Jeux textuels, ateliers et performances

Atelier d’écriture — « À la conquête des incipit oubliés ; dix auteurs LGBT à l’épreuve de votre écriture »

« Le texte dans tous ses états » — Rencontres et jeux autour du texte



Cy JUng — Atelier d'écriture : « À la conquête des incipit oubliés ; dix auteurs (...)

Atelier d’écriture, jeudi 25 juillet 2013, 19 heures.
Bibliothèque du Centre LGBT Paris-Île-de-France.

Le pôle bibliothèque du Centre LGBT Paris-Île-de-France a invité Cy Jung, écrivaine, à animer cet été 2013 plusieurs rendez-vous autour du texte, de l’écriture et de la culture LGBT. Ces quatre semaines sont présentées ici. Le premier de ces rendez-vous était un atelier d’écriture autour des incipit d’auteurs LGBT, pas dix, mais seize, au cas où il y aurait plus d’inscrits que prévu.
Onze personnes finalement étaient présentes. Voici une présentation de cette soirée, le principe de l’atelier (ici) et les textes écrits (), avec en complément un texte d’Isabelle qui a voulu se prêter à l’exercice (lala) et quatre de Cy Jung qui a écrit sur le même principe à partir des quatre derniers incipit qui n’avaient pas trouvé preneur (lalala).

Cy Jung remercie chaleureusement le pôle Bibliothèque du Centre LGBT pour son invitation et son accueil. Merci également à Isabelle pour ses retranscriptions et sa présence toujours bienveillante à ces ateliers. Et merci à vous toutes et tous pour le partage de vos écritures.

Principe de l’atelier.

Cy Jung a extrait des titres des livres choisis et des incipit les noms et les verbes utilisés par ces auteurs. Elle distribue à chaque participant la liste de ces mots (il y en a quatre-vingt onze), avec, pour chacun un incipit. La consigne est simple : écrire un texte qui fait suite à ces premières phrases, un texte érotique, en utilisant au moins quinze des mots de la liste. Il est recommandé de garder le style de la phrase, la personne, le temps, le rythme…
Après que chacun a écrit son texte, chacun le lit tour à tour après levée de l’identité de l’auteur de l’incipit. Cette lecture est l’occasion d’un échange autour des auteurs et de la culture LGBT.

Voici les mots extraits des incipit et des titres des romans concernés.

Abîme. Adieu. Amitié. Amour. An. Apocalypse. Apprendre. Architecte. Arrêter. Asseoir. Attendre. Autre. Avoir (verbe). Bébé. Bruit. Cabinet. Cérémonie. Chênes. Chose. Claquer. Corps. Coucher. Couper. Course. Croire. Dactylo. Défilé. Diable. Eau. Écart. Écrire. Endroit. Enfer. Épargner. Errer. Étonner. Ëtre (verbe). Événement. Évoquer. Faire. Femme. Fois. Forêt. Hiver. Homme. Idée. Importer. Jambe. Jet. Jouet. Machine. Madame. Maison. Malheur. Marin. Mémoire. Mer. Meurtre. Moment. Mort. Mourir. Odeur. Paradis. Parfum. Parler. Partir. Passer. Plaisir. Porte. Posséder. Querelle. Regarder. Règles. Rempart. Retrouver. Sainte. Soir. Soirée. Songe. Sortir. Table. Téléphone. Train. Traverser. Tristesse. Vent. Vie. Vivre. Voir.

Les textes écrits.

Huit participants ont accepté la reproduction de leur texte sur ce site. Les voici donc, avec l’incipit comme première phrase. Son auteur et le roman concerné seront indiqués à la fin de chaque texte.

Petit rappel
Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur.
Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.

