[e-criture]

[#12] L’homme qui perd son pantalon (V-01)



Cy Jung — [#12] L'homme qui perd son pantalon (V-01)

[Le prétexte]
Sur un quai du métro, l’homme est debout face à un distributeur de friandises. Une femme est à ses côtés. Il gigote. Il dit, plusieurs fois, assez fort, les mains au niveau de sa ceinture.
— Il ne tient pas ce pantalon. Il ne tient pas. Je ne le mettrai plus. Ça, je te dis que je ne le mettrai plus !
La dame lui fait remarquer que « les gens regardent ». Il reprend, toujours aussi fort, plus agacé.
— Qu’ils regardent les gens, qu’ils regardent ! Qu’est-ce que cela peut me faire ? C’est le pantalon qui ne veut pas tenir.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
— Ryan !
Le jeune homme se tourne vers sa mère. Sa mère ? C’est ce que disent ses papiers mais cela fait bien longtemps qu’il a compris qu’elle n’est pour rien dans sa naissance même si elle imprègne depuis toujours son existence.
— Oui maman ?
— Je t’ai déjà dit de ne pas mettre cette chemise.
— Il faut la jeter alors.
— Non ! On ne jette pas.
— Cela sert à quoi de garder un vêtement que l’on ne peut pas porter ?
— Ne discute pas.
Ryan baisse la tête. Il n’y a rien d’autre à faire.
— Va changer de chemise.
Il y va. Il revient.
— Ton café est froid. Donne ! Je le réchauffe.
— Ça va, maman. Il faut que j’y aille.
— Où encore ?
Ryan attrape sa veste, vérifie que son portefeuille y est.
— Tu ne me dis jamais ce que tu fais.
— À ce soir maman.
Il l’embrasse furtivement sur la joue et sort.
— Ryan !
Il est déjà dans l’escalier. Il descend les marches quatre à quatre. Sorti du hall, l’air frais du matin le cueille. Il sourit. Pas trop. Il sait qu’elle le regarde à travers la fenêtre. Elle le suivra des yeux jusqu’à ce qu’il ait passé le coin. C’est sa manière de croire qu’elle fait partie de sa vie. Et ce soir, elle sera là, au même endroit, quelle que soit l’heure à laquelle il rentrera.
Au début, il lui disait de ne pas attendre et prenait soin de rentrer à des heures très différentes pour l’en dissuader. Cela n’a servi à rien. Et elle y est toujours, fidèle et constante dans sa remarque.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ?
— Oui maman. Bonne nuit !
Souvent, il ne dîne pas là. Il ne supporte plus qu’elle soit assise en face de lui, à ne rien dire, ou à lui reprocher ceci ou cela. Sa tête descend d’un cran dans ses épaules. Le sujet est scabreux. Ryan doit biaiser.
Il a besoin d’un café. Il rejoint la brasserie près du métro. Il s’installe en terrasse à une place chauffée par le soleil d’automne. Il sourit. Le garçon lui apporte son café. Il le sirote, les yeux à fleur de tasse. Il cherche. Il le sent. Il ne voudrait pas mais il ne sait pas faire autrement, comme si une force qui n’était pas lui agissait en lui. Un vrai cas d’école.
Ryan le sait. Sa vie ne va pas mais il ignore comment en changer. Il a bien songé, par exemple, à quitter l’appartement de sa mère. Mais où irait-il ? Et qui lui repasserait ses chemises ? Ces deux questions ont suffi à ce qu’il renonce. Il soupire. Il se sent las, si las, fatigué, sans but, sans espoir, là, dans cette réalité qui ne lui appartient pas. Il serre le poing pour ne pas pleurer, ne pas se fracasser la tête contre les murs. Sa violence gronde. Il doit se contrôler, savourer son café dans le soleil, laisser le temps passer et dire un jour quelle aura été sa vie, celle qu’il a tant de mal à mener.
Sa vie. Sa mère. Le café refroidit. Pourquoi faut-il toujours qu’une pensée le ramène à sa piètre existence au point d’en gâcher les moments les plus agréables ? Il était si bon, ce café au soleil… Il aurait pu être si bon. Ryan doit se lever et aller travailler. Travailler ? On est dimanche, non ? Il soupire. Que va-t-il pouvoir faire pour occuper cette journée ? Il ne sait pas. Il espère juste en sortir sans trop de dommages. Cela fait déjà quelque temps qu’il se contient. Va-t-il tenir ? Ah ! si seulement il aimait le football, ou tout autre loisir viril qui le détournerait de ses obsessions.
