D’un jour à l’autre

Ni mariage ni famille, ces fardeaux blêmes qui les emballent*



Cy Jung — Ni mariage ni famille, ces fardeaux blêmes qui les emballent

La manière dont les uns et les autres mettent ces temps-ci la famille à l’honneur a de quoi nous interroger sur la capacité de notre société capitaliste, patriarcale, hétérosexiste et raciste à se penser autrement. J’aime bien cet alignement d’adjectifs. Je l’utilise souvent. Et plus il sera question de famille, plus je vais les aligner tant il devient un devoir pour moi de dénoncer la valorisation de ce qui n’est pas autre chose que la cellule de base de nos systèmes d’oppression.
Oui, la famille est une institution au service du capitalisme (travail gratuit des femmes et accessoirement des enfants, espace économique d’accumulation et de transmission des richesses), du patriarcat (structuration autour du père et de la domination masculine quelles que soient les évolutions légales), de l’hétérosexisme (perpétuation des rôles genrés hétéronormés et des violences faites aux femmes et aux enfants) et du racisme (perpétuation de la ségrégation économique et sociale par la valorisation du lignage contre le métissage des « origines »).
Dans ce contexte, que les tenants de la Manif pour tous défendent la famille, je comprends : ils sont conservateurs, voire réactionnaires ; comment ne pourraient-ils pas être attachés à ce qui structure le monde dans lequel ils ont envie de vivre ? Ce qui m’étonne plus, c’est l’engouement croissant des LGBTIQQ (cucul ?) pour cette famille qui fondamentalement les opprime. Après avoir choisi de faire l’égalité des droits par le mariage alors qu’il était possible, avec un peu de courage politique et d’imagination juridique, de la faire sur une déconstruction du mariage (je m’en suis déjà exprimé ici), voilà qu’ils nous servent de la « famille » à toutes les sauces : slogan de la Marche des Fiertés parisiennes (), soutien à la fête des Mères par au moins deux pages Facebook de centres LGBT en région, utilisation sans guère d’objet du mot « famille » dans des actions de mobilisation communautaire festives (« Gouine are Family », par exemple, lala), étayage de la juste revendication de la fin des discriminations sur la PMA au nom d’un droit à « fonder une famille » (lalala)…
Je sens bien que l’on va me rétorquer que quand on fait des enfants pour vivre sous le même toit, de fait, on constitue une famille, famille aujourd’hui reconnue a minima dans la mesure où les moyens de procréation ne sont pas « ouverts à tous » et où les tribunaux dévoient la loi Taubira. Je répondrai simplement que l’on peut vouloir avoir des enfants et vivre sous le même toit sans revendiquer être une famille, justement parce que l’on voudrait que cette communauté de vie avec enfants ne soit plus au service de l’ordre capitaliste, patriarcal, hétérosexiste et raciste. Au nom de quoi, alors ? De l’amour, par exemple, celui qui se vit en soi, pour soi, en partage ; au nom du désir, aussi, celui qui fonde l’homosexualité également dans sa dimension politique.
Et la revendication serait alors que quel que soit le mode de vie choisi, en communauté ou en célibataire, quels que soint les sentiments ou les intérêts en jeu, qu’il y ait ou non des enfants dans la boucle, chaque personne soit égale en droits, droit de procréer, droit d’adopter, droit fiscal et patrimonial, etc. Ainsi, ce ne serait plus la famille qui fonderait les droits de la personne en matière de filiation et de patrimoine, mais le fait même d’être une personne. Cela vous semble inimaginable ? Je ne peux que le déplorer et apporter une fois encore mon soutien à Marie-Jo Bonnet (Adieu les rebelles, Flamarion, 2014) et à tous celles et ceux qui portent aujourd’hui une pensée qui se pose comme révolutionnaire, parce que féministe contre la domination masculine qui sévit jusque dans le mouvement LGBTQQ, parce que parlant de l’égalité des droits des personnes, parce que considérant que l’homosexualité porte de manière ontologique une contestation de l’ordre social.
La nature des réactions à la récente intervention de Marie-Jo Bonnet sur France Culture m’a fait comprendre où la fracture s’est formée entre ces acteurs et militants homosexuels, tous sincères dans leurs engagements, et moi : ces réactions tournent autour de l’idée que Marie-Jo Bonnet (donc moi) penserait le monde d’une manière nostalgique de 1968 avec des visées révolutionnaires anachroniques. « Le monde a changé, nous dit-on. La société de consommation est aujourd’hui le modèle à suivre. La révolution, mamies, c’est fini ! » Oui, le monde a changé. Oui, la société de consommation, que je nomme « ordre capitaliste, patriarcal, hétérosexiste et raciste », est le système dans lequel nous vivons. Oui ? Pour la suite, c’est clairement non !
La révolution en tant que volonté de faire exploser ce système qui nous opprime, non seulement n’est pas finie, mais est devenue une urgence. Et l’avantage de cette révolution-là, c’est qu’elle commence dans nos cœurs et nos choix de vie. Les miens lui sont acquis. Hardi les mamies ! Ouvrons le front.

Cy Jung, 11 juin 2014

* En référence, bien sûr, au Ni Dieu ni maître de Léo Ferré.

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Information publiée le mercredi 11 juin 2014.

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