&

Mme Dumont-Dufour et Mme Block parlent de leurs malheurs. La sonnerie du téléphone traverse cet étalage de tristesse, comme un doux songe d’eau dans un enfer. M. Block prend le combiné sur la table.
— Allo, dit-il, soucieux.
Mme Block le regarde hocher de la tête puis son regard erre sur les jambes hâlées de son amie qu’elle n’a plus revue depuis cette querelle. Son parfum comme la trace d’un plaisir interdit lui revient à la mémoire.
— Je dois partir, dit son mari.
Elle le regarde stupide, étonnée.
— Je dois partir, redit-il en se dirigeant vers la porte.
Le silence s’installe comme un diable dans un paradis de chênes. Le mari sorti, le temps suspendu semble s’ouvrir comme un abîme. Bien assise, Mme Block pourtant se sent submergée par une vague comme en pleine mer. L’embrun salé des bras de Mme Dumont flotte près d’elle. Parler ou l’embrasser. Claquer les idées d’apocalypse, évoquer leur passé commun, leur vie du moment ? C’est trop tard déjà. Mme Dumont somnambule passe ses mains sur sa joue. Leurs bouches se joignent ouvrant l’abysse de leur souvenir. Elles ont soif l’une de l’autre et se jettent dans une cascade de caresses. Leurs mains se cherchent éperdument et leurs peaux se retrouvent humides et ravies. Elles roulent sur le parquet, leurs vêtements légers réapprennent leurs courbes, dévalent leurs creux, appellent de leur jeu des plaisirs cristallins. Leurs cœurs, ostinato, tambour fou, s’emballent.

Mitia — [Incipit de La mort difficile, René Crevel (1926).]

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Chère madame,
Quel bon moment j’ai passé hier avec vous...
Quelle charmante soirée à m’enivrer au sillage de votre parfum, lovée au creux de votre corps, couchée entre vos jambes.
Mais quel dommage que le moment de plaisir soit si bref.
Car après cet abîme dont il me faut sortir comme d’un songe, s’ensuit la longue cérémonie de l’après et cette querelle sans cesse recommencée.
Si vous posséder est un paradis, madame, vous écouter est un enfer. Diable, que vous êtes une femme compliquée. Que de règles vous vous imposez. Que de remparts contre le bonheur !
Je vous le dis, s’il s’agit de petit mort, j’aimerais mieux mourir entre vos bras et mourir vite que de vivre à vos côtés.
Adieu.

Chrystèle — [Incipit de Pour l’amour de Marie Salat, Régine Deforges (1987).]

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Il n’y a pas si longtemps que ça, j’avais encore trente ans. J’étais ce qu’on appelle plus communément « une femme comblée ». Mère d’un petit bébé de deux ans et épouse d’un riche architecte, j’avais tout pour être heureuse. Puis vint le jour de mes trente et un ans. Une soirée où ma vie a littéralement basculé. Je ne parle bien sûr pas de cette magnifique glissade que j’eus la chance d’exécuter en pleine rue Beaubourg. Ma jambe s’en souvient encore. Ce soir-là, un homme absent, un enfant parti chez ses grands-parents et des amis visiblement trop occupés, me forcèrent à passer mon anniversaire en solitaire dans un bar brésilien. Il me fallut à peine une heure pour être totalement saoule, enivrée des parfums de mojitos et de transpiration. Et ne me demandez pas comment, je suis à ce moment même assise sur le rebord du lavabo du bar, la main d’une charmante Brésilienne glissée entre mes jambes. Une belle diablesse à la peau caramel, à l’odeur de sable qui me bloque là, sans que je ne puisse bouger. Bientôt cinq ans que je suis mariée et jamais Édouard ne m’avait embrassée de la sorte. Maria (c’est comme ça que j’avais envie de l’appeler) découvre du bout de sa langue chaque millimètre de ma nuque pendant que je pousse des petits gémissements que je ne peux contenir. Sa main, toujours blottie entre mes cuisses, commence lentement à enlever ma culotte tandis que je la regarde faire sans réagir. Je le sais : cette belle inconnue va me baiser, là, maintenant, dans ces toilettes miteuses et dégueulasses. Et je la laisse faire volontiers. Il n’y a pas si longtemps que ça, j’avais encore trente ans. J’étais chiante, rangée et sexuellement pas du tout comblée. Il est grand temps que cela change.

Jonathan [Incipit de Apocalypse bébé, Virginie Despentes (2010.]