Ryan n’en peut plus. Il se lève, paie son dû et s’en va, à pied. Il cherche la direction à prendre. Il pourrait aller faire un tour jusqu’au jardin public, observer le manège des canards dans le lac, sourire avec les enfants puis rentrer, regarder la télé. Il n’en a pas envie. Il n’a pas envie de voir le visage contrit de sa mère, ni d’entendre sa voix, ni de sentir à courte distance son odeur où se mélangent eau de Javel et vieille savonnette. Il n’a pas envie. Ce serait même au-dessus de ses forces.
Il marche. Il se dirige au hasard. Ou presque. Des silhouettes le font bifurquer, des silhouettes de femmes, ni jeunes, ni vieilles, ni belles ou moches. Ce sont les coiffures qui l’attirent, la forme qu’elles donnent à leur tête. Plus elles sont en désordre, plus la lame qui lui scie le ventre sort les dents. Il les regarde par-derrière, voit la démarche qui les accompagne.
Pendant longtemps, cela lui a suffi, puis il y a eu ce jour où, dans un sursaut inconnu, il a sorti deux billets de vingt et les a tendus à la femme impudique.
— Tenez ! Allez chez le coiffeur ! Je vous en supplie. Je ne veux pas…
La femme n’a pas compris. Elle a ri, le regard chargé de mépris. Il l’a giflée. Elle est tombée à la renverse. L’endroit était désert. Il s’est abattu sur elle. Elle n’a pas crié. Il a quand même pris soin de défaire sa cravate et de la lui fourrer dans la bouche. Puis il s’est acharné sur ses seins, d’une main large et vorace. Son manteau était ouvert. Sa main s’est glissée sous ses vêtements. Il les a soulevés comme il le pouvait, tirant, déchirant, puis a mordu fort les tétins jusqu’à se sentir bander.
La femme s’est débattue. Il lui a collé plusieurs baffes. Elle n’a plus bougé. Il a continué à mordre sa poitrine jusqu’au sang. De sa main libre, il a sorti son sexe de son pantalon. Le contact de son érection l’a fait sourire. Elle n’avait jamais été aussi belle, presque douloureuse. Il a fouillé au plus vite les vêtements de la femme pour ouvrir un passage et l’a violée la bouche pleine de ses seins. Elle gémissait sans que ses yeux ne cessent de l’implorer. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire ?
Plus vite qu’il ne l’aurait voulu, son sexe a débandé. Il s’est masturbé, en vain. Il aurait tant aimé jouir… Il n’a pas pu. Il a fini par récupérer sa cravate dans la bouche de sa victime. Elle a cru que son calvaire était terminé. Il l’était. Ryan l’a assommée d’un crochet bien ajusté puis l’a tuée sans un mot, ni un regret, en nouant sa cravate autour de son cou. Il s’est rhabillé puis s’est assis à côté d’elle. Il pleurait. Il a peigné longuement ses cheveux avec ses doigts jusqu’à lui trouver la coiffure présentable et est rentré. Sa mère était là, derrière la fenêtre. Il a ouvert avec ses clés. Il est allé dans la cuisine se chercher un verre d’eau.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ?
— Oui maman. Bonne nuit.
Pour cette fois, elle n’a rien dit de plus. Il est allé dans sa chambre. Son costume était souillé de sécrétions et de larmes. Il s’est mis au lit. Il s’est endormi. Le lendemain, sa mère n’a rien dit non plus pour le costume. Il est allé au travail. Quelque chose en lui avait changé. Il ressentait comme une sorte de bien-être même s’il avait conscience que le moyen n’était guère acceptable. Le soir, il est rentré plus tôt que d’habitude. Son vêtement de la veille était proprement repassé sur un cintre, bien en vue. Il a souri à sa mère. Elle lui a caressé la joue et ils ont mangé face à face en silence.
C’était étrange, sa mère lui avait été ce soir-là presque agréable. Puis l’exaspération était revenue. Trois fois, déjà. Il n’avait pas pu se retenir. Il ne peut rien y faire. Il le voudrait pourtant. Il ne sait pas. Il n’a jamais vraiment décidé de sa vie. C’est comme ça, comme ce dimanche qui a pris la place d’un lundi.
