de « résistance », de « register », en occitan.
Cette femme fait partie de mes figures politiques, de mes références. Je suis arrière-petite-fille de pasteur ; cela explique peut-être cela. D’autres figures émaillent ma conscience politique ; j’en ai cité quelques-unes. Elles me réchauffent quand je suis à la peine. Et elles disent souvent ce que l’urgence me fait oublier. Le sacrifice de Marie Durant est un exemple et je crois en la valeur de l’exemple, et de l’exemplarité. Ma culture républicaine, sans doute, et l’éducation populaire, toujours.

Un dernier mot sur la propagande.
Il faut la distinguer absolument de la « communication ». Quand on fait de la propagande, on dit ce que l’on veut et fait ; quand on choisit la communication, on dit ce que l’on suppose que les gens ont envie d’entendre. La propagande est donc plus le lot des groupes activistes qui n’ont pas la volonté de plaire, mais la volonté de défendre leurs idées. La communication appartient aux institutions et aux organisations qui ne veulent pas heurter l’opinion publique.
Vous l’aurez compris, je suis plus dans la propagande que dans la communication. C’est pourtant mon métier d’origine, la « communication politique ». J’en ai appris les ressorts en fac de Droit puis à Science Po où j’ai suivi un troisième cycle. C’était à l’époque (la fin des années 80) où s’opérait une mutation dans les partis politiques et les médias. On sortait des slogans percutants pour pratiquer ce que l’on appelle vulgairement la « langue de bois ».
J’étais alors militante du parti socialiste, responsable de ce que l’on appelait encore la « propagande ». J’y ai appris à faire un tract, une affiche, un journal, trouver un slogan… Mon choix de l’écriture comme métier n’est pas étranger à ces apprentissages. Écrire, même un texte de fiction, n’est pas exempt de tout projet politique. Je ne parle même pas du sujet, ou de la manière de le traiter, mais de l’écriture même, de cette langue que nous utilisons, sa structure, son fonctionnement, ce qu’elle véhicule de notre manière de penser le monde.

J’ai écrit mon premier texte de fiction à l’âge de 28 ans. Cela s’appelait la Fée de l’aurore que l’hiver a fait éclore. Drôle de titre pour soixante-dix pages de l’histoire d’une fée dont j’ai d’ailleurs oublié les tenants et aboutissants. Je l’ai écrite pour séduire une fille moi qui pourtant ignorais alors ma propre homosexualité. C’est un peu comme si j’étais entrée dans mon désir lesbien par l’écriture et, inversement. Mon désir est politique, mon écriture ne peut que l’être par ce qu’elle m’oblige, dans un premier temps, à penser ce désir même.
Cy Jung — Once upon a pouletteDix ans plus tard, j’ai publié Once upon a poulette, un roman que j’ai voulu d’emblée porté sur le désir. La sexualité lesbienne n’avait que peu de visibilité dans ces années 90. Je voulais lui en donner, dans cette idée que je développe dans le documentaire que c’est par la sexualité que les femmes et les hommes gagnent la liberté. Mon roman était militant, mon écriture aussi car très vite, je me suis rendue compte que ma langue, le français, est une langue machiste et hétérosexiste. Autrement dit, elle est totalement inadaptée à l’écriture d’un désir qui ignore la barrière génitale.
Il faut écrire quand même, trouver des solutions. Je prends un exemple.
Je veux exprimer le désir d’une femme d’être pénétrée par une autre femme avec une certaine conviction, une certaine puissance qui peut s’apparenter à une pénétration hétérosexuelle virile mais qui ne l’est pas eu égard aux conséquences politiques d’un appel à la virilité. Dans Once upon a poulette, je n’ai pas été capable de dire cela autrement qu’en utilisant des barbarismes abscons tels « pénétration lesbotypique exophallique ». Je ne sais même pas si cela se traduit.

Dix ans plus tard, je suis arrivée à une écriture qui inverse le sujet et l’objet de la phrase.
En français, une phrase se construit avec un sujet qui agit sur un objet : « Un homme » (le sujet) « pénètre » (le verbe qui donne l’action) « une femme. » (l’objet sur lequel s’exerce l’action) ; ou « une femme pénètre une femme », « un homme pénètre un homme ». Grammaticalement, cela revient au même. La pénétration demeure hétérosexiste car la phrase définit strictement qui est l’objet, qui est le sujet. Mais il est possible, par des choix lexicaux appropriés, de transformer l’objet en sujet et de faire en sorte que la pénétration soit vue aussi du point de vue de celle ou de celui qui sont pénétrés en rendant leur corps sujet.
« Le vagin guette le doigt. Il le nargue, s’ouvre, se ferme. Va-t-il venir ? Il hésite. »
Je pourrais continuer ; la pénétration se joue entre deux corps, deux désirs, dans une interaction où sujets et objets changent à chaque phrase de rôle.

Ce petit exercice de style me porte pour conclure cet exposé à modifier légèrement les termes de la définition de l’activisme : « Activisme : projet politique qui se pense dans le recours à l’action directe, à la propagande active. » J’aime ajouter ce verbe, « penser », et mettre « projet » à la place d’« attitude ». La boucle est bouclée. Je suis donc bien une activiste et, force est de constater que je ne fais pas grand-chose dans ma vie qui ne soit pas guidé par cette énergie-là.
Même pas l’amour… ? Surtout pas l’amour ! Il me serait si douloureux de livrer mon désir à la barrière génitale.
Je suis d’autant plus fière et heureuse d’avoir pu partager mon propos avec vous à l’invitation des activistes de LGBTQ de l’université de Lund. Merci à elles et eux et « hen » de m’avoir invitée à cette journée internationale contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie. L’homosexualité peut être considérée comme un atout politique par le désir subversif qu’elle incarne et c’est dans cet atout que l’homophobie puise son essence. Pour lutter contre la seconde, nous devons construire nos actions sur notre fierté de la première. C’est ce que je voulais vous dire aujourd’hui.
Merci de m’avoir écoutée.

Cy Jung, 18 mai 2015.

Petit rappel

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Cy Jung — Le mariage, point culminant de la dominaiton masculineNote : À propos du mariage et de la famille, vous pouvez également lire trois textes de Cy Jung, « Le Pacs, point de chute du désir homosexuel » (1998) (ici), « Le mariage, point culminant de la domination masculine » (2013) () et « Ni mariage ni famille, ces fardeaux blêmes qui les emballent » (2014) (lala). Cy Jung s’exprime également souvent sur ces sujets dans La Vie en Hétéronomie, lalala.

Information publiée le mercredi 3 juin 2015.

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