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L’idée de meurtre évoque souvent l’idée de mer, de marins.
Ayhan venait de débarquer au port de Mersin dans l’espoir d’y trouver un poste de docker. De Dyarbakir, il ne gardait qu’un parfum, un écho de terres rudes pétries de malheurs. Ses premières tentatives de recherche de travail échouèrent, car il ne pouvait masquer son accent kurde.
La nuit moite de cette ville sans air le fit sortir de sa chambre pour longer la mer. Il marchait seul, la tête vide. Que faire ? Assis sur un rocher un homme attendait, semblait l’attendre, l’attendait. Chaque pas qui le rapprochait lui confirmait l’intensité de sa présence, de son envie, d’une promesse de plaisir, du paradis.
Il était maintenant à quelques mètres de l’autre. L’évidence de cette rencontre, de cet instant, imposait le silence. Leurs regards flambaient. Il n’y avait plus de mer, il n’y avait plus de port, il y avait Ayhan et l’homme.
Leurs visages se rapprochèrent, leurs odeurs se mêlèrent. Ils se humèrent, se frôlèrent. Au premier contact des lèvres, Ayhan émit un râle sourd qui évoque la forêt humide où se terre un diable mort. Leurs corps se nouèrent, s’agrippèrent.

Roger — [Incipit de Querelle de Brest, Jean Genet (1947).]

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Une fois les dactylos parties, le bruit des machines à écrire, des portes claquées, du téléphone s’arrêtait comme un jet d’eau brusquement coupé...
Sarah pouvait enfin s’arrêter de faire semblant de travailler et attendre que Mme White quitte son bureau pour espérer un regard, quelques mots de sa voix grave. Depuis qu’elle était stagiaire au journal, elle n’avait eu qu’un bref entretien avec celle qui était devenue l’objet de tous ses fantasmes. Chaque soir, elle traînait le plus possible pour essayer de la croiser, elle avait même réussi à prendre l’ascenseur avec elle sans être capable de lui adresser la parole alors qu’elle rêvait de se jeter sur elle.
Mme White terminait son éditorial tout en guettant du haut de son bureau vitré la petite stagiaire qu’elle avait envie de dévorer.
Sarah se décida à partir. Au moment où la porte de l’ascenseur allait se refermer, Mme White y entra et appuya sur le bouton du quinzième tout en arrêtant la main de Sarah qui (?) descendre.
Venez avec moi, vous en mourrez d’envie.
Elle se plaqua contre Sarah, une main entre ses jambes, respirant son odeur...

Texte non signé (fin de la dernière phrase en partie illisible). — [Incipit de Le rempart des Béguines, Françoise Mallet-Joris (1954).]

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Son odeur m’apprenait à mourir. Entre ses jambes, j’étais tel un jouet, possédée par ce parfum enivrant d’apocalypse.
À chaque coup de langue, elle me regardait et prenait plaisir à me voir tomber et errer dans cet abîme, cet enfer.
À chaque coup de main, ma vie glissait peu à peu. Telle une machine à plaisir, un pantin entre ses reins.
C’est elle qui contrôlait, me contrôlait.
Ce diable au corps de femme, cet ange descendu du ciel.
Un corps à corps malsain, une danse macabre.
Mon cœur cessa de battre.
Un meurtre passionnel.
La fin.
Son orgasme. Mon paradis.

Desye — [Incipit de Paradis de tristesse, Olivier Py (2002).]

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Je ne vois pas comment c’est possible, mais je crois que l’amour m’a épargnée. Pourtant, j’ai tout fait pour m’y exposer : petites annonces, chats par téléphone, sorties et soirées du diable, sans parler de mes regards appuyés sur tout ce qui passait, hommes ou femmes.
J’ai vécu tous les plaisirs, possédé tant de corps et il ne m’en reste que les parfums, qu’ils soient d’enfer ou de paradis.
J’ai traversé les ans comme une course contre la mort sans jamais m’arrêter.
Et jamais l’apocalypse de l’amour ne m’a abîmée.
Je n’étais que désir.

Catherine — [Incipit de Un Amour, deux femmes, Éluda Perrin et Launa Banca (2004).]