Il a mal aux pieds à force de marcher. Il a faim aussi. Il s’installe en fond de salle d’un traiteur chinois, commandant au passage le menu du jour. Il détaille de loin les clientes qui entrent et sortent. Cela l’occupe. Cela l’inquiète. Il sait que quand il observe, comme ça, ce n’est pas bon pour la suite. Une double ration de nougats pourrait-elle le détourner de son envie de passer sa main dans leurs cheveux, donner à leur coiffure quelque chose de plus convenable, de plus conforme à la retenue qui doit exister en toute femme ? Il en faudrait une boîte entière pour que l’excès de sucre lui donne envie de vomir, qu’il souille sa chemise et soit obligé de rentrer en changer.
L’idée de sa mère suffit à ce qu’il renonce aux nougats. Non, il ne peut pas rentrer, pas maintenant. Plus jamais. Il doit se sortir de là, renier cette vie qui n’est pas la sienne et provoque si cruellement sa violence. Il n’en peut plus. Il a l’impression qu’il va exploser. Il néglige sa dernière bouchée de riz cantonais, fourre son dessert dans sa poche et quitte l’endroit presque en courant. Il marche ainsi un long moment, juste pour mettre un pied devant l’autre, transpirer, ne plus penser, ne rien sentir que les battements de son cœur dans ses tempes. Il bout. Et ce n’est pas bon.
Pas bon pour qui ? Pour la prochaine chevelure quelque peu désordonnée qui croisera son regard dans un coin sombre. La voilà. Elle ne ressemble à rien. On dirait un amas de filaments entrelacés. Noirs, les cheveux sont noirs. Et crépus. Les locks partent dans tous les sens, même pas noués. C’est affreux ! Abominable. Ce ne peut être que la coiffure du diable. Ryan s’en approche pourtant. Il n’a pas peur du Malin. Il avance doucement, la main prête à attraper la tignasse. Va-t-il pouvoir la peigner ? Il va le falloir, il n’a rien sur lui pour tout raser. Il sourit. Il y pensera la prochaine fois. Sa main avance encore, par le travers. Ses doigts touchent les cheveux. Ils vont pour…
— Vous désirez quelque chose ?
La femme a bloqué son poignet tout en faisant un quart de tour. Le bras de Ryan s’est écarté sous la pression. Sans trop comprendre, il a senti sa jambe droite se dérober sous lui et est tombé à la renverse avant de rouler sur le ventre. La femme a attrapé son avant-bras au passage et planté son genou entre ses omoplates. Il tente de bouger. Elle accentue la clé. Il grogne. Elle continue.
— Mon bras ! Vous allez me casser le bras !
— Et toi, que voulais-tu ?
— Rien madame, je vous jure…
— Tu permets que j’appelle la police alors ?
Eunice — chacun l’aura reconnue — sort son téléphone de sa main libre. Elle compose le 17. Ryan tente une nouvelle fois de sortir.
— Aïe !
Son coude a craqué.
Police secours décroche. Eunice résume la situation. Un véhicule se met en route. Elle range son téléphone. Ryan geint, comme un chiot blessé. Il a si mal.
— Arrêtez, s’il vous plaît…
— Il ne me plaira pas tant que tu ne m’auras pas dit ce que tu voulais.
— Vous peigner.
— Me peigner ?
— Vous êtes si mal coiffée…
Eunice diminue légèrement la pression sans pour autant lui permettre de s’échapper.
— Et tu peignes souvent des inconnues dans la rue ?
— Je ne fais pas exprès, madame. C’est ma mère. Elle a voulu que je sois banquier et moi, je voulais être coiffeur.
— Ta mère… Forcément. Ta mère.
Elle sourit. Un deux tons se rapproche. Il s’arrête dans un crissement de pneus. Quatre policiers en descendent.
— Ça va madame ?
— Moi oui. Lui, il va avoir besoin d’une ambulance.
Trois policiers s’emparent de Ryan, le quatrième reste près d’Eunice.
— Vous le connaissez ?
— Non. Mais si j’ai compris ce qu’il m’a dit, vous venez d’arrêter « le merlan ».
— « Le merlan » !? Il vous a dit quoi ?
— Qu’il voulait me coiffer.
— C’est lui ! Chapeau madame ! Vous savez vous défendre.
— Un peu. J’imagine que je dois venir avec vous, porter plainte, témoigner.
— S’il vous plaît.
— Je passe un coup de fil et je vous suis.



Cy Jung, 10 décembre 2013®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

[#01] La dame qui pleure à la sortie du métro (V-01)

[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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[#29] L’adolescente qui jongle avec les lignes (V-01)

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