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Panique au couvent [Titre ajouté au-dessus de l’incipit par l’auteure du texte ;]
« L’immense dont les autres sont les jouets en songe nous est essentiel. » La mère supérieure adorait cette phrase et elle continuait son prêche avec « Méditez, méditez ». Devant la table du réfectoire, sœur Marie-Catherine avait beau réfléchir, elle avait bien du mal à comprendre. L’immense, c’était Dieu bien sûr, mais le reste... D’ailleurs, en fait de rêve, en ce moment, elle se retrouvait dans une forêt sombre et impénétrable, elle était entourée de chênes. Elle était allongée sur quelque chose de glacé et d’un coup elle se réveillait l’âme transie. Cette nuit-là, elle était toujours à la même place, mais elle errait dans cet endroit qu’elle sentait maudit. Et c’est alors qu’elle sentit un parfum légèrement poivré et qu’elle la vit apparaître : grande, sculpturale, les yeux verts, de hautes pommettes qui lui conféraient un air slave. Un éclair éclata dans le ciel noir et elle eut d’étranges pensées. Elle voulut prendre les jambes à son cou mais impossible. Ce fut alors qu’elle se réveilla enfin. Vite, elle alla voir la mère supérieure et d’un ton contrit lui expliqua son rêve.
— Ma fille, tout cela m’évoque le fait que vous êtes possédée par le malin. Vous avez dû voir Lilith, la première femme avant Ève. Il faut prier mon enfant.
Le problème, c’est que chaque nuit elle retrouvait la même personne. Seul le décor changeait. Elle était devant des remparts ou dans un train et à chaque fois, la créature surgissait et quelque chose s’emparait de sœur Marie-Catherine. Ses pensées se bousculaient. Une phrase allait et venait dans sa tête :
— À ton buisson ardent, je m’abreuverai à ta source de vie.
Quelle horreur, vite se réveiller et dire deux Ave et trois Pater Noster. Maintenant, même la journée cela revenait la hanter désespérément. Elle n’osait même plus en parler. Elle avait voulu porter un cilice, mais les pensées voluptueuses continuaient. Tandis que sœur Ignacia racontait la vie de Saint-François-d’Assise, elle entendit :
— À ta sombre toison emperlée de gouttes de rosée, je retrouverai la vie. Je caresserai ta peau satinée et sous ma langue agile s’érigeront tes fiers mamelons. Tu gémiras et tu te cambreras sous ma fièvre.
Mon Dieu tout puissant, c’était l’Apocalypse et elle avait de plus en plus de mal à se tirer de son sommeil et ce qui était encore pire, c’est qu’emplie de concupiscence, elle ne souhaitait plus se réveiller du tout. Elle voulait être emportée au loin par delà les murs. Elle songeait à l’amour fou. Son corps la brûlait, et était glacé. Et puis une nuit, elle avait longtemps lutté pour ne pas s’endormir, mais recluse de fatigue, elle avait cédé alors que les douze coups de minuit sonnèrent leur glas funèbre. Venu de nulle part, on entendit le galop d’un cheval monté par une amazone vêtue de pourpre. La porte du couvent vola en éclats et l’étrange cavalière jeta, en travers de sa selle, une Sœur Marie-Catherine ravie et en pâmoison et devant les hurlements affolés de la congrégation, elles disparurent dans la nuit poursuivies par un éclat de rire démoniaque.

Morgane M. — [Incipit de 7 14 17 ou Architectures d’Eros, Geneviève Pastre (1978).]

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Les trois autres incipit utilisés lors de cet atelier sont les suivants.
* Le train traverse une forêt de chênes verts couchés par le vent. [Incipit de Étonne-moi, Guillaume Le Touze (1997)].
* « Ce soir, sur Paris-Première, nous vous faisons vivre en direct LA soirée de cet hiver, l’événement mondain le plus attendu depuis les défilés de juin dernier... » [Incipit de Parfum d’enfer, Anne Rambach (2008)] (Guillemets dans la citation).
* Elle est assise sur une table, jambes écartées et pendantes. [Incipit de J’ai regardé le diable en face, Maud Tabachnik (2005)].
* Il y a un certain plaisir à ne pas faire les choses dans les règles. [Incipit de Je sors ce soir, Guillaume Dustan (1997)].

Le texte d’Isabelle.

C’était sa première cérémonie des adieux. Il assistait pour la première fois à ce rituel militaire, l’ultime hommage aux morts pour la France. Marc avait vu tant de corps jetés à la va-vite dans les fosses communes, couverts de chaux avant d’être recouverts de terre. Dans cette cour, regardant le défilé des gradés suivant le ministre et ses hommes du cabinet devant les cercueils en chêne de quelques-uns, il pensait à un autre. Il n’en enterrait qu’un. Marc enterrait Pierre.
Il le voyait couché dans sa tranchée, au cœur de l’hiver, recroquevillé comme un bébé, dans l’odeur du malheur, le parfum de la peur, sous le jet constant des obus, au cœur d’un bruit du diable, le seul à rire de cet enfer. Dans cette apocalypse, aucun homme ne semblait devoir être épargné. Personne ne pourrait y couper. Il n’y avait plus aucun rempart pour arrêter le monde dans sa course vers l’abîme, à l’exact opposé du paradis.
Il se rappelait cette soirée où Pierre était sorti de la maison pour s’asseoir à la table, face à la forêt et lui passer la lettre tapée à la machine par une dactylo, confirmant sa mobilisation annoncée par téléphone. Pierre partirait par le train, traverserait tant d’endroits sans les voir, lui écrivant qu’il apprenait de nouvelles règles dont il n’avait jamais eu idée, lui parlant de querelles allant jusqu’à des envies de meurtre pour un peu d’eau, de l’impression d’être le jouet d’un architecte dément dans ces fossés où les jambes s’enfonçaient dans la boue à attendre le moment de mourir.
Marc était comme un marin privé de mer. Maintenant, la seule chose qui lui importait était le souvenir de ce plaisir quand l’un possédait l’autre dans leur corps-à-corps de sexe, de sueur, de foutre. Il vivait un peu à l’écart, luttant contre la tristesse par l’amitié, sachant que son seul amour ne vivait plus que dans sa mémoire. Depuis plus d’un an, chaque soir, il errait sur le sentier battu dans le vent à la lisière de la forêt. Souvent, il y retrouvait Madame, une sainte femme, et ils évoquaient les événements, sans cesse étonnés par l’oubli, cette façon dont les autres avaient claqué la porte une bonne fois pour toutes, comment ils faisaient semblant de croire que la guerre n’avait été qu’un mauvais songe. À l’inverse, pour Marc, ne pas enfouir ce passé au fond des tombes était le plus bel hommage possible à la vie.

Isabelle — [Incipit de Les amitiés particulières, Roger Peyrefitte (1944).]

Les textes de Cy Jung.

Cy Jung vous propose quatre textes écrits à partir des restants, les trois premiers avec un tiers des mots, le dernier avec l’intégralité et, petit amusement supplémentaire, en prenant les mots dans l’ordre alphabétique… Le texte doit être érotique, a-t-elle dit. Bigre.

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Abîme. Adieu. Apprendre. Architecte. Avoir (verbe). Bébé. Chose. Claquer. Croire. Dactylo. Écrire. Endroit. Être (verbe). Fois. Forêt. Jambe. Jet. Malheur. Marin. Mort. Mourir. Partir. Passer. Regarder. Règles. Soirée. Songe. Traverser. Tristesse.

Peu importe l’endroit, les maisons n’ont pas de mémoire, seuls les hommes en possèdent. Et ce n’est pas mourir comme l’a écrit le grand architecte, bébé, qui nous fait passer de l’autre côté de l’abîme, là où la chair apprend à être jouisseuse. Tes doigts claquent au rythme d’une bonne dactylo, et la mort me guette autant de fois qu’ils regardent au creux de mes jambes, traversent la forêt sans se soucier de mes règles dont le jet n’est pas un songe, visant en cet endroit cette chose que tous les marins croient en mer source de leurs malheurs. Adieux. Partons ! La soirée a eu son lot de tristesse.

Cy Jung®, 14 août 2013. [Incipit de La vie rêvée de Sainte Tapiole, de Hervé Brizon (2000).]

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Amitié. Amour. Arrêter. Asseoir. Bruit. Cabinet. Corps. Coucher. Défilé. Diable. Enfer. Épargner. Événement. Évoque. Hiver. Homme. Jouet. Machine. Mémoire. Mer. Odeur. Paradis. Plaisir. Porte. Rempart. Retrouver. Sortir. Table. Vent. Vie.

Mon corps, on ne l’a jamais retrouvé. Il faut dire que tu ne m’as pas épargnée. À moins que tu ne l’aies jeté aux cabinets pour qu’il aille à la mer, corps mort de plaisir, jouet de ton amour, machine à jouir, dont il suffit d’évoquer l’odeur pour savoir que les remparts du Paradis ont sauté.
— Arrête ! ai-je crié.
À partir de là, j’ai perdu la mémoire des événements. C’était l’hiver. Je sais. J’entends encore le bruit du vent au coucher du soleil. Tu es sortie, revenue, t’es assise sur la table… Il y avait comme un défilé, le diable montrant sa queue. Tu as chassé les hommes, claqué la porte derrière eux, m’as parlé de vie, d’amitié sans que je ne comprenne et là, inévitablement, j’ai retrouvé l’enfer.

Cy Jung®, 14 août 2013. [Incipit de La course à l’abîme, Dominique Fernandez (2003).]

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An. Apocalypse. Attendre. Autre. Cérémonie. Chênes. Couper. Course. Eau. Écart. Errer. Étonner. Faire. Femme. Idée. Importer. Madame. Maison. Meurtre. Moment. Parfum. Parler. Posséder. Querelle. Sainte. Soir. Téléphone. Train. Vivre. Voir.

J’errais à l’écart autour des cabinets. La femme que j’avais possédée hier soir lors de cette cérémonie près du grand chêne était une sainte. Elle voulait vivre, voir passer le train des vaines querelles, ravie à l’idée de l’apocalypse dont je lui avais parlé lors de notre première conversation au téléphone. Peu lui importait d’attendre ! Un an était passé et, le moment venu, la course qui s’en ensuivit n’en fut que plus étonnante.
— Encore un moment, madame, implora-t-elle dès qu’il fut fait de sa jouissance.
L’eau dans la maison est à présent coupée. Un parfum de meurtre erre à l’écart des cabinets. Drôle d’odeur.
Cy Jung®, 14 août 2013.
[Incipit de Thérèse et Isabelle, Violette Leduc (1954).]

&

Avec tous les mots, donc, et par ordre alphabétique.

Il y a un certain plaisir à ne pas faire les choses dans les règles. Pourquoi ? Mais parce que l’abîme ne succède pas forcément aux adieux, même dans les plus belles amitiés ou les plus fols amours… L’histoire commence en l’an zéro de l’Apocalypse quand il fallut apprendre qu’un architecte, sans pour autant arrêter le temps, s’est assis, attendant l’autre, son compère, avec qui il était prévu qu’il ait un bébé. Oui, un bébé, un qui fait du bruit quand il va aux cabinets, fait cérémonie de ses mixtions au pied du chêne, et tant d’autres choses encore comme claquer des doigts pour réclamer son biberon. Un bébé, petit corps fragile que l’on couche sans couper véritablement le cordon dans cette course vers l’avenir où l’on croit que les filles seront grandes quand elles seront dactylos ou reines des défilés de mode et que les garçons resteront à jamais de joyeux petits diables qui éclaboussent les passants en sautant dans les flaques d’eau. Quel écart avec ce qui était écrit ! Et surtout, quel drôle d’endroit pour un enfer ! Le bébé ne fut pas épargné. Il erra des lustres, tout étonné d’être si loin des événements tels que l’architecte les avait évoqués. Si loin qu’il décidât de se faire femme dès la première fois où il traversa la forêt en plein hiver. Femme plutôt qu’homme ? Quelle drôle d’idée ! Ce n’était pas si compliqué d’importer une paire de jambes ad hoc, de se faire couper le petit jet pour devenir un jouet, une étrange machine. Le bébé voulait qu’on l’appelât madame. Il acheta une maison, chassa le malheur qui s’était caché dans la peau d’un marin ayant perdu la mémoire de la mer, coupable de tous les meurtres du moment. La mort rôdait mais madame Bébé ne voulait pas mourir ! Elle cherchait au cœur de sa chair l’odeur du paradis, si charnel parfum. Il n’était plus l’heure de parler et encore moins de partir. Madame Bébé avait trop laissé passer le plaisir. Il était là, à présent, posté à sa porte. Elle voulait être possédée, que son sexe ne fasse pas querelle, qu’il regardât ses règles autrement que comme un rempart. Elle allait le retrouver. Il allait la faire sainte, ce soir, ou demain, dans la soirée. Le songe sortait de sous la table. Il vibrait comme un téléphone, avançait aussi inexorable qu’un train traverse la tristesse que le vent nouveau emporte. La vie, dans la jouissance, y serait. Vivre. Oui. Et voir si cela en valait vraiment la peine, enfin.

Cy Jung®, 16 août 2013. [Incipit de Je sors ce soir, Guillaume Dustan (1997)].

Les comptes rendus de tous les ateliers animés par Cy Jung sont en lecture ici.

Petit rappel
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Information publiée le lundi 19 août 2013